論 文
Legisdoctor. Survivance du droit romain au nord de la Loire, du VIIIe au XIIe siècle
«Inspiration pour la suite de l’ouvrage»
d’une lettre de Jacques Le Goff Hironori MIYAMATSU
Résumé
C’est une étude sur le surnom legisdoctor ou legisdoctus. 1. Ce surnom est observé parmi les hauts dignitaires de la société au nord comme au sud de la Loire, du IXe au XIIe siècle. 2. Après l’assimilation du mot lex, contenu dans le surnom, à la loi romaine, nous définissons son porteur comme spécialiste de cette loi. 3. Selon l’opinion traitant scabinus et legisdoctor dans le cadre de l’échevinage, nous supposons que les deux non seulement assistaient à la cour comtale, mais rendaient aussi des jugements. 4. Pendant qu’avec le développement de la féodalité le scabinus, expert en lois franques, continuait à élargir son rôle, l’évolution du legisdoctor était fortement freinée par le déclin des Gallo-romains. Mais le principe de personnalité des lois permettait à ces derniers de survivre, renforcé par l’Église qui vivait sous la loi romaine. Avec la transmission familiale du surnom, le legisdoctor répondait à la demande sociale. Ainsi apparaît une société juridiquement hétérogène dans la France médiévale.
Abstract
This is a study on the nickname legisdoctor or legisdoctus. 1. This nickname is found among the high dignitaries in the north and south of the river Loire, from the 9th to the 12th century. 2. After the assimilation of the word lex contained in the nickname to Roman law, we define its bearer as a specialist of this law. 3. According to the opinion treating scabinus and legisdoctor in the echevinage we assume that the two not only attended the county court, but also rendered judgments. 4. While with the development of feudalism scabinus, expert in Frankish laws continues to increase its importance, the future of legisdoctor was severely hampered by the decline of Roman people. But the principle of personality of the laws allowed to the latter their survival which was also strengthened by the Church living under Roman law. And with the inheritance of the nickname the legisdoctor responded to the social demand. Here appears a legally heterogeneous society in medieval France.
1 .Introduction
Les sources du Haut Moyen Âge se servent du terme lex dans les lois nationales des Germains comme les Lex Salica, Lex Ribuaria, ou Lex Baiwariorum, ainsi que dans celles romaines comme les Lex romana, Lex Theodosii, ou Lex romana Wisigothorum1. L’emploi tardif de ces noms signifie-t-il pour autant que ces lois étaient encore appliquées ?
En ce qui concerne la survivance du droit romain dans la France médiévale, les opinions des historiens du droit sont discordantes : ils affirment que les manuscrits relatifs à ce droit étaient exclusivement étudiés à l’école, et qu’ils n’étaient pas réellement consultés à la cour avant la renaissance du droit de Justinien, au XIe siècle2. Dans les mélanges dédiés à un juriste allemand
(publiés en 1907), Flach et Stouff considèrent, en se fondant sur une décadence de l’enseignement du latin au premier Moyen Âge, que la mention de la loi romaine dans des chartes constituait toujours un signe de l’autorité et que son application ne dérivait pas directement de ses articles, mais seulement de leur interpretatio3. Alors, la seule loi romaine devrait-elle être séparée des autres ? Entre les deux guerres mondiales, Garaud souligne l’activité de l’éducation scolaire à Poitiers dans le premier Moyen Âge, et objecte que l’éducation et la pratique de la loi romaine n’ont connu aucune rupture jusqu’à la renaissance du droit de Justinien au XIe siècle4. Après la dernière guerre mondiale, les historiens penchent pour la survivance du droit romain, reconnue dans ses citations fréquentes et la succession de son esprit, véhiculé par la Loi romaine des Wisigoths, connue sous le nom de Bréviaire d’Alaric5. Et, plus récemment, des historiens reconnaissent que, surtout dans le Midi, le droit romain a persisté durant le Haut Moyen Âge non seulement dans le texte, mais aussi dans la pratique6. Cependant, à part des problèmes méthodologiques, il convient de remarquer que ces nouvelles recherches laissent un très vaste espace de vacuité au nord de la Loire7. Nous espérons que le présent article contribuera à changer notre regard sur l’espace septentrional.
2 .Les surnoms et leur répartition chronologique et géographique
L’intérêt pour les noms de personne est déjà confirmé, comme on le sait, chez les anciens Grecs et les Romains. La prosopographie est utilisée comme un des outils efficaces pour les recherches en
histoire sociale du Moyen Âge, d’abord en Allemagne vers la fin des années 19308. À la suite, on assiste depuis 1947 à la publication de revues spécialisées en France, aux États-Unis et en Grande- Bretagne4 ; désormais, la prosopographie est devenue l’un des domaines les plus actifs de la recherche en histoire médiévale9. Quant aux surnoms, Mabillon était déjà bien conscient de l’importance de leur étude10, et de nombreux articles ont été consacrés à ce sujet dans la série des études d’anthroponymie médiévale publiée depuis 1990 en France11.
Le thème présentement étudié porte sur les surnoms contenant le latin lex, c’est-à-dire legisdoctor et legisdoctus/legisdocta qui apparaissent dans les sources du IXe au XIIe siècle12. Les définitions qui en sont données divergent. Au mot legisdoctus Du Cange donne le sens “versé dans la discipline chrétienne”, et Blaise lui-même traduit legisdoctor “échevin”, et legisdoctus “instruit dans la religion chrétienne”, sans donner de référence documentaire13. Le dictionnaire de Niermeyer le traduit
“jurisconsulte”, aussi sans référence, et traduit legisdoctor “docteur de la loi (juive), jurisconsulte ; échevin”14. Quant à l’historien allemand en droit romain Savigny, il définit déjà legisdoctus comme échevin ou professeur15. De ces données, il résulte que ces surnoms possèdent trois sens, à savoir échevin, jurisconsulte ou homme versé dans la discipline chrétienne. Mais comme les éléments judiciaires et religieux semblent s’opposer, on ne peut aller plus loin. Les deux surnoms contenant le terme lex avaient donc des sens différents. Ce qui soulève deux problèmes : ces auteurs n’explicitent pas la différence avec le scabinus médiéval et ils ne précisent pas de quel droit l’homme ainsi désigné était spécialiste. Il est notable que les données citées plus haut sont pour moitié sans référence documentaire ou extraites de sources narratives. Des historiens essaient encore de donner la définition de ces surnoms, mais leur tentative est encore en cours16.
Quand on s’appuie sur les sources diplomatiques, on relève des porteurs de ces surnoms comme Robert de la famille de Raoul de Châteaudun, ou Maingaud en Poitou qui est appelé tantôt legisdoctor, tantôt legisdoctus17. Du reste, ces surnoms sont appliqués non seulement à des individus, mais aussi à des membres masculins ou féminins, et même plusieurs fois à l’intérieur d’une même famille, comme le montre l’exemple de la famille de Raoul18. Ces deux surnoms possédaient donc le même sens.
Jusqu’ici, aucun auteur n’a tenté d’identifier la nature de cette lex.
Le cadre géographique adopté dans le présent article est l’espace où nos surnoms s’emploient dans les sources : au nord de la Loire, le Dunois et ses environs où ces surnoms sont le plus fréquemment cités, et au sud, l’Aquitaine, surtout le Poitou et la Saintonge, ainsi que la Bourgogne19. On rencontre
nos surnoms dans les sources narratives autant que diplomatiques. Dans ces dernières, depuis la première mention vers 750 jusqu’aux années 115320. Autrement dit, traversant les deux dynasties carolingienne et capétienne, leur histoire a duré plus de quatre cent ans. Dans les premières, à savoir chroniques et miracles, la première mention est postérieure d’un siècle, concernant un événement passé dans la seconde moitié du IXe siècle pour voir la dernière mention dans la description d’un autre passé au commencement du XIe siècle.
3.La généalogie
Commençons par le nord de la Loire. En 897 Robert, abbé de Saint-Martin de Tours et comte, restitue aux chanoines de l’abbaye le domaine de Doussay, situé dans le pagus de Poitiers21. Dans la liste de souscripteurs de la charte apparaît Adalmar, vassal et legisdoctor, qui ne laisse cependant aucune trace de ses descendants. Afin de restaurer la généalogie de la famille des porteurs de nos surnoms, il faut attendre le XIe siècle qui est abondant en sources de ce type.
Le premier cas est celui de la famille de Raoul legisdoctor de Châteaudun, qui occupe la place la plus importante dans le présent article. Cette famille est la mieux attestée, citée dans quinze chartes22. Le fait qu’elle apparaisse dans les cartulaires de trois établissements religieux constitue un signe de sa haute dignité sociale. C’est en tant que donateurs ou approbateurs que les membres de la famille sont cités dans les chartes. Dans une charte relative à la donation des alleux de Beaumont par la vicomtesse Hildegarde, Raoul legisdoctus apparaît vers 1020 comme l’un des proceres de Châteaudun23. Lorsque vers 1100 Archemfred miles délaissa aux moines de Marmoutier un droit sur le moulin d’Orchaise, ce moulin faisait partie des fiefs des deux fils de Geoffroy legisdoctus24. En 1107, après sa consécration de miles, Thibaud, fils d’Étienne, comte de Blois abandonne à l’abbaye de Marmoutier tous ses droits sur les biens dépendant du prieuré de Francheville. La charte mentionne Geoffroy legisdoctus parmi les témoins de Thibaud25. En 1111, la guerre éclate entre le roi Louis le Gros et le châtelain du Puiset Hugues26. Lorsque le comte Thibaud IV a pris part à la guerre pour apporter son aide à Hugues, le prévôt de Châteaudun Étienne a emmené illégitimement les manants de Chamard au château du Puiset. Les alleux de Chamard sont déjà passés de la famille comtale aux mains des moines de Marmoutier. Trois ans après, devant la protestation des moines, le comte a délibéré avec ses optimates, et promis de ne plus empiéter sur leurs droits. Parmi ces grands, figurent Geoffroy
legisdoctuset son frère Robert, à la suite de Raoul de Beaugency et de Geoffroy, vicomte de Châteaudun27. La famille de Raoul legisdoctors figurait donc dans l’entourage du vicomte de Châteaudun et du comte de Blois, et était elle-même certainement entourée de plusieurs vassaux.
On n’a pourtant pas beaucoup de renseignements sur les propriétés de la famille. Orchaise, mentionné plus haut, est localisé à 53 kilomètres au sud de Châteaudun et 10 à l’ouest de Blois28. D’autre part, en 1104, avec deux autres, Geoffroy legisdoctus donne à l’abbaye de Saint-Père de Chartres un terrain près d’un étang pour un moulin à Chapelle-Royale, situé à 23 kilomètres de Châteaudun29. Ensuite, en 1116-1136, Helvise legisdocta donne à l’abbaye de Marmoutier l’église Saint- Martin de Chamard avec ses dépendances, près de Châteaudun, qui se compose pourtant de fiefs du vicomte de Châteaudun30. Il en résulte que les propriétés de la famille se situaient sans doute autour de Châteaudun et de là jusqu’à Blois. Cela correspond au réseau de sa relation vassalique.
À partir des chartes citées plus haut et des autres relatives à la famille, nous dressons la table généalogique suivante (Figure I). En 1039-1040, Hamelin donne à l’abbaye de Marmoutier la terre d’Arblanville qu’il possédait à titre de fief du vicomte de Châteaudun31(voir I-1). Dans la charte, à titre de témoin, figure Geoffroy, fils de Raoul, pourtant sans surnom. L’autre charte de vers 1100, relative au droit sur le moulin d’Orchaise qui oppose le miles Archemfred à la famille, nous apprend que Geoffroy legisdoctus avait deux fils, Geoffroy et Robert, qui ne portaient encore aucun surnom32
(voir I-2). Mais dans la charte de 1097/98 ce Robert est surnommé legisdoctus33. Quant à la charte de 1116-1136, y figure Helvise legisdocta avec ses quatre fils Robert legisdoctus, Yves clerc, Geoffroy de Montigny-Ganelon, Godet, et sa fille Burda34 (voir I-3). C’est la première fois que non seulement une mère et son fils, mais aussi plusieurs membres d’une famille portent le même surnom. Selon le principe de personnalité des lois qui était en vigueur à l’époque, Helvise était sans doute issue d’une famille qui héritait du même surnom ou de la même loi que son mari : il s’ensuivrait alors qu’il restait encore des Gallo-romains dans cette région35. Enfin, lorsqu’en 1153 Hugues IV, vicomte de Châteaudun, fit un don, l’acte mentionne Geoffroy legisdoctus dans la liste des garants36. Comme en 1116-1136 Robert est parti en pèlerinage à Jérusalem37, nous pensons qu’à partir des dernières années 1131, où il est sans doute resté dans son pays natal, le surnom est temporairement passé à son frère Yves clerc, pour, depuis 1153, se fixer définitivement chez l’autre frère Geoffroy.
Si les trois généalogies sont correctes, on déplore néanmoins l’absence de sources qui permettraient de les relier entre elles. Nonobstant, la succession chronologique de ces trois est sans doute bien établie. Dans toutes ces généalogies, nous observons quelqu’un surnommé legisdoctor et nommé Geoffroy ou Robert. De plus, les sources relatives à la famille concernent à la fois le Dunois et la famille vicomtale de Châteaudun, et l’on observe toujours les mêmes noms de personnes dans la liste de témoins. La possibilité est donc très forte que toutes les personnes surnommées legisdoctor et figurant dans les quinze chartes appartenaient à la même famille. Proposons une hypothèse. D’abord, Helvise était la femme de Geoffroy mentionné dans la figure I-2. Lorsque ce dernier est mort, sa femme a repris le surnom : elle était dépendante de la même loi que son mari. Puis, peu de temps après, l’aîné Geoffroy lui aussi est mort et son frère Robert a été surnommé legisdoctor. Enfin, depuis le décès de sa mère, Robert est le seul porteur du surnom. Il semble qu’ainsi toutes les personnes qui portent le surnom legisdoctor ou legisdoctus/legisdocta dans ces quinze chartes appartenaient très probablement à la même famille.
La famille de Raoul a donc conservé son surnom pendant plus de cent cinquante ans. Dans sa première mention textuelle en 1020, Raoul était déjà considéré comme l’un des proceres de Châteaudun.
Il est donc fort possible que son surnom fût un héritage paternel. Mais depuis quand aurait commencé la transmission de ce surnom chez lui ? L’origine de la famille vicomtale de Châteaudun remonte au
Figure I Le lignage Raoul legisdoctor
( 1 )
Raoul(a.1039-1040)
legisdoctor
( 3 )
Helvisa(a.1116-1136)
legisdocta
( 2 ) Geoffroy
Geoffroy(a.1100)
legisdoctor
legisdoctor (après1114) legisdoctor(a. 1153)
Robert Yves,clerc Geoffroy de Montiniaco Godet Burda Geoffroy
legisdoctor(a.1114)
Robert
milieu du Xe siècle38, et l’origine de la famille de Raoul a très probablement été aussi voire plus ancienne que celle vicomtale39. Mais comment comprendre une telle règle de transmission, aussi stricte, du surnom au sein de sa famille ? Elle ne paraît possible que si l’on suppose une forte demande sociale au delà des seules questions familiales.
Il est aussi possible de reconstruire une autre généalogie au sud de la Loire, en Aquitaine. Maingaud legisdoctor en Poitou figure tantôt comme témoin dans une charte datée de vers 1030 de l’abbaye de Saint-Cyprien, tantôt comme souscripteur dans une autre datée de 1068-107340. Nous pensons que les deux ont été un père et son fils, bien qu’il reste la possibilité qu’ils fussent une seule et même personne. Pétron legisdoctor figure à titre de souscripteur dans deux chartes délivrées vers 1012-1015 de la même abbaye, l’autre legisdoctor Amelius apparaît dans la liste de souscripteurs d’une charte datée de 966/967 de la même abbaye et dans une autre datée de 974 de l’abbaye de Saint-Jean d’Angély41. Quant à une charte émise en 1027 de la même abbaye, la liste de souscripteurs nous fournit l’expression «S. Petroni, filii Amelii»42. Comme les deux legisdoctores faisaient partie de l’entourage du comte de Poitou, la possibilité d’une relation père-fils paraît fort probable. Au sud du Poitou, selon Adémar de Chabannes, moine de l’abbaye de Saint-Cybard d’Angoulême, vers 879 Vulgrin Ier, comte d’Angoulême, issu de la famille royale des Carolingiens, bâtit contre les attaques des païens des châteaux à Marcillac et à Matha, et avec Robert legisdoctus y établit son gendre Ramnoul qu’il amenait avec lui43. On ne sait presque rien de Robert legisdoctus qui eut un rôle important, égal à celui du fondateur de la famille vicomtale de Marcillac44. Mais, lorsqu’en 936-954 un certain Hugues donne à l’abbaye de Saint-Cybard certains de ses alleux dans le pagus d’Angoulême, la vicaria de Neuvic, la villa de Cerlis, ce sont Odolric II, vicomte de Marcillac et petit-fils de Ramnoul, et Robert legisdoctus qui figurent dans la liste de souscripteurs45. De ces données on peut déduire aisément qu’en raison de la communauté des noms de personnes existait au moins une famille surnommée legisdoctus, dans laquelle Robert était le nom héréditaire. D’autre part, dans la région mâconnaise Eudes miles, qualifié de legisdoctor, participe autour de l’an mil à la confirmation d’un acte juridique46.
Au nord comme au sud de la Loire, les origines des familles legisdoctor remontent jusqu’à la deuxième moitié du IXe siècle, et elles survivaient encore au delà du milieu du XIIe siècle. En principe le surnom est personnel, et n’a de rôle que le temps d’une génération. En fait, le surnom legisdoctor est depuis très longtemps devenu héréditaire. Mais pourquoi ?
4.Lalex
Que signifie exactement le latin lex qui entre toujours en composition dans nos surnoms ? En élargissant leur royaume, les rois francs n’ont pas toujours imposé leur loi, à savoir la loi salique, aux gens des territoires conquis. Lorsque le roi Clovis a soumis la majorité de l’Aquitaine à sa domination, il n’a pas éliminé le Bréviaire d’Alaric qui s’y pratiquait47. D’ailleurs, cette loi persistait non seulement dans le royaume wisigoth, mais encore pour les Gallo-romains habitant dans le royaume franc48. Comme elle était appelée «Lex Romana Visigothorum», le Bréviaire se base sur la loi romaine mise en vigueur parmi les Gallo-romains avant l’invasion des Barbares49. Lorsqu’en 768 il a intégré l’Aquitaine au royaume franc, le roi Pépin le Bref a ordonné par un édit aux assujettis de suivre la loi de leur patrie et aux immigrants de suivre celle de leur pays d’origine50. Mais l’appellation de la loi n’y est pas mentionnée, quoique l’édit désignât comme Romani ceux qui suivaient les lois autres que la salique51. Ce qui était appliqué aux Gallo-romains dans l’Aquitaine de cette époque est la loi romaine transmise à travers le Bréviaire d’Alaric52. Cela nous permettrait de penser que la loi citée dans l’édit est celle promulguée par le roi Alaric.
Charlemagne a pris le trône en déclarant un état légal basé sur la lex et les consuetudines53. Mais, selon Eginhard, il y avait déjà deux lois dans son royaume, c’est-à-dire la loi salique et la loi ripuaire.
Alors que les erreurs et les fautes de rédaction lui ont fait songer à créer un code unifié, il a été obligé de se contenter d’une correction partielle, ou d’insérer des articles additionnels dans le texte54. Autrement dit, sous le règne de Charlemagne, le royaume est déjà passé de l’époque d’une seule lex à celle de plusieurs, ce qui exigeait des juristes de connaître ces lois55. Loup, abbé de Ferrières, qui a servi de précepteur au roi Charles le Chauve, écrit un livre relatif aux Lois des Saliens, des Ripuairiens, des Lombards, des Alemanni et des Bavarois, et il est alors tout à fait logique de voir le pluriel de lex dans le titre «Liber legum»56.
Lorsque dans des sources extérieures à l’Aquitaine on rencontre une loi exprimée par le terme lex, quelle en est la signification ? Quand il s’agit des lois des Francs y compris la Lex salica, elles sont désignées au pluriel de lex. Quand on rencontre le terme «lex romana» dans des sources du nord de la Loire où la Lex salica était en vigueur, il ne s’agit certainement pas de cette loi. Il est donc logique de penser qu’il s’agit de la loi abrégée dans le code d’Alaric. La Gaule se trouvant dans l’Empire romain,
on pense tout naturellement que les Gallo-romains habitaient n’importe où en Gaule. Ce qui est confirmé par la mention très fréquente de comtes d’origine gallo-romaine dans l’ouvrage de Grégoire de Tours, les formulaires mérovingiens et les capitulaires carolingiens57.
En 865, un certain Ebol donne à l’abbaye de Cormery un manse in pago Biturico, in vicaria Ebomacinse, in villa Nucius. La charte rapporte que, selon la loi romaine, le donateur a fait la cession de son bien et la notation des lieux58. Quelle est cette “loi romaine” ? Quand on pense à celle qui se pratiquait là à cette époque, la position de l’abbaye de Cormery dans la France du Nord fait évoquer la loi salique. Mais bien que celle-ci fût une loi (lex), elle n’était jamais appelé “loi romaine”. En revanche, le pagus de Bourges où se situait le manse cédé figurait dans ce qui fut le royaume des Wisigoths59. Cette loi fait référence au code d’Alaric, héritier de la loi romaine : les Gallo-romains qui habitaient là étaient donc protégés par ce code. Autrement dit, la loi d’Alaric survivait encore au moins dans ce pays à cette époque.
Passons à la charte de l’abbaye de Cluny. En 983 le lévite Girfred donne à l’abbaye ses biens situés en plusieurs lieux dans le pagus de Chalon-sur-Saône. C’est tous ceux dont il hérite selon la loi romaine60. En 997-1007, le clerc Mayeul le Poudreux renonce aux exactions injustes qu’il exigeait à Lourdon et à Blanot61. Parmi les gens qui confirment la charte figurent le comte de Mâcon Guillaume, son fils Eudes, l’évêque de Mâcon Liébaud de Brancion, le miles Eudes legisdoctor et trois autres milites. La présence de ce legisdoctor nous fait penser que, dans les deux endroits, la loi romaine était encore en vigueur. Car dans la charte par laquelle Mayeul donne à la même abbaye, peu auparavant, un mansus indominicatus avec un serf et sa famille dans le comté de Lyon, ce legisdoctor n’apparaît pas62. Cette situation nous permettrait de supposer qu’autour de l’an mil la loi romaine était encore valide dans la région de l’abbaye de Cluny63. Et plus récemment, les historiens reconnaissent, en s’appuyant sur la rédaction d’une copie du Bréviaire, que la loi romaine était assez largement pratiquée dans le Midi durant le Haut Moyen Âge64. Les mots lex ou Romani que nous rencontrons dans les sources au moins antérieures à l’an mil indiquent donc l’un la loi romaine transmise dans le Bréviaire d’Alaric, l’autre les Gallo-romains protégés par cette loi.
Comprendre que, dans la charte, lex romana indique la loi romaine est à la fois indéniable et logique.
Quelle relation y avait-il entre cette question et le surnom legisdoctor ? D’une part, en 928, dans le château d’Anduze au nord de Nîmes, un plaid est tenu par l’auctor ou defensator Fédelon, qui rétablit une charte perdue et accorde à l’église cathédrale de Nîmes la possession des biens contestés65. Dans
le préambule de la charte, il est exposé que des documents étaient fréquemment perdus et que les legis doctores rédigeaient des décrets pour les rétablir. Si la réfection publique des chartes détruites n’est réglée que dans le droit romain66, ces legis doctores étaient très probablement des experts en ce droit. D’autre part, selon la chronique d’Adémar de Chabannes, dans l’assemblée pour la paix de Dieu tenue à Limoges en 994, les sept évêques de Bourges, de Bordeaux, de Saintes, de Clermont-Ferrand, du Puy, de Périgueux et d’Angoulême ordonnent en premier l’observation de la paix et de la justice, afin que les legisdocti apaisent en toute impartialité les conflits entre les gens, l’oppression des pauvres et la violence des pillards, afin que la sérénité pleine de paix et d’amour demeure toujours dans le royaume d’Aquitaine67. Les historiens qui sont attentifs à l’usage du terme legisdocti les considèrent seulement comme des experts en droit, et ne tentent donc pas d’identifier de quel droit68. Le terme legum docti serait plus approprié ; alors pourquoi les évêques ou l’auteur n’ont-ils pas choisi cette expression ? Cette assemblée fut organisée par les prélats, bien que le duc d’Aquitaine et des comtes y fussent présents. Comme on le voit dans la Loi ripuaire (chap. 58), l’Église vivait depuis très longtemps sous la loi romaine69. En revanche, le principe de gouvernement du royaume franc qui se fondait sur une relation harmonieuse de la lex et des consuetudines n’a pas duré longtemps. La relation des deux éléments s’étant inversée, le royaume a traversé une époque de bouleversement aussi appelée de “vacuité juridique”70. La relation de cette assemblée fournit la première mention du terme
«malae consuetudines» dans la région, à savoir au commencement de la vengeance de l’Église envers les seigneurs laïcs71. Nous supposons que les religieux considérèrent ces seigneurs et leurs lois (leges)
des Francs comme à l’origine du chaos social et cherchèrent le rétablissement de la paix. Quant aux princes territoriaux, autres organisateurs de l’assemblée, eux aussi éprouvèrent vivement, comme le roi, la nécessité d’un pouvoir très fort. Si tel est le cas, il en résulterait que non seulement l’Église, mais aussi les ducs et les comtes auraient appelé de leurs vœux la renaissance du droit romain72. Récemment l’intérêt s’est porté sur un manuscrit produit à la fin du Xe siècle, intitulé Liber legis doctorum – attention à l’usage du mot lex en singulier – et déposé à la Bibliothèque municipale de Clermont-Ferrand73. Ce livre est maintenant considéré comme la copie la plus récente du Bréviaire d’Alaric. Le fait que dans ce manuscrit cohabitent le mot legisdoctor et le code d’Alaric nous permet de penser que, comme le mot n’est appliqué qu’à ce code, l’emploi de legisdoctor est spécifique à ce seul code.
Nous avons évoqué plus haut que le comte d’Angoulême Vulgrin Ier emmena Ramnoul, futur
vicomte de Marcillac, de Francia en Aquitaine, et le fit assister par Robert legisdoctus74. Pour aider le noble originaire de la région soumise à la loi salique, le comte a choisi un indigène qui connaissait bien la loi romaine pratiquée largement en Aquitaine. Nous pensons donc que les legisdoctores étaient toujours des juristes spécialistes du Bréviaire d’Alaric, bien que legisdoctor ou ses synonymes apparaissent dans les documents de ce temps jusqu’à la découverte du code de Justinien au XIe siècle, et ce sans aucune identification de la lex.
La production des manuscrits nous fournit aussi des informations importantes sur les utilisateurs de ce Liber legis doctorum. Dans les manuscrits médiévaux de droit romain qui subsistent aujourd’hui, ce titre ne figure pas75. En lui-même, ce titre est gênant. En comparant sommairement les manuscrits qui contiennent les sources de droit romain76, on trouve trois sortes de composition : ceux accompagnés de droit germanique, ceux qui concernent différentes lois de droit romain, ceux qui n’en traitent qu’une.
Le contenu de ces manuscrits se lit clairement dans leurs titres. Mais, sans aucune mention de droit romain dans le titre, comme le manuscrit en question, il est très difficile d’en deviner le contenu. Celui qui s’intéresse au droit romain prend-il un livre ainsi intitulé dans la bibliothèque77 ? La méthode de conservation des livres n’était pas la même aujourd’hui et au Moyen Age. Les livres dont le contenu était révélé par leur titre étaient classés dans la bibliothèque78. Le Liber legis doctorum n’était donc pas un livre à y consulter ; il était sans doute rangé dans un entrepôt attaché au scriptorium comme un produit à vendre79. Alors, qui auraient pu être ces clients ? Les legisdoctores qui habitaient tout près ou ailleurs. Il est probable que ces manuscrits spéciaux n’étaient pas écrits dans n’importe quel scriptorium.
La transmission de la connaissance du droit romain chez les legisdoctores reste une question à résoudre. Voici une possibilité. Le texte est requis pour le transfert des connaissances. Mais tout nouveau cas procédural est l’occasion d’augmenter les annotations à la marge du manuscrit ; de plus, tourner les pages ne manque pas d’abîmer un livre et d’en effacer des caractères. D’où la nécessité d’en avoir un nouvel exemplaire. Charlemagne ordonne à la chancellerie de retranscrire les lettres papales dans un livre, tous les cinquante ans 80. La durée de conservation du parchemin était donc estimée à un demi-siècle. Par conséquent, un legisdoctor devait renouveler régulièrement son exemplaire. Cela signifie que le scriptorium répondait non seulement aux exigences des clercs et de la haute noblesse, mais aussi aux besoins des laïcs spécialistes. Cette question nous mène à l’industrie des manuscrits81.
C’est ainsi que la culture des mots écrits était partagée par le scriptorium et ses environs. D’autre part, l’orthographe du latin dans les manuscrits se détériore au fil du temps82. En cause, les capacités du scribe, mais aussi les vieux manuscrits parsemés de notes ou de retouches que les legisdoctores apportaient dans le scriptorium.
En 876 le comte de Mâcon, Eccard rédige son testament pour donner ses biens à l’abbaye de Fleury, à celle de Saint-Martin de Tours et à plusieurs personnes, y compris des membres de sa famille83. Il donne aussi ses nombreuses collections de livres, parmi lesquels figurent des livres très connus comme les Bibles, le Traité de l’art militaire de Végèce, l’Histoire de Grégoire de Tours, etc.
Notre attention est attirée par la mention de codes comme les Pactus Gunbaldus, Pactus romanus libri II, ou Pactus Salicus. Bien que l’expression ne nous permette pas d’en discerner instantanément le contenu, le Pactus romanus indiquait vraisemblablement la Lex romana Wisigothorum, ou Bréviaire d’Alaric84. Laissons de côté la question de savoir si de telles collections étaient communes aux grands nobles de cette époque85. Le testament du comte nous fait imaginer que les livres de droit germanique et ceux de droit romain étaient placés côte à côte dans sa bibliothèque. Et ce Pactus est donné à l’évêque Walterius, sans mention de la ville. En tenant compte de l’existence d’un homonyme à l’épiscopat d’Orléans de 869 à vers 892, de l’enterrement du comte Eccard à l’abbaye de Fleury, à 20 km d’Orléans, et de la position de la ville d’Orléans dans la zone d’activité des legisdoctores86, Walterius était sans aucun doute l’évêque d’Orléans. C’est ainsi que, croyons-nous, en Orléanais à la fin du IXe siècle, se tenaient des procès qui nécessitaient la consultation du Bréviaire d’Alaric.
Pourtant, d’après les recherches récentes, il est aisé de répertorier les manuscrits relatifs à la lex romana Visigothorum. Même au nord de la Loire avant le Xe siècle, on en trouve à Corbie, Reims, Laon, et dans les villes du bord de Loire, Angers, Orléans, Tours et Blois87(voir Fig. Ⅱ). La ville de Blois se situe à 50 kilomètres au sud de Châteaudun où la famille de Raoul legidoctor habitait, et Orléans à 40 kilomètres à l’est. De plus, un manuscrit du Xe siècle conservé à l’abbaye de Saint- Laumer de Blois contient cette loi aux pages qui commencent par le titre «Scaedule legis Romane quae Scintilla vocatur»88. A l’époque la lex était donc connue sous le nom de “loi romaine”. L’activité de l’école et la conservation des manuscrits sont bien dévoilées, mais cela ne présente pas de lien direct avec la question du legisdoctor. Aucun document ne nous dit encore que ce dernier a appris à l’école, ou qu’il a consulté certains de ces manuscrits89.
Restent à connaître la fonction et le statut du legisdoctor, spécialiste de la loi romaine.
5.La fonction
En 1040-1049, entre Renaud Ier, châtelain de Château-Renault, et l’abbaye de la Trinité de Vendôme est survenu un conflit sur le péage que, lors de leur passage à Saint-Florent, les hommes de cette dernière étaient forcés de payer. Au tribunal présidé par Geoffroy Martel, comte d’Anjou, fut appelé le forestier Mainard, meilleur connaisseur des coutumes pratiquées dans les domaines vendômois du premier. Son témoignage apporta aux moines gain de cause, mais il n’est pas surnommé legisdoctor90. Cela signifie que les gens qui connaissaient bien les coutumes locales n’étaient pas legisdoctores, de même que les anciens dans la Vie de saint Lanfranc91.
Figure Ⅱ
Corbie Laon
Reims
Blois
Tours
L o i r e
Poitiers
Saintes Marcillac Angoulême
Périgueux Bordeaux
legisdoctor
Lex romana Wisigothorum
Bourges Autun
Clermont
Mâcon
Le Puy
Anduze
0 100 200 km
Paris Chartres Châteaudun
Ferrières Orléans
Fleury
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N
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Dans la phrase qui fait mention de Robert legisdoctus, Adémar de Chabannes mentionne un tribunal que le comte d’Angoulême Vulgrin Ier a tenu, accompagné de rachimbourgs92. Cela suggère que l’auteur a employé le mot legisdoctus en lien avec ces derniers93. À ce tribunal tenu en 868, le prévôt de l’abbaye de Saint-Cybard, Ostolphe, porte plainte contre Avesgaud qui s’appropriait deux familles de mancipia dépendants de l’abbaye. Quand la loi à laquelle s’attachaient ces non-libres fut interrogée, l’accusateur répondit qu’il s’agissait de la loi romaine, l’accusé de la loi salique. Mais lorsque les rachimbourgs ont exigé de l’accusé de présenter ce qui prouvait leur longue possession, il avoua enfin qu’il le faisait illégitimement. Avec une caution, Avesgaud restitua les deux familles à l’abbaye. La charte est confirmée par le vicomte Ramnoul et douze autres témoins, pourtant sans mention de leurs noms94. Comme la dépendance à une loi est en question dans ce procès, il est possible d’imaginer la participation de legisdocti. D’où la présence, parmi les témoins, de Robert legisdoctus, appelé “ami du vicomte” dans l’histoire de l’Angoumois95.
Comme nous l’avons écrit plus haut, les chercheurs présentent aussi le sens d’“échevin” pour legisdoctor. Cette opinion ne peut pas être rejetée96. Selon eux, le latin «scabinus», à l’origine du mot
“échevin”, est dérivé du franc «skapin» et a pour précédent sémantique le système mérovingien de rachimbourg97. Mais on ne rencontre jamais ce mot latin dans les formulaires mérovingiens98. Si bien que la première mention des deux, à savoir legisdoctor et scabinus, dans les diplômes royaux est, semble-t-il, presque concomitante. Mais on ne doit jamais oublier que le dernier était employé dans le pays originaire des rois francs99. En suite, ce qui nous surprend est que, dans les sources, la mention non seulement du mot legisdoctor, mais aussi de scabinus est plutôt rare100.
L’un des manuscrits des capitulaires d’Anségise (mort en 834) rapporte que scabini et legisdoctores se rassemblent avec d’autres, et tiennent des plaids101. Dans les autres manuscrits, ces mots ne sont pas mentionnés, contrairement à la tenue des plaids. Pourquoi donc ne pas mentionner la présence de ces hommes ? Il nous semble que la seule mention de la tenue des plaids signifie nécessairement et tacitement la présence des scabini et legisdoctores. Les capitulaires d’Anségise étant considérés comme additionnels à la loi ripuaire, il semble que scabini et legisdoctores tenaient des plaids au moins dans le territoire d’application de cette loi.
On peut en outre remarquer les deux points suivants. Le premier est l’emploi du mot lex au singulier dans legisdoctor : l’homme ainsi désigné était spécialiste d’un seul droit, pas de plusieurs. Et, lorsque l’on assimile ce droit au droit romain, ou à la loi romaine des Wisigoths, scabinus désignerait
alors le spécialiste de la loi salique, ou des lois des Francs. Cela concorde avec ce que nous avons trouvé dans le capitulaire de Pépin le Bref en 768 102. En outre, un lien étroit du scabinus avec la loi salique est reconnu dans les chartes de l’abbaye de Fleury. Un certain Fredulus accusa des servi de leur statut. Au mallum public que Thierry II, comte d’Autun tint en 815, assisté de scabini, le premier servus Maurinus avoua qu’il vivait sous la loi salique, mais le jugement fut reporté à plus tard. Deux ans après, au mallum tenu à Autun par le vicomte Blitgarius, Fredulus gagna devant de nombreux scabini103. Le deuxième servus s’appelait Adelardus. Au mallum public tenu en 818 par le même comte, assisté de scabini, après avoir confirmé l’appartenance d’Adelardus à la loi salique, le jugement final fut aussi reporté. Deux ou trois ans après, Fredulus gagna de nouveau à la cour comtale, assistée de scabini 104. À tous les plaids il s’agit ainsi de la loi salique, et s’y présentèrent des scabini.
Le deuxième point est que scabinus et legisdoctor recouvraient des institutions différentes, mais tous les deux qualifiés pour tenir des cours judiciaires. La question est de savoir si leur fonction pouvait être semblable ou non. Les scabini, dont les citations sont plus nombreuses, assistaient le comte et surveillaient la rédaction d’un acte. De plus, les capitulaires fournissent les expressions “la cour des scabini ” ou “le jugement des scabini”105 Comme le dit Chénon106, à la différence du rachimbourg, le scabinus était donc aussi juge107 La juxtaposition de scabini avec legisdoctores que nous avons vue plus haut suggère donc qu’ils exerçaient tous la même fonction. Dans le précepte que le maire du palais Pépin le Bref a délivré vers 750, figure l’expression “nos grands, nos comtes du palais, ou les autres legisdoctores ont porté des jugements”. Ces derniers étaient mis sur le même pied que les hauts dignitaires du palais royal, et figuraient au rang de ceux qui jugeaient108. Une charte datée de 829, extraite du cartulaire de la cathédrale de Freising en Allemagne du Sud, concernant les méfaits d’Alprih et de ses deux fils, témoigne que l’évêque Hitto, le comte et le missus dominicalis Anzo, le comte Liutpald et d’autres nombreux legisdoctores se sont réunis par ordre royal, afin de prononcer une juste sentence109.
En supposant que le scabinus fût une institution judiciaire qui a persisté tout le Moyen Âge, pourquoi avait-on besoin de deux sortes d’échevinage, à savoir un échevin originaire de scabinus et un legisdoctor ? Aucun chercheur n’a répondu à cette question. Dans la société mâconnaise, l’échevinage original existait même vers la fin du Xe siècle. Tandis que dans une charte de la fin du IXe siècle une quinzaine de scabini sont reconnus, dans une autre datée de 980 la propriété d’une terre est confirmée avec les conseils de huit scabini110. Deux d’entre eux sont qualifiés de «scabini», Rotlan jusqu’aux
années 997, Seivert jusqu’aux années 962. Quant à Eldevert, cité comme scabinus dans plusieurs chartes, il est présenté comme vicarius dans une charte de 980 pour faire un jugement dans un tribunal, assisté de scabini111. Si des noms avaient été héréditaires dans certaines familles, tandis que l’institution du legisdoctor avait déjà pris fin, l’échevinage original dans cette région serait resté toujours en vigueur, et certains de ses membres promus au titre de vicarius. Cela signifie que le mot scabinus n’aurait sans doute pas pu devenir un surnom, contrairement à son ancien partenaire legisdoctor112.
Contrairement à la citation exceptionnelle de legisdoctor dans les capitulaires, des scabini sont cités assez souvent et sur une longue durée. Mais que signifie le fait que, sans l’assistance de legisdoctores, le système judiciaire ait pu fonctionner sans embarras ? La réponse se trouve dans la phrase “scabini et legisdoctores tiennent des plaids” dont nous avons parlé plus haut. À cause de leurs fonctions similaires, les legisdoctores ont-ils été remplacés par les scabini ? Non : leurs tâches étaient presque pareilles, mais les scabini étaient spécialistes de la loi salique, les legisdoctores de la loi romaine113. Au milieu du VIIIe siècle on pouvait encore constater l’existence de très nombreux Gallo-romains. Il s’ensuit qu’afin de juger des conflits avec justice, on avait besoin de ces deux sortes d’experts juridiques. De plus, dans une charte fausse de 812 figure l’expression “Le pape même, nos comtes du palais et nos grands ou les autres legisdoctores” : le pape et les legisdoctores, à savoir spécialistes de la loi romaine, sont ainsi mentionnés côte à côte114. Nous voyons là un respect de la papauté, en usage dans la politique de la royauté Franque115. Même si une forte décrue du nombre des Gallo-romains ne s’était pas produite, la formation de la royauté puissante des Carolingiens aurait dû les forcer à se ranger sous la loi salique et à abandonner leur propre loi. En outre, dès la mort de Charlemagne, le pouvoir des rois Carolingiens commence de s’affaiblir. L’assistance de legisdoctores aux plaids devient de moins en moins régulière, et elle disparaît dans les régions où les Gallo-romains sont peu nombreux.
Même dans les régions où ils restent encore assez nombreux, le pouvoir est successivement entre les mains des grands locaux, et l’assistance de legisdoctoresest soumise à la décision de ces derniers116. Ainsi, les legisdoctores disparaissent complètement des sources relatives à la puissance royale. D’autre part, comme on le sait bien, les chartes des grands qui s’emparent du pouvoir judiciaire ne sont transmises qu’en nombre médiocre. Le changement de la loi d’appartenance et leur apparition très rare dans les sources nous empêchent de retracer les vicissitudes des legisdoctores. Il ne faut en effet pas croire qu’il ne restait plus de Gallo-romains et que la raison d’être des legisdoctores aurait donc
disparu.
Dans ses récits de miracles, Adrevald, moine de Fleury mort en 878, rapporte parfois des épisodes intéressants sur les procès. Cependant, comme il n’était pas versé dans le droit, on relève des contradictions dans ses descriptions. Concentrons-nous sur l’évolution des événements. Dans la première moitié du IXe siècle, l’abbé de Fleury Boson Ier a eu avec une certaine abbaye un procès sur la possession de non-libres. Les advocati des deux partie sont d’abord essayé, en vain, de résoudre le conflit, puis l’ont porté devant le tribunal. L’abbaye de Fleury a fini par gagner le procès117. Vers la même époque, entre cette abbaye et celle de Saint-Denis de Paris s’est mené un autre procès118. Après négociation entre les advocati des deux abbayes, le règlement par la justice a été préféré. Un nombre de maîtres de lois variées (legum magistri) et de juges (judices) se sont réunis au tribunal, et le débat s’est déroulé devant les envoyés du roi, l’évêque d’Orléans Jonas et le comte de Melun Donatus, sans parvenir à une fin. Car les juges de la loi salique n’ont pas su délibérer sur les biens de l’abbaye dépendant de la loi romaine, dont la propriété en question. Selon l’éditeur de ces miracles, des procès de cette sorte étaient fréquents à l’époque. Au tribunal déplacé à Orléans, non seulement les maîtres et les juges des deux côtés se rassemblent, mais des docteurs de lois variées (legum doctores)
habitant l’Orléanais et la Gâtine se sont joints à eux119. Le débat s’éternisant, aucun règlement n’intervenant, tout le monde décida un duel judiciaire. C’est alors qu’un legis doctor de la Gâtine parut et dit qu’il n’était pas juste qu’un conflit sur la propriété de l’Église fût résolu de cette manière. Son opposition ayant été soutenue par le vicomte Genesius, la cour prononça alors un jugement pour la répartition des mancipia entre les deux parties120.
Nous tenons toujours à l’utilisation contrastée du terme lex au singulier et au pluriel. Les magistri, judices et doctores qui assistèrent aux deux tribunaux sont toujours suivis du terme lex en pluriel. À propos, certains historiens aiment assimiler cet expert en droit revêtu du nom d’un animal à Loup, abbé de Ferrières, originaire d’une famille germanique121. Il va sans dire que ce dernier connaissait bien le droit romain, bien qu’il eût écrit un livre sur les lois germaniques122. Il convient de remarquer que dans le titre de ce livre (Liber legum) le mot lex est écrit au pluriel. On reconnaît là la coutume selon laquelle les lois germaniques étaient désignées par lex au pluriel, et la loi romaine par lex au singulier. Quoique le surnom doctor legum semble avoir été pertinent pour Loup, spécialiste des lois germaniques, le scribe l’appelle legisdoctor. Pourquoi ? Sans doute, parce qu’il n’était pas rare, pour l’abbaye de Fleury, d’avoir ce genre de procès123. Pourtant, pour le scribe de Fleury, cette perte