LE CONCEPT de MODERNISATION
Alain-Marc Rieu
La modernisation comme paradigme
Qu’est-ce que le moderne, la modernisation ? Qu’est-ce que ce processus historique qui est en train de transformer le monde, qui est en train non plus seulement de «révolutionner le monde» selon la for- mule de Marx, mais désormais d’en achever la transformation ?
D’un point de vue philosophique, penser le moderne, c’est penser le présent, au présent. C’est donner à la pensée comme enjeu ou com- me sens de saisir le présent, d’y faire irruption. Comment donc pen- ser le monderne aujourd’hui ? Il faut partir de sa définition actuelle pour tenter d’agir sur elle. Le problème du moderne tel qu’il est actu- ellement formulé est le suivant: ce processus historique a-t-il une fin, à la fois un but à atteindre comme un programme à réaliser et un terme au-delà duquel la modernisation serait achevée ? En un mot existe-t-il un «post-moderne», une autre époque marquant la fin du moderne et l’ouverture (an moins la possibilité) d’un autre processus ? Mais le moderne n’est-il pas ce qui n’en finit pas, comme le disent Baudelaire hier et Jean Baudrillard aujour’hui1)?
En fait, le moderne est devenu depuis 1945 et surtout depuis la fin des années 1980, depuis la fin du communisme, une sorte de rivalité mimétique, de rattrapage généralisé (catch up) sans que personne ne sache plus ce qu’il faut rattraper. Le Japon est dans cette situation: il pense avoir tout rattrapé et donc ne sait plus après quoi il court en- core. Ce qui le fascine aujourd’hui ce n’est plus le dépassement de la modernité mais la reléve du moderne, à savoir sa capacité à produire un modèle, à se donner comme modèle à son tour. Cela ne change rien à la rivalité mimétique, elle est au contraire renforcée. Pour com-
prendre la situation présente, il faut saisir l’évolution au long terme dont elle est le produit.
Ces questions ont été indéfiniment débattues. Ce qui caractérise la situation actuelle est qu’elle ne permet plus de reprendre les deux grandes types de réponse disponibles. On ne peut plus en rester à ce niveau quasiment métaphysique qui devient toujours finalement un commentaire de Heidegger: chercher une origine, une cause première qui soit en même temps une cause finale, supposer que le moderne est un processus émergeant de la perte d’un sens qu’on pourrait retrouver.
On ne peut pas non plus se contenter d’étudier des cas: le Japon, la France, les Etats-Unis, l’Inde, etc., pour y discerner comment s’est faite la modernisation, ce qui y est moderne et ce qui ne l’est pas, ce qui est pré-, proto-, post- ou hyper-moderne, etc.
Il est nécessaire aujourd’hui de dresser un bilan de tous ces dis- cours, de chercher le thème de toutes ces variations. Il n’est pas le fondement ou la source de ces variations, il est ce qu’elles ont en com- mun, ce qui se constitue à mesure qu’elles se développent. Ce thème et ces variantes forment une sorte de mythe au sens de C. Lévi- Strauss, parce que les multiples discours dont il est le produit et qu’il rend possible sont indéfiniment repris, répétés sans être clairement infirmés ou confirmés. Mais ce mythe (plutôt cette mythologie) est en même temps le paradigme moderne par lequel les sociétés conçoivent et se représentent leur évolution historique, d’où elles viennent et où elles vont. Tout le problème est de savoir comment ce mythe peut être analysé, critiqué pour devenir un paradigme permettant de connaître les processus qu’il est censé discerner, décrire et expliquer.
En effet, le moderne étant une mythologie ou fonctionnant comme un mythe, on ne peut supposer trouver des faits, des événements per- mettant de le falsifier. Sa faiblesse majeure est en même temps bien connue aujourd’hui: la conception du moderne développée en Europe ne permet pas de connaître l’évolution des nations non-européennes, en particulier le Japon. Les distorsions, rectifications qu’il faut intro- duire pour étudier l’évolution du Japon conduisent à la construction d’un nouveau paradigme relativement neutre par rapport à son do-
maine de référence et permettant d’expliquer de la même façon (par exemple) le Japon et la France, le Japon et l’Allemagne, le Japon et l’Inde, etc. Dans ce paradigme reconstruit, une redescription de la modernisation européenne devient alors possible.
Le but de ce texte est de présenter quelques résultats obtenus. Cette crise du paradigme est complètement différente de la crise du moder- ne nommée dans les années 1970 «post-modernisme ». Le mouve- ment post-moderne indiquait l’épuisement du moderne, un renonce- ment à ces idéaux fondateurs. Il est aujourd’hui achevé parce qu’il n’a pas su produire une connaissance des phénomènes dont il était en mê- me temps le diagnostic. C’est une étape importante, l’accés à un seuil non seulement dans la connaissance mais aussi dans l’image que les nations se font de leur évolution. Dans le post-modernisme, les Etats- Unis auront finalement mis en cause les fondements philosophiques de leurs institutions politiques, les valeurs et les idéaux du type de so- ciété à laquelle ils ont servi de référence. Dans ce même mouvement, le Japon aura cherché les sources de sa modernisation et cherche en- core à discerner celles qui lui sont «propres» de celles qui lui «étran- gères»2). L’idée d’un «dépassement de la modernité» née dans les an- nées 1930, interrogée à nouveau depuis les années 1980, signifie que la modernisation ne serait finalement qu’une transition nécessaire, une simple étape, une parenthèse.
Une première structure
Je vais proposer quelques pistes reconstruisant le paradigme de la modernisation, pour transformer une mythologie en un modèle per- mettant de produire des connaissances. Ce n’est pas une tâche héroï- que, elle est entreprise depuis longtemps et je ne fais que la poursui- vre. Les «temps modernes», la «modernisation», le «moderne» sont autant de notions nées en Europe. Il faut les ramener à leur origine en interrogeant les présupposés de cette origine. Je ne vais pas détailler toutes les écoles, les conceptions du moderne qui se sont succédées et opposées, chercher ce qui est semblable et différent.
Je ramène d’abord les discours disponibles à la question à laquelle
tous tentent d’apporter une réponse3) pour y trouver un fondement:
qu’est-ce que la Renaissance, qu’est-ce qui s’est passé en Europe pen- dant la Renaissance ? Qu’est-ce qui s’achève et commence pendant cette période de transition nommée «Renaissance», cette «boite noire»
dont le moderne serait sorti ? On cherche ainsi une origine, une cas- sure qui soit déjà une fin et une ouverture à la fois. Chercher et trou- ver une Renaissance, c’est construire un état initial enveloppant les virtualités se réalisant par après4). Une telle période de transition en suppose d’autres, par exemple, la naissance de la pensée rationnelle en Grèce, mais qui aussi conduit à en chercher d’autres.
Pour répondre à ces questions imbriquées, il suffit de reprendre le scénario le plus communément admis, l’histoire par laquelle les Euro- péens se racontent à eux-mêmes leur devenir, le proposent aux peuples non-européens comme un modèle et même une norme. Ce scénario, son rôle, ses présupposés et ses effets sont en cause aujourd’hui. Il faut l’exposer sous son aspect le plus simple, structural, malgré la com- plexité et la diversité des conceptions disponibles.
Pendant la Renaissance, trois pôles ont émergé à la fois dans la pen- sée et dans les sociétés engagées dans ce processus:
―l’Hommeà savoir une conception du sujet et des relations que les hommes(ce sont pas encore des individus) ont entre eux;
―la science comme relation de l’homme à son environnement, naturel d’abord (externe: physique et interne: biologique), applicable ensuite à toutes ses composantes: le social, l’économique, le politique, etc. Ce sont autant de sciences à venir;
―l’Etatenfin comme organisation de la vie collective des hommes à l’intérieur de leur environnement naturel et à l’intérieur de nations enfermées dans des frontières.
Ainsi ces sujets individués qu’on nomme les hommes sont contenus à l’intérieur de nations, de sujets nationaux. Le milieu interne et le milieu externe du triangle sont nommés «nature». Il existe donc une nature interne et une nature externe. Ce n’est donc pas, comme on le répète indéfiniment, la coupure entre le sujet et l’objet qui importe
mais la différence et la médiation entre les deux natures, principale- ment entre le sujet et l’Etat.
La science est la relation que l’Homme entretient avec la nature in- terne et la nature externe. Elle est pensée à partir du sujet dans lequel elle trouve son fondement (Descartes, Kant). L’Homme est en plus la médiation entre la nation et la nature; il est posé comme étant à la fois le fondement de la société et le fondement de la science. Il établit un lieu entre le développement de la connaissance et le développement de la société, c’est le Progrès5).
La formation de cette structure, de ces trois pôles, a produit de multiples conséquences; elle permet de rendre compte de nombreux phénomènes. Dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme,Max Weber a caractérisé la modernisation comme «désenchantement du monde», comme la sortie ou la perte d’un monde sacralisé, unifié et cohérent, devenu à la fois profane, laïque, manipulable, quantifiable et exploitable6).
Cette conception du moderne fut et reste encore un moment très fort parce qu’elle préserve la nostalgie d’un état préalable, d’un monde plein, unifié et stable. Tant qu’on adhère à cette conception, on peut supposer, rêver que la modernisation ait un terme, une fin, qu’elle peut être dépassée, soit par un retour à un état antérieur (fascisme), soit par l’invention, la fabrication d’un nouveau monde plein, unifié et stable (communisme).
Une deuxième structure
Tels sont les trois pôles caractérisant l’évolution des sociétés euro- péennes (en fonction desquels elles ont été à la fois pensées, connues, gérées, critiquées, etc). Ils sont susceptibles, selon les différentes na- tions, de multiples combinaisons. Mais ce qui importe est l’effet glo- bal engendré par leur association: à la fin du 18esiècle se produit une tansformation radicale des sociétés où cette première structures s’était développée depuis le 16esiècle. C’est ce qu’on a nommé rétrospective- ment la «révolution industrielle».
Un nouveau type d’économie, d’organisation de la production, du travail, du commerce, de la consommation s’est mis en place. Je le réduis à la forme la plus simple. Il transforme le mode de vie des po- pulations; il bouleverse la société elle-même, les conditions de la vie quotidienne. Pour assurer leur subsistance et même leur survie, une partie croissante de la population doit abandonner les campagnes pour émigrer vers les villes. Ces villes elles-mêmes sont autant boule- versées par cet afflux de population que par les usines qui se multi- plient, emploient les hommes, les femmes et mêmes les enfants, qui les exploitent en même temps.
Ces immenses désordres sociaux, ces désespoirs et ces conflits, en- gendrent une transformation et un renforcement de l’Etat à la fois pour assurer l’ordre public, traiter les problèmes sociaux et économi- ques que pose cette situation inédite, enfin pour faire face aux rivalités économiques et politiques entre les nations engagées dans ce boulever- sement. Dans ces transformations, la façon dont une population se représentait elle-même, ses croyances, sa vie quotidienne, son environ- nement social et naturel et son évolution, ce qu’on nomme la culture, furent bouleversées: les arts plastiques et littéraires connaissent des mutations qui nous fascinent aujourd’hui encore7).
Anisi le triangle initial a engendré les trois processus modernes ty- pes: l’industrialisation, l’urbanisation et l’étatisation. Un quatrième processus doit leur être ajouté: la mise en cause de la définition et du rôle de la culture marquée par la formation des «avant-gardes», de pratiques culturelles qui mettent en cause la fonction moderne de la culture8), la révolutionne comme le capitalisme révolutionne la société.
Les versants socio-économique et culturel du mythe sont les plus connus. Ils en dissimulent un autre, tout aussi important, moins évi- dent parce que plus éloigné de l’expérience commune, parce que ses effets sont ambivalents. En effet une deuxième structure se préparait dans la première et a émergée au 19e siècle. Pourtant elle n’est deve- nue réellement connaissable que récemment. Ses trois pôles sont l’industrie, la techno-science et l’Etat, soit un système industriel, un
système de production et de diffusion des connaissances, un système bureaucratique.
Le premier «traingle de fer»9) associait l’Homme, la science, l’Etat.
Un second triangle se met en place dans le premier et le réinterprète depuis le 19esiècle au point de s’y substituer. Il n’est devenu évident qu’aujourd’hui. La techno-science a pris la place de l’Homme; l’in- dustrie celle de la science. L’Etat s’est trouvé renforcé en devenant I’intersection et la médiation entre la technoscience et le système industriel. Dans un pays comme la France, il exerce depuis le début du 19e siècle un contrôle progressif sur l’economie en s’assurant un monopole des conditions de son développement sur le long terme (la production et la diffusion des connaissances)10). Il maîtrise ainsi l’évolution de la société tout entière. Cette tendance se retrouve (à des degrés différents) dans les autres nations européennes. Voilà pourquoi depuis les années 1970, le rôle, le poids et l’organisation de l’Etat sont directement en cause dans les pays industrialisés. De la même façon, l’Etat a joué un rôle décisif dans l’industrialisation du Japon mais aussi de la Corée du Sud, de Taiwan, de Singapour.
De très nombreux commentaires seraient nécessaires. D’abord je n’affirme pas que cette thèse soit vraie ! Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’elle est fausse, illusoire, qu’elle ne «correspond» pas à la
«réalite»: il n’existe pas une réalité existant indépendamment des dis- cours construits pour l’exprimer. En tentant de reconstruire le para- digme moderne, je mets précisément en cause non pas la distinction entre le vrai et le faux mais entre l’illusion et la réalité. Je cherche à mettre au jour, à exposer le paradigme dans lequel nous pensons parce qu’il est actuellement en crise.
Ensuite, le moderne proprement européen me semble caractérisable par la formation du premier triangle, relayé par l’émergence du deu- xième qui s’avère aujourd’hui être la vérité du premier. Il faut insister sur un point: au niveau de la pensée, principalement de la philoso- phie, le premier triangle reste prévalent, au point de dissimuler l’existence, l’organisation du deuxième. Or, je le répète, le second triangle est en place au moins depuis le 19esiècle: création des gran-
des écoles d’ingénieurs, développement de la recherche publique, des grandes entrepises à l’initiative de l’Etat, etc. Il serait même facile de montrer qu’il se met en place dès le 17e siècle, par exemple dans la création de la Royal Society en Angleterre et de l’Académie royale des sciences en France11). Pourtant ce processus n’est un objet d’enquête, de recherche et de critique que depuis finalement peu de temps, de- puis les années 1960, depuis la crise et l’effacement de la philosophie des sciences et de l’épistémologie, depuis la lente émergence d’une an- thropologie (ou sociologie) des sciences. Depuis le moment donc où la philosophie a su enfin s’extraire du premier triangle !
Comment puis-je prétendre excéder, dépasser ainsi la mythologie monderne et engager sa reconstruction en un paradigme ? La distinc- tion des deux structures organisant l’évolution des sociétés modernes et opérant donc la modernisation, permet non seulement d’étudier, pour le cas européen, la transition de l’une à l’autre, mais elle permet aussi de les découpler. La première n’engendre pas en effet automati- quement la deuxième; elle n’en est pas la condition nécessaire et suffi- sante. Le premier triangle caractérise la proto-modernisation ouest- européenne. Ainsi d’autres formes de proto-modernisation permettent d’accéder au type de modernisation auquel on assiste en Europe, en Amérique du Nord et en Asie de l’Est.
par proto-modernisation,j’entends (ici) simplement un type d’élabora- tion interne à une culture, la conduisant finalement à formuler ses catégories fondamentales (par exemple dans le cas ouest-européen, le sujet, la science et l’Etat) pour se restructurer à partir d’elles12). La modernisation ne concerne donc pas le premier triangle mais le second.
L’étude des proto-modernisations est donc un champ d’investigation tout aussi important mais relevant d’approches, de modèles très différents.
La modernisation présente elle-même de fortes différences entre les nations à cause de la proto-modernisation qui la rend possible et y con- duit. Mais elle est en même temps un processus relativement homo- gène parce que fortement mimétique. Elle est en effet internationale et sa principale caractéristique est le rôle majeur qu’y joue l’écono- mie. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’existe qu’un seul type de
modernisation: seule la connaissance des processus en cause pourrait permettre de trancher.
Les deux structures présentées sont l’armature du paradigme que je tente de reconstruire. Il ne s’y réduit pourtant pas. Il est en plus con- stitué par des catégories qui sont ses présupposés, à la fois des problèmes toujours ouverts et des réponses toujours disponibles. On atteint ainsi des points très sensibles, quasiment tabous. Quatre catégories (au moins) semblent primordiales dans la conception européenne de la modernisation: le sujet, la démocratie, la nature, la science. Elles sont le nom d’autant de processus qui traversent le paradigme et les sociétés où il prend forme: subjectivation, démocratisation, naturalisation, scientifisation. Passer de la catégorie au processus qui la sous-tend change profondément la conception qu’on s’en fait communément.
Ces processus me paraissent dépasser la modernisation, en amont comme en aval: ils l’engendrent, la dérivent et la dépassent. Je ne trai- terai ici que des deux premiers.
Le processus de subjectivation
Que devient l’Homme dans ce glissement du premier au second triangle et dans la crise du moderne ? Le problème est sensible com- me le montrent les questions suivantes; elles obsèdent le monde ac- tuel: peut-il y avoir démocratie sans conception de ce sujet souverain qu’on nomme l’Homme ? Une société doit-elle passer par le premier triangle pour accéder à la démocratie ? D’autres types de proto- modernisation sont-ils susceptibles de conduire à la démocratie ? Existe-t-il différents types de démocratie ?
Il me faut partir du cas ouest-européen, lui-même déjà complexe.
L’Homme n’est-il qu’un simple accesoire du moderne, une trace éphé- mère sur le sable de l’histoire selon l’image de M. Foucault à la fin de son livre Les mots et les choses ? N’est-il qu’une référence initiale et une illusion à la vie dure ? L’Homme n’est pas une simple idéologie, le principe d’un Humanisme le réduisant à dissimuler les conflits de pouvoir dont les sociétés sont la résultante. Mais l’Homme n’est pas
non plus une substance, une réalité existant par elle-même en dehors des façons dont il se pense, dont il est représenté, géré, éduqué, etc.
L’Homme doit donc être saisi par la fonction que cette catégorie occu- pe dans le paradigme proto-moderne. Cette catégorie fixe aux indi- vidus qui occupent la place qu’elle leur prépare, la forme de ce qu’ils sont censés devenir.
C’est pourquoi la notion d’Homme a subi historiquement de pro- fondes mutations: l’Homme a d’abord été un sujet générique dans la pensée des 17eet 18esiècles. L’Homme de Descartes n’est personne en particulier; ce qui le particularise est précisément ce dont on peut douter: ce n’est pas un individu au sens actuel du terme. Mais au 19°
siècle, l’Humanité (la nature de l’homme commune à tous les hom- mes, l’Homme comme sujet générique) s’est individualisée, atomisée pour devenir le peuple: des individus unis par une histoire commune et divisés en nation. Le peuple est ensuite devenu la masse indifféren- ciée des individus tous substituables les uns aux autres. Cette «multi- tude» (selon la formule de Baudelaire) est enfin devenue les individus que nous sommes aujourd’hui, ce qu’on nomme au Japon la société
«post-masse».
Grâce à cette idée abstraite d’Homme, ce sujet générique a produit de multiples effets, dont un majeur: le «peuple» designe non seule- ment le contenude la nation, la chose qu’administre l’Etat, mais aussi l’expérience collective des individus face à ces évolutions, à ces boule- versements sans précédents. Grâce à la conception de l’Homme, le
«peuple» a historiquement acquis / conquis une expérience de lui- même par laquelle les individus qui le composent se distinguent des institutions dans lesquelles ils sont engagés. Le peuple a appris à se saisir lui-même, à se penser en dehors de l’Etat et de l’économie. Il est ainsi devenu capable de s’opposer, de résister, de chercher un ordre collectif dont il serait la source et dont la finalité serait s’assurer pré- cisément son autonomie, ses intérêts propres vis-à-vis des divers ni- veaux d’organisation (l’Etat, le système industriel, la techno-science) dont il est en même temps dépendant puisqu’ils contrôlent sa vie quo- tidienne.
L’Homme n’est donc pas une simple idéologie. La notion exprime un processus historique qui produit à la fois des individus et les re- lations qu’ils ont entre eux, des attitudes subjectives (valeurs) et des comportements collectifs, des formes d’individuation et d’association à la fois (groupes, classes, partis, etc). De plus ce processus est devenu un objet de savoir par la formation des sciences de la société, de l’homme en société. Elles se développent entre ces trois pôles que sont les individus, l’Etat et la techno-science; elles étudient les rapports qu’ils ont entre eux, le milieu qui les inclut et qu’elles transforment en un objet autonome. Elles sont en même temps l’enjeu d’infinies con- troverses sur leur valeur scientifique, leur sens politique et leur utilité sociale. L’Homme n’est donc pas qu’une illusion même s’il n’est pas une substance: il indique un type de sujet, un moment d’un processus de subjectivation qui l’engendre historiquement, qui le transforme aussi bien en transformant la société où il joue un rôle. Passer d’une pensése du sujet à une analyse des formes de subjectivation, c’est donc mettre au jour un processus transversal aux sociétés, à leurs configura- tions historiques.
Le processus de démocratisation
Ce qui vient d’être dit du sujet et du peuple, de leurs évolutions ré- ciproques, engage non seulement l’idée de démocratie mais le pro- cessus de démocratisation qu’elle suppose. En effet dans le «triangle de fer» constitué par la techno-science, l’Etat et le système industriel, les quatre catégories du paradigme moderne (le sujet, la démocratie, la nature, la science) se trouvent associées et même engagées dans ce qu’on nomme «democratie»13). La question est de savoir ce qu’on en- tend par démocratie et si la démocratie est une composante nécessaire de la modernisation.
Les problèmes exprimant cette question sont nombreux, tous plus difficiles et cruciaux les uns que les autres. Il faut les rappeler: peut-il y avoir modernisation sans démocratie ? Peut-il y avoir modernisation et démocratie dans une société qui ne dispose pas d’une conception du sujet comme Homme ? On a montré combien le paysage con-
ceptuel se transforme si à la place du sujet Homme, on repère un pro- cessus de subjectivation: l’individu qu’il rend possible n’a pas à être un Homme selon la définition européenne moderne. Le paradigme mo- derne doit-il inclure la démocratie pour expliquer les différents pro- cessus de modernisation ? L’étatisation, l’urbanisation et l’industriali- sation supposent-elles ou conduisent-elles à la démocratie ? Si non, alors la démocratie est soit une singularité occidentale, soit le paradigme moderne reconstruit ne produit pas l’effet majeur qui le justifie en Occident: la liberté individuelle, le bonheur et pas seulement le bien- être. Que serait donc une Chine moderne, modernisée ? Doit-elle être démocratique pour être moderne ? Peut-elle être simplement indust- riellement moderne ? La notion de moderne est-elle condamnée à être trop restrictive (économique, industrielle) ou trop vague et gé- nérale ? La question de la démocratie aujourd’hui marque très exactement la crise du paradigme moderne, ses limites et la nécessité de le reconstruire ou de l’abandonner. Toute réponse à ces questions conduira de plus à réévaluer la modernisation européenne.
Paradoxalement la démocratie appartient au moderne mais elle n’est pas un des trois pôles du paradigme: elle est un effet émergent de leurs interactions. La démocratie est-elle un simple accessoire du moderne, accessoire à la modernisation ? Est-elle une illusion à la- quelle se réfèrent les Occidentaux mais dont ils ne peuvent prouver qu’elle est un composant déterminant du processus historique dont ils se veulent exemplaires ? De la même façon que l’idée d’Homme dont elle est inséparable, est-elle un effet de la proto-modernisation ? Je ne le pense pas. Pas plus que l’Homme, on ne peut la réduire à une il- lusion ou à un Idée-modèle.
De la même façon qu’on est passé du sujet Homme, à la subjecti- vation, il faut apprendre à passer de la démocratie, de ses présupposés, à un processus de démocratisation qui excède le paradigme moderne, le précède, le dérive mails aussi lui succède. C’est une évidence: la démocratie évolue dans le temps: les idéaux du siècle des Lumières avaient eux-mêmes succédé à l’idéal grec. Elle n’est plus fondée aujourd’hui sur une conception de l’Humanité la réduisant à un sujet
possédant spontanément en lui le fondement des Droits de l’homme comme la «voix même de la raison». Elle a été reconstruite depuis le 19e siècle sur les conceptions du peuple et de la masse, des peuples et des individus, du système industriel.
De plus, jusqu’à aujourd’hui, la démocratie n’a pas encore été clairement pensée en fonction de la techno-science qui est pourtant sur le long terme le pôle essentiel du processus de modernisation, pro- bablement en train d’opérer son dépassement14). La conception qu’on en a, les institutions politiques dont on dispose se révèlent peu ca- pables de s’égaler (pas forcément de s’opposer, d’entraver ! ) au rôle croissant joué par la techno-science, elle-même largement tributaire des rapports entre le système bureaucratique et le système industriel.
C’est pourquoi il faut saisir la démocratie d’un autre point de vue, le processus de démocratisation, lui-même inséparable du processus de subjectivation.
La question de la démocratie aujourd’hui
Un point crucial est atteint, un seuil dans l’évolution du monde actuel, dans le processus de modernisation en train d’achever sa trans- formation. La démocratie en est-elle une figure obligée ou accessoire ? La démocratisation se révèle la seule façon dont le monde actuel peut échapper à lui-même, au blocage et à l’impasse dans lesquels il est en train de conduire quand tous les Etats se trouvent engagés dans un processus industriel mimétique qui les dévore dès qu’ils ont atteint un certain niveau de développement.
Ce qui caractérise les sociétés modernisées d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord, ce qui permet de comprendre leur dévelop- pement15), c’est la dissociation historique entre l’Etat et la société. Dans cette scission, s’est posée et se pose encore la question du politique (le politique). Elle est irréductible à la politique, a ses techniques de ges- tion et d’administration, de domination ou de contrôle. Il faut re- prendre les problèmes déjà traités. A commencer par celui-là: une démocratie moderne, au sens occidental du terme, peut apparaître sans se fonder sur une conception de l’Homme et du peuple.
L’Etat désigne un processus d’organisation des différentes compo- santes d’une société dans le but d’établir leur cohérence. Il est l’ex- pression historique de la puissance et de l’autorité; ses transformations historiques se caractérisent par le développement d’une administration, d’une bureaucratie spécialisée, d’une police et d’une armée. Mais peut- on réduire la modernisation politique à la formation et au dévelop- pement d’une bureaucratie ? Max Weber a longuement analysé ce processus.
Mais ce que contient en réalité le paradigme de la modernisation, ce n’est pas la bureaucratie mais la façon dont elle se transforme pour jouer son rôle dans la structure étudiée, la façon dont elle devient l’Etat. L’Etat peut donc se développer, se rationaliser, remplir pleine- ment sa fonction en créant et gérant les rapports entre les savoirs (transferts de technologie) et le système économique, en dèveloppant un système industriel et commercial comparable à ceux des pays occidentaux. Mais l’Etat peut jouer ce rôle sans pour autant qu’une démocratie de type occidental se développe16). C’est ce que prouve à l’evidence le «développement Est-asiatique», le Japon, la Corée du Sud, les pays de l’ASEAN.
Voilà pourquoi il faut établir s’il existe un lien interne, une con- nexion nécessaire entre démocratie, Etat et modernisation. Pour trai- ter cette question, il faut d’abord cesser de se référer à une conception normative de la démocratie, à un modèle occidental qu’on se conten- terait de projeter. C’est facile à faire: même si les sociétés occidentales peuvent être dites démocratiques, il existe de trés fortes différences dans l’histoire de leurs institutions démocratiques et entre leurs con- ceptions de la démocratie. La démocratie grecque n’a rien à voir avec l’Angleterre du 17e, la France du 18eou du 20esiécles. Les pays euro- péens ont passé autant d’années de leur histoire à attaquer ou défendre la démocratie qu’à la construire.
Deux sens usuels de démocratie doivent être clairement opposés17):
―le premier sens désigne un type d’organisation de la puissance et de l’autorité, caractérisé par un certain nombre d’institutions et leurs relations (la séparation des pouvoirs): un parlement élu, un gouverne-
ment responsable devant ce parlement et / ou directement devant le peuple, un système juridique indépendant du politique;
―le second sens de démocratie désigne un type de société caracté- risée par un statut de l’individu garanti par des droits qui lui sont re- connus, constitutifs de toute société: la liberté individuelle, la liberté d’expession, de croyance et d’entreprendre, de se déplacer. Tous ces droits établissent et supposent non pas tant l’individualisme18)qu’une autonomie de la sociétéface à des institutions politiques dont la fonc- tion est fondamentalement d’assurer et de préserver l’autonomie de la société par rapport à la bureaucratie et par rapport au système écono- mique19).
La présence d’institutions démocratiques est devenue majoritaire dans le monde mais l’autonomisation des sociétés, des individus et des groupes qui les composent, la scission progressive de la société et de l’Etat, sont à la fois loin d’être acquises et parfois même contestées pour leurs excès. On déplore par exemple, en Europe de l’Ouest et surtout aux Etats-Unis, la perte du lien social, la fin des liens commu- nautaires ou des solidarités assurant l’intégration de chacun, le triom- phe de l’égoïsme qui conduit à cette anomie collective manifestée par la croissance de la délinquance et de la criminalité. On critique le rôle de l’Etat et l’oubli de la morale sociale, de la religion ou du sens civi- que20).
Certaines nations tentent, surtout à l’Est de l’Europe et en Asie de l’Est, de développer des institutions démocratiques pour se mieux gé- rer tout en préservant le lien social traditionnel, les relations de solida- rité et d’allégeance assurant la cohésion de la société. Ces nations tentent en vérité de dissocier l’économique du politique en affirmant qu’il est possible d’opérer une modernisation économique (l’indus- trialisation) tout en prétendant protéger les populations des effets de ce processus grâce à un Etat fort contrôlant le développement écono- mique. Cela revient à préserver et même renforcer le pouvoir poli- tique en place. Un parlement élu ne fait pas plus la démocratie que l’hirondelle le printemeps. La société est alors réduite à la tradition, aux valeurs traditionnelles (principalement la famille selon le néo-
confucianisme chinois), en construisant souvent un nouveau nationa- lisme. Face à ces gouvernements autoritaires ayant développé des sys- tèmes industriels puissants, il est vain pour comprendre les choix poli- tiques se posant à ces pays de s’appuyer sur une définition normative de la démocratie, de ce qu’elle est et doit être.
En effet cette définition, parce qu’elle est née en Europe, apparaît relative à ses «cultures» d’origine. Voilà pourquoi il est nécessaire d’opérer la distinction entre les deux sens de démocratie. A condition de la pousser jusqu’à son terme. Par exemple, pendant l’ouverture politique de l’ère Taisho, un preofesseur à l’Université impériale de Tokyo, Yoshino Sakuzo, enseignait ce qu’est la démocratie et ce qu’elle peut être au Japon. Il montrait qu’elle est réconciliable avec le principe impérial. Il distinguait pour cela «democratie» et «souveraineté popu- laire». La seconde était présentée comme inadaptée au Japon puisqu’il a toujours été une monarchie, alors que la démocratie en elle-même échappait au dilemme entre république et monarchie21). Maruyama Masao22) a montré par l’exemple de Kono Hironaka que cette restric- tion ruinait toute ouverture démocratique.
Le démocratisation comme dépassement du moderne Admettons (à titre temporaire au moins) que la démocratie occi- dentale soit un modèle marqué par ses conditions d’origine. Cela ren- force en réalité notre thèse au lieu de l’affaiblir, de deux points de vue:
1―la démocratie n’est donc pas réductible à ses seules institutions, elle n’est pas une simple technologique politique; 2―des institutions politiques démocratiques peuvent effectivement être instaurées: rien en elles ne trahit la société ou perverti la culture où elles sont déve- loppées. Il n’y a donc aucune raison pour ne pas le faire mais ce n’est pas une condition suffisante pour qu’existe une démocratie.
Sur cette base provisoire, il est possible de construire une autre défi- nition, d’un degré de généralité supérieur fondé sur une analyse de la modernisation émancipée de ses références d’origine. Il suffit de pas- ser de la démocratie à la démocratisation. Par démocratisation, il faut entendre concrètement un processus s’enclenchant lorsque survien-
nent des divergences entre les processus d’étatisation et d’industrialisa- tion, entre la bureaucratie et le système industriel qu’elle a mis en place ou qu’elle contrôle. Dans une telle situation, la société émerge comme un pôle autonome. Ce fut la situation du Japon plusieurs fois déjà dans son histoire, aprés 1946 mais aussi aujourd’hui. C’est aussi bien le cas de la Corée du Sud comme le montrent les conflits politi- ques des dix dernières années.
Passer de l’idée de démocratie à un processus endogène de démo- cratisation, renoncer à lui trouver un fondement dans une conception de l’Homme, du sujet ou de l’individu, revient à reconnaître que l’Etat, plus que la démocratie, caractérise la modernisation. Mais en même temps la démocratisation le précède et excède l’Etat. C’est pourquoi passer de la démocratie à la démocratisation conduit à «dépasser le moderne», la structure moderne mise au jour. En revanche une dé- mocratisation n’a pas de modèle; elle est une évolution propre à cha- que nation et aux relations qu’elles ont entre elles. Elle constitue un seuil dans sa modernisation où se trouve mis en cause cette deuxième structure.
Les sociétés industrialisées démocatiques et non démocratisées de- vraient s’intéresser de près à un problème qui concerne directement leur avenir. En effet la démocratisation, parce qu’elle transforme la rela- tion entre l’Etat et le système industriel, permet l’émergence d’une société nouvelle, différente, développant d’autres valeurs collectives, d’autres finalités et donc d’autres choix politiques. Bloquer la démo- cratisation permet sans doute de créer une puissance industrielle mais nous sommes désormais dans un monde qui commence à sortir de la modernisation parce qu’elle est en train d’achever sa révolution, son tour du monde. Malgré les immenses et scandaleuses misères, on assiste en même temps à la fin du catch up, à la fin de la moderni- sation, du rattrapage, du processus mimétique commencé au 17e siècle en Europe, qui s’est accéléré quand il a commencé à toucher l’Asie au 19esiècle, qui s’est follement emballé à partir des années 1980 avec la faillite du Communisme. Les pays industrialisés comme l’Europe, le
Japon, l’Amérique du Nord affrontent la compétition des pays en train de les imiter, de les rattraper. S’ils ne se transforment pas, s’ils restent enfermer dans le même système social, politique et industriel, ils perdront leur avantage comparatif majeur, celui d’être an avance dans le processus de modernisation23).
La modernisation atteint actuellement son terme. Comment s’en extraire, en sortir, la dépasser ? Ce n’est plus une question métaphy- sique, philosophique ou littéraire. Il n’y a pas de théorie tout prête, de modèle à appliquer. Il faut s’inventer un nouvel avenir. Seule la démocratisation, parce qu’elle est caractéristique de chaque nation, ouvre d’autres possibilités et permet en même temps de les explorer.
L’exemple des sociétés européennes montre que la démocratie, sans être un des trois pôles déterminant, opère une régulation entre eux.
Elle régule leurs relations mais aussi leurs conflits de pouvoir et d’in- térêts. C’est la situation dans laquelle se trouve le Japon. Il attend une régulation politique entre le système industriel et la bureaucratie mails il ne dispose pas d’une classe politique capable d’opérer des choix qui engagent le peuple japonais, les individus qui constituent la société civileau Japon comme ailleurs. Le manque de démocratisation a sans aucun doute été un atout dans la construction de la puissance industrielle japonaise, mais il est devenu aujourd’hui un obstacle.
Cela ne veut pas dire que la démocratisation n’ait jamais été à l’œuvre dans la société japonaise mais elle a toujours été bloquée, confisquée.
C’est la raison pour laquelle la population japonaise ne se sent pas concernée, engagée par les conflits actuels entre la classe politique, la bureaucratie et le système industriel. On ne peut pas en plus le lui reprocher: elle n’est pas par nature dépolitisée, elle a été formée à cet état.
Le Japon se trouve dans une situation intéressante: le Japon re- cherche une médiation politique qui est la façon pour la société ja- ponaise de devenir un pôle autonome face à la bureaucratie d’une part et au système industriel de l’autre. Au Japon comme en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord, la solution réside dans le processus
de démocratisation qui naît à l’intérieur du processus de modernisa- tion, qui en prend le relais et conduit à sa transformation. Cette démocratisation n’est pas la fin ou l’issue de la modernisation mais plus profondément la façon dont elle devient un processus d’auto- transformation des sociétés: un processus politique. Les pays haute- ment industrialisés sont donc parvenus au seuil âge post-économique marqué par le retour du politique. Le «tout industrie» est dépassé !
La démocratisation rend le devenir des sociétés imprévisible du point de vue de leurs conditions initiales, des rivalités internationales, des structures dans lesquelles elles se sont construites. Elle permet d’échapper à la rivalité mimétique du développement industriel, de maintenir la diversité, la différence entre les nations tout en permet- tant la mondialisation des échanges. La démocratisation n’est pas post-moderne ou moderne; elle est la façon dont une société pense, décide et construit son devenir24). L’idée à retenir est claire: la crise actuelle des pays industriels ne vient pas d’un excés mais d’un manque de démocratie.
NOTES
1) La formule la plus forte est celle de Baudelaire: «Le monde va finir. La seule rai- son pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe»; Fusées; A. Guyaux (éd);
Baudelaire: Journaux intimes;Paris: Gallimard, col. Folio, p 665.
2) Sur l’opposition japonaise entre le «propre» et «l’étranger», voir notre étude
«La modernité et la question du politique dans la pensée japonaise», introduction à l’anthologie dirigée par Y.M. Allioux; Cent ans de pensée japonaise; Arles:
Picquier, à paraître fin 1995―début 1996.
3) On la retrouve tel quel au Japon dans le colloque Dépassement de la modernitéde 1941. Voir mon étude «Tokyo, 1994. Le Japon et la question du dépassement de la modernité»; Tokyo―Paris: revue Ebisu, n°6, September 1994; pp 47―74.
4) C’est un état paradoxal: à la fois la fin du «Moyen-Age» et le début des «temps modernes».
5) Sur la fin de cette «croyance» et ses conséquences, voir notre étude «The epistemo- logical and philosophical situation of Mind Techno-Sience»; Stanford Humani- ties Review, Vol. 4, n°2, 1995; special issue: Constructions of the mind: Arti-
ficial Intelligence and the Humanities; pp 267-284.
6) L’histoire des sciences et des sociétés a construit d’autres explications.
7) Très grossièrement, le «nouveau roman» à partir des années 1950 peut être dit l’équivalent pour la littérature du mouvement de déconstruction qu’amorce pour les arts plastiques à partir des années 1870 l’impressionisme et ses suites. Joyce est par exemple conçu dans les années 1960 comme le génial précurseur qu’on n’a pas fini de rattraper et de digérer, ce qui est bien sûr correct. Je veux montrer par là le lenteur du phénomène, sa durée. C’est ce qui explique qu’on ne com- mence à entrevoir sa profondeur et son ampleur que récemment.
8) Rétablir les continuités, assurer les sutures, donner du sens.
9) Selon l’expression japonaise désignant les rapports d’après guerre entre la bu- reaucratie, le monde politique et les grandes entreprises.
10) Voir mon étude «L’ancien régime et l’industrialisation: mutation et innovation selon Chaptal»; Innovations et renouveaux techniques; Strasbourg: Association inter-universitaire de l’Est, 1989, tome ⅩⅩⅣ, pp 281-302.
11) Je renvoie aux travaux de Roger Hahn.
12) Voir notre étude à paraître «Savoir et pouvoir à l’époque Tokugawa: les con- ditions de réception des sciences européennes».
13) Voir notre étude «Rèvolutions scientifiques et conceptions de la démocratie»
dans Rieu & Duprat (éd.) La culture démocratique européenne; Paris: ESCA, 1995, pp 29―64.
14) Voir mon étude «La Recherche et Développement au Japon» Dans L’état du Japon; Paris: La découverte; à paraître fin 1995.
15) Ce n’est pas la même chose que de connaître leur histoire.
16) C’est un problème très actuel: la Russie devait-elle devenir une démocratie avant de développer une économie de marché ou l’inverse ?
17) Voir R. Barker «Démocratie et liberté» dans La culture démocratique européenne;
pp 94 ss.
18) L’individualisme est une notion confuse, Maruyama Masao l’a clairement mon- tré dans «Patterns of individuation and the case of Japan: a conceptual scheme»;
M. Jansen (ed.), Changing Japanese attitudes toward Modernization; Princeton University press, 1965; pp 489―531.
19) L’autonomie de la société suppose en réalité une scission de l’Etat entre un gou- vernement, un parlement représentant la société et une administration. La
dénonciation de la corruption met en cause la relation entre la bureaucratie, la classe politique et le système industriel, elle exprime l’autonomisation de la société.
20) Cette critique en train de s’imposer aux Etats-Unis risque d’augmenter la cou- pure entre l’Etat et la société, au profit non plus de l’Etat mais de la sociéte, d’une conception égoïste de l’individualisme.
21) Je traduis, Sources of Japanese tradition; p 222. Par contre, à partir de la doc- trine allemande de l’Etat, Minobe Tatsukichi cherchait à internaliser l’empereur dans la conception de l’Etat, à l’extraire de la transcendance posant un fonde- ment de la nation au delà de la société, des institutions. L’empereur n’était qu’un «organe de l’Etat». La pensée de Yoshino suscite actuellement un grand intérêt.
22) «Theory and psychology of Ultra-nationalism» dans Thought and behaviour in modern Japanese politics; Oxford University press, 1963; pp 4―5.
23) Le triangle repose aujourd’hui sur la capacité de produire des connaissances et de les transférer dans le système industriel.
24) «Post-moderne» est donc une notion trop vague, dangereusement ambiguë: peut- être assiste-t-on à un approfondissement du moderne, à une reprise ou une relève du moderne, à son accomplissement plutôt qu’à son achèvement.