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Rupture de communication : une emprise de la pensée langagière de Jean Paulhan sur la poésie d'Eluard (【退職記念号】 佐藤 俊一 教授 三沢 元次 教授 盛岡 一夫 教授) 利用統計を見る

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(1)

Rupture de communication : une emprise de la

pensee langagiere de Jean Paulhan sur la

poesie d'Eluard (【退職記念号】 佐藤 俊一 教授

三沢 元次 教授 盛岡 一夫 教授)

著者名(日)

福田 拓也

雑誌名

東洋法学

53

3

ページ

440-421

発行年

2010-03-01

URL

http://id.nii.ac.jp/1060/00000753/

Creative Commons : 表示 - 非営利 - 改変禁止

http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/deed.ja

(2)

i 53 " F * 3 * (2010 3 1 ) 13 << AI =* >>

Rupture de

langagi re

comnrunication :

de Jean Paulhan

une emprise de la pens6e

sur la p06sie d'Eluard

Takuya Fukuda

Si l'on admet que la r fe'rence au de')j connu, r6fe'rence propre la pratique du

re-toumement du lieu commun ou des 6nonc s ant6rieurs, s'explique, du moins en partie,

par la tendance d'Eluard affirmer le collectif et le partage, tablir un change entre

les hommes, il n'en est pas moins vrai que 1'acte p06tique implique, d'autre part, une rupture de commumcatron "Pour vrvre ici" ( I ) r velait de'j la difficult inh6rente

1' criture p06tique qui risque de condamner le sujet crivant la solitude, au mutisme. Et c'est encore Paulhan qui, tout en relevant d'un c6t6 Ia collectivit6 de la p06sie

mal-gache, se montre conscient, de l'autre cot , d'une rupture d'entente, provoqu6e tant par

1'interpretation insuffisante du lecteur que par l'incapacit du po te de nonuner

correcte-ment les choses, et dont la m taphore fonctionne comme indice. Nous envisagerons ici l'article paru dans Les Marges (n' 60, mars 1 9 1 9) et repris avec un peu de changement dans Jacob Cow le pirate ou si les mots sont des signes: De la recherche des

m6ta-phores ou le tailleur chinois" ( 2 ) pour examiner le probl me de 1'incompr hensibilit6

in-h6rente tout 6nonc m6taphorique, et pour voir enfin comment r pondre ce texte et plus g6n6ralement la probl6matique qu'a pr sent e la r fiexion de Paulhan le texte

''

capital d'Eluard: Jean Paulhan le souterrain" .

(1)

I)

(2)

Paul Eluard, OEuvres compl tes, t.1, [Paris], Gallimard,

, p.7-8.

Les Marges, n 60, mars 1919, p.164-167.

(3)

Rupture de communication: une emprise de la pens e langagi re de Jean 14 Paulhan sur la p0 sie d'Eluard CTakuya Fukuda]

1 . Rupture de communication: proverbe et m taphore

Il nous semble que Paulhan commence par reprendre dans ce petit article de quatre pages, intitul6 De la recherche des m6taphores ou le tailleur chinois , Ie probl me

de')j trait dans un autre texte, paru en 1918 ( "Le reproche que I on fart aux lieux com muns ne tient pas debout ; et ce qui s'ensuit" (3)) : Ies deux types de d6codage, Iitt ral et figur , de la m taphore 6teinte: Que les Kikouyous appellent la voie lact6e liane-de-ciel, et la joie clair-de-Iune-de-coeur. Celine s'en tonne, et d6sire vivre dans ce pays:

<<Quels p0 tes, dit-elle. >> Mais le Kikouyou civilis fut mu d'entendre que sa liane

nous 6tait voie-1act6e; <<chemin de lait, Ia gracieuse image, et qu'il fait bon se m ler des peuples instruits>>" ([p. 164]) . Mais 6tant donn que le sens litt6ral de la m taphore

teinte doit s effacer au profit du sens m taphorique, d not , il va de soi que C line n avart pas pense au lart m le Kikouyou a la liane" ([p 164]) Voila donc I argument

de' j trait6 dans le texte de 1918, ceci pr s qu'il s'agit ici des interlocuteurs

apparte-nant deux communaut6s linguistiques diffe'rentes. Et c'est pr6cis ment la diffe'rence

de statut des deux interlocuteurs qui constituera la question centrale de 1'article.

D'ailleurs, on n'aurait pas tout fait tort de constater une autre diffe'rence majeure entre les deux textes galement au niveau de 1'objet d'analyse: la, il 6tait question du

lieu commun, c'est- -dire, Ia m taphore morte, tandis qu'ici, on se rapporte plut6t la

'' ''

m taphore vivante, aux images neuves , vu l'objectif de ce texte.

Mais avant d'etudier en d6tail ces 616ments, il nous semble n cessaire de distinguer 1'argument apparemment central et le probl me d6riv6 mais qui nous semble plus im-portant. L'objectif de 1'article est, du moins en apparence, d'attaquer "une illusron de

' , un des "principes inexacts" , "qul attache a la decouverte d rmages neuves ,,

perspectrve

1 applicatron de 1' crivain" (Lp.164]) . Pour cela, l'auteur cherche des exemples chez le

p0 te, 1'enfant et I'6tranger, autant d' "inventeur[s]-de-phrases" ( "Mais ce p0 te est,

( 3 ) Nord-Sud, n'l5,mai 1918. (439)

(4)

: * *53 ' * 3 = (2010 3 l ) l 5

sous un certain angle, inventeur-de-phrases, faiseur-de-langue, et semblable, par ia, aux

enfants ou bien l'hornme qui s'apprend parler une langue 6trang re, et dans quelque mesure l'invente" , p.165) . Comme p0 tes, Paulhan voque Hom re qui a recours

1'image de 1'ivoire pour d signer le corps bless6, et Chateaubriand dont il cite cet non-c6: Ie grignotement de la pluie sur la capote de ma cal che ; puis, il r fute la position

des critiques comme Taine et Albalat qui ne veulent voir dans ces p0 tes que la recher-che d'images. Voici le diagnostic de Paulhan: "L.・・] I effort reel dHomere a ete sans

doute, de retrouver sous l'ivoire, contre 1'ivoire, un v6ritable corps saignant

non

de ce corps vers cet ivoire. Si Chateaubriand invente la pluie c'est pour se debarrasser du grignotement. Le plus 6trange ainsi leur est naturel, ils ne cherchent que le

com-mun" (p.165) . Il tente donc de renverser 1'ordre et la hi6rarchie du couple teneur/ v6-hicule: on ne part pas de la teneur, vident et r6el, la recherche du vchicule inconnu et

imaginaire; on n'a avec soi que le vchicule pour atteindre la teneur qui corresponde au r el encore inexplor . Il en va de m me selon Paulhan pour 1'6tranger et 1'enfant. Com-me le langage p0 tique pour les critiques, une langue peut appara^rtre satur6e d'images pour qui ne parle pas cette langue, Ie cas de'j observ au debut du texte concernant C6line et le Kikouyou ( "I'explorateur Gatschet remarque des Indiens qu'ils paraissent ne poss der pas une id e, mais des images seules. J'ai fr quent6 quelques vieillards

m rinas, qui avaient conserv6 d'un voyage en Europe le m me sentiment, [...]" , p. 165) .

I1 faut noter qu'ici, Paulhan met curieusement au m me rang la m taphore vivante et la

''

m6taphore 6teinte, ce qu'il fait bien consciemment, comme le montre ce passage: [...] Celine, vous seule apercevez le clair-de-1une dans un coeur: Ie Kilouyou ne 1'aper90it pas aujourd'hui, par habitude du mot; Ies premi re fois il 1'apercevait bien moins en-core, par souci de d6signer la chose et ne pas s embrouiller" (p 166) La relation pa rent/enfant offre 6galement un exemple ( "Et cette m re tout 1'heure disait: <<0ti Jacques va-t-il chercher 9a? 11 me raconte qu'il a d6viss6 Ia boule-arc-en-ciel. Quel p0 te. C'est la pomme en verre de l'escalier.>>" , p.165-166) . La vue de Paulhan est la meme que celle qui concerne les p0 tes: il r6cuse l'attitude de C line, du Kikouyou, de

(5)

16 Rupture de communication:une emprise de la pens6e langagi6re de Jean Paulhan sur Ia po6sie(1Eluard〔Takuya Fukuda〕 1’explorateur et de la m己re qui voient dans le discours d’autrui une m6taphore:“ll con− vient(1e r6pondre a Ia mさre,溢Gatschet,a C61ine:《Vbus voyez une image parce que vous comprenez d’abor(i mal,et a la faveur de votre h6sitation.Boule−arc−en−ciel ainsi vous surl)rend。Vヒ)us tachez d’en saisir le sens,et songez a tout ce qu’est1’arc−en−cie1, avant de d6couvrir la boule。Mais1’enfant卿即π4806舵わo麗16,et press6de la nom− mer,jamais ne s’est a tel point d6fen(lu de voir un arc−en−cieL De la meme sorte, C61ine,v・usseuleapercevezlecl田r−de−1unedansunc・eur:[_]》”(P.166).11s’en− suit que la m6taphore est le fruit ou plut6t1’indice de la rupture(ie la communication entre les deux interlocuteurs,10in d’etre le r6sultat de la recherche m6dit6e(1u sujet 6nonciateur qui ne se soucie en r6alit6que de nommer le plus fidさlement possible un objet。C’est ce qu’avance Paulhan,en disant:“Nous n’entendons point directement le langage des autres,mais suivant la traduction que nous en faisons a notre usage.La pr6sence de1’image,dans cette traduction,r6vさ1e une erreur,une rupture de1’entente     et comme un court−circuit de langue”(p.166).Ainsi parait prouv6e la conclu− sion hypoth6tique de l’article:“Que sヲil y a,de vrai,nombre d’images et m6taphores chez les v6ritables poさtes,ron montrera que cヲest en quel(lue fagon oon舵eux,et pour ce qu’ils ne les ont pas recherch6es,mais bien au contraire6vit6es et fuies”(p.165)。   Il est pourtant douteux que le propos de Paulhan soit vraiment de critiquer ceux qui veulent voir rimage dans l’6nonc6du poさte ou de1’interlocuteur,puisqu’ils ne se tour− nent pas vers la m6taphore au meme titre que Paulhan pour d6gager la vue en opposi− tion avec la sienne,mais,loin de la,qu’ils font partie int6grante de son objet(1’analyse meme,a savoir,1a m6taphore consid6r6sur le plan intersubjectif.En d’autres termes, selon la position de Paulhan,il n’y aurait pas de m6taphore,s’ils ne voulaient la lire, eux qu’il feint d’attaquer.Donc,ce qui compte v6ritablement(1ans ce texte,c’est la “nlp ture de1’entente’ラconstat6e dans le couple locuteur/interlocuteur。Du moins,c’est Ce qUi nOUS retient iCi.   Dans cette corr61ation6tablie par Paulhan entre la m6taphore et1’absence de la com− pr6hention,il est possible(ie reconnaitre la r6action contre la position de Br6al et   (437)

(6)

: i * +53 } 3 (2010 f 3 l ) 17

Darmesteter. Examinons l'article paru dans la N.R.F. au mars 1920, donc un an apr s du "Tailleur chinois" et 6galement repris dans Jacob Cow le pirate avec quelques transformations: "Optique du langage ou si les mots sont des m6taphores us6es" (4). On a 1'impression d'assister un meme argument que dans Le tailleur chinois : Ies

exem-ples 6voqu s sont pareils, ainsi que la conclusion:

La m6taphore en de tels cas, Ioin qu'elle soit l'effet de notre <<besoin de pein-dre ce que nous sentons >> traduit entre les interlocuteurs un d faut d'entente; nous n'y recevons pas ce que 1'on nous dit de la fa 0n qu'on nous le dit, mais 1'envers et sur un plan diffe'rent. C'est notre distraction ou surprise d'un instant que nous

appelons m6taphore (p.444) .

Seulement, l'intention de se prononcer contre la vue de Br6al et de Damesteter est

plus visible, et cela, en deux points: I . il r6cuse 1'id6e diachronique et volutionniste de

1'usure de la m6taphore, propre la position de ces deux linguistes, pour la remplacer par un point de vue synchronique qui consiste objectiver 1' cart entre les deux s6m mes (litt6ral et figur6) non conune un 6cart temporel mais comme la diffe'rence pour ainsi dire spatiale entre deux groupes sociaux ou deux individus. Cette conception spatiale de 1'6cart entre les deux significations est inspir6e par Meillet qui dit: Le principe essentiel des changements de sens est dans 1'existence de groupements sociaux 1'int rieur du milieu oti une langue est parl e... Ces changements tiennent aux em-prunts que fait la langue commune aux langues particuli res de ces groupements

(passage cit6 par Paulhan, p.445) . 2. Le r6le attribu6 la m6taphore est tout fait

con-traire chez Paulhan et chez les deux linguistes: ces derniers voient dans la m6taphore un moyen propice qui facilite la communication (Darmesteter: "La m6taphore seule a pu permettre chaque homme de p n6trer au fond des pens6es de ses semblables ; et

(7)

18 Rupture de communication:une emprise de la pens6e langagi色re de Jean Paulhan sur la po6sie dEluar(1〔Takuya Fukuda〕 Br6a16voque le besoin que nous portons en nous(ie repr6senter et de peindre par des images ce que nous sentons et ce que nous pensons”,citation par Paulhan,p.443), alors que chez le premier,1a m6taphore“traduit[_]un d6faut d’entente”.On ne saurait trop insister sur l’int6ret de Paulhan pour la(1iscontinuit6entre les deux plans oU se sit− ue chacun des interlocuteurs,que montre par exemple ce passage supPrim6dans/400わ Cow l6ρ加確,mais qui n’en reste pas moins essentiell     111usionproched’uneillusi・nd’optique:elletientacequ’ilestd61icatdefaire le d6part du parlant d’avec celui qui l’6coute,et plus d61icat encore oむnous som− mes pr6cis6ment1’un de ces de血x−1a,oU nous avons pris parti.Ainsi nous para貧t−i1, suivant le cas,que notre auditeur entend ce que nous disons,ou notre parleur se figure a lui−meme ce que nous entendons,dans le meme ordre et sur le meme plan que nous faisons nous−meme。Illusion trさs g6n6rale,utile peut−etre,et qui tient sa b・nneplacedansleslieuxco㎜unsdelacntiquelitt6raire.lln’estgu己redouteux que Br6al s’y laisse prendre et Darmesteter(p.444−445).   11est donc6vident(lue non moins que1’article de1920,1e texte de1919pr6suppose pour le critiquer le concept de m6taphore propos6par Br6al et Darmesteter,en reliant

lam6taphorea1岬uredelaco㎜unicationentrelesinterlocuteurs。Pr6cisonsmain−

tenant la structure de ce milieu intersubjectif qui fait surgir1’absence de la compr6hen− sion que traduit la m6taphore.11y a donc les deux niveaux,d’une part,1e niveau oむse trouvent les locuteurs comme les poらtes,1’enfant et les6nonciateurs situ6s dans Ieur pr・prelangue(1e陥k・uy・uvup撮C61ine,1eslndiensvup飢1’expl・rateur,etc.),et・U il nyy a pas de m6taphore;d’autre part,le niveau oU se rassemblent les interlocuteurs: 1escritiqueslisantlepoさte,1amらreetlessujetsco㎜eobservateursd’unelangueautre quelaleur(C61ine,1’exp1・rateur,etc.),et・Uilyalalecture,1’intelpr6tati・n,d’a皿eurs incomplらte,sans laquelle il n’existerait pas la m6taphore。   Mais on a1’impression qu’une telle distinction entre1’6nonciateur et l’interpr6tateur,   (435)

(8)

:

: 53 *

* 3 (2010 i 3 l ) 19

justifi e sans doute par le choix du probl me apparemment central (celui de 1'inter-pr6tation erron e de 1' nonc6 p06tique qui condamne les critiques constater seulement

la recherche d'images chez le p0 te) , dissimule un peu une autre distinction, celle entre le locuteur utilisant la m6taphore vive et celui qui emploie la m6taphore 6teinte, et par cons6quent entre les interlocuteurs corr6latifs, distinction que Paulhan ne veut pas voir

dans ce texte, en rejetant la diffe'rence meme entre les deux types de m taphore. Sui-vant cette classification-ci, on a d'un c6t Ies couples p0 tes (Hom re. Chateaubriand)/

critiques, 1'enfant/la m re, et de l'autre c6t6, Ie couple sujets parlant leur propre langue

(1e Kikouyou par exemple) /sujets comme observateurs (C6line, etc.) .

Si nous tenons cette distinction, c'est qu'elle nous permet d'expliquer ais6ment la cause directe de chaque type de malentendu. Certes, Ia premi re distinction permet de

'' ,,

rendre compte du ph6nom ne, en 1'attribuant l'erreur de la traduction de la part de ceux qui se contactent avec une langue peu famili re, devant quelqu'un qui parle

cor-rectement sa langue maternelle, en usant de la m6taphore 6teinte et lexicalis e. C'est ce

''

que fait Paulhan dans le texte de 1919 en disant: La pr sence de 1'image, dans cette traduction revele une erreur une rupture de I entente". Mais s'agissant des

,,

inventeur[s]-de-phrases que sont l'enfant et le p0 te, des nonciateurs qui inventent

la m taphore, Ies choses deviennent ambigu s: certainement, il y a l'erreur de la part du critique et de la m re; toujours estTil que le p0 te et 1'enfant commettent eux aussi

1'er-reur, cause de leur incapacit en mati re du maniement de la langue (Paulhan

re-''

marque dans 1'article de 1920 Ies diffe'rences [・・・] d'aisance et de sfiret6 dans le manie-ment d'une m me langue" , p.444) . Donc, il y a bien de la diffe'rence entre l' nonciateur

de la m6taphore morte et 1'6nonciateur de la m6taphore vivante: celui-ci est condamn

'' ,,

un certain d6faut d'esprit dont celui-1 ne souffre pas. Ainsi, ce qui provoque 1'in-compr6hension entre les deux interlocuteurs, et en cons6quence l'image, c'est, dans le cas du couple constitu6 des deux sujets appartenant aux deux commu-naut s linguis-tiques diffe'rentes, simplement 1'erreur de 1'interpr tation du r6cepteur du message,

(9)

Rupture de communication: une emprise de la pens e langagi re de Jean 20 Paulhan sur la p0 sie d'Eluard CTakuya Fukuda]

dans l'insuffisance double, celle du r6cepteur ainsi que de l'6metteur du message.

C'est pr cis6ment une telle faute de la part du locuteur dont il est question quand Paulhan mentionne le d6faut des p0 tes et le tailleur chinois . Selon lui, Ie p0 te a

un "d6faut" , dans la mesure oti l'acte de voir lui est difficile ( "Le sort des po tes est que les actes les plus simples leur soient de')j difficiles[...]. Or c'est un acte, Ie plus dif-ficile et complexe que de voir. Et voir 1'exact, 1'actuel, quelle r6ussite" , p.166) , oti il

n'est pas capable d'atteindre son objet d'un seul coup, mais petit petit, avec t

tonne-ment, en diminuant chaque 6nonciation l' cart entre l'objet nomm et l'image de cet

objet:

Ce n'est point diminuer le p0 te que voir l'origine de son oeuvre un semblable

d6faut d'esprit, Ie d faut que traduisent ses m6taphores, et ces multiples erreurs

chaque moment r6duites (p.167 ) .

Il en d6coule que lors de la lecture du p0 te, l'erreur devient double: la faute du p0 te vient s'ajouter celle du lecteur, comme le montre Paulhan:

I1 se trompe lourdement sans doute, celui qui voit dans l'oeuvre d'un Edgard

poe [sic], ou d'un Apollinaire, Ie d sir, Ia recherche de 1'6trange et non point cette continuelle et s6v re limitation d'un trange int rieur. Mais il suit l'illusion

na-turelle, entend leur langue dans sa traduction: ainsi vient-il supposer qu'il est

p0 tique d'user d'images, et plus p0 tique d'images plus rares. [.・・]

Il prend de la sorte pour id6al ce m me d6faut, d'ot le p0 te v6ritable

s'6vadait grand'peine. Etrange faiblesse d'une pens e, [...] (p.167) .

Ainsi, Paulhan d finit dans ce texte le statut du p0 te dans son rapport avec le monde (433)

(10)

:

: ^

*53

*+ 3

(2010 3 ) 21

aussi bien qu'avec le lecteur, avec les honunes autres que p0 tes. La port6e d'une telle

observation ne doit pas etre n6glig e, quand on se tourne vers la p0 sie d'Eluard non seulement de cette 6poque, mais de 1' poque surr6aliste: Ie d6faut (peut- tre inh6rent au langage) qui condamne le po te au t tonnement, ne nous rappelle-il pas la figure du

sujet de 1'6criture priv6 du signifi6 central, destin6 par cons6quent suivre la chafne

sans fin de signes, observ6e dans le recueil comme la Capitale de la douleur? ; et si

1'image est le signe de l'incompr6hension, Ie po te qui 6crit le texte dot d'images

n'est-il pas par d6finition s6par6 du lecteur et du public en g6n6ral?; on sait comment cette rupture de la communication hante Eluard et d6termine meme toutes ses activit s

p06-tiques et crip06-tiques des ann es 30.

2 . R pOnSeS d'Eluard

L'impuissance du p0 te, peut- tre inh rente au recours au langage, atteindre 1'objet

nommer, et 1'incommunicabilit6 provoqu e par la faute intrins que de toute

inter-pr6tation et qui fait nal^tre la m6taphore, tels sont les deux traits d finissant le statut du

p0 te dans la perspective desquels on doit mesurer 1'importance de l'emprise de la pen-s e langagi re de Paulhan, non papen-s pen-seulement au plan du proc6d textuel . Ce qu'attepen-s- qu'attes-tent deux textes d'Eluard qu'on peut consid6rer comme autant de r ponses aux textes de Paulhan: Ami? Non ou P0 me-Eluard" , paru dans la Canmbale n I (1e 25 avril ''

1920) , repris dans Les Ne'cessit s de la vie, et notamment, "Jean Paulhan le

souter-rain" , publi6 dans Littdrature, n' 9 (novembre 1919) .

2 . I . "Ami? Non ou p0 me-Eluard"

,,

Nous mentionnons d'abord "Ami? Non ou P0 me-Eluard , p0 me d6dicac6 pau-lhan et dont le titre m me nous donne un peu 1'impression de parodier le titre de quelques-uns de ses articles ainsi que le mot compos6 la malgache. Ami? Non : en

effet, par une accumulation de la n gation, Ie p0 me r6p te sous divers aspects la

rela-'' ,,

(11)

impli-    Rupture de commmication:une emprise de la pensee langagiere de∫ean 22  Paulhan sur la po6sie dEluard〔Takuya Fukuda〕 que: Nous ne chantons pas,nous ne rions pas,nous ne pleurons pas. Nous parlons peu。 Nousnefaisonsdesgestesqu’enreve, [_] Maisilestn6cessaire, N6cessaire que nous ne nous connaissions pas. (1,P.82−83)   11convient de constater(lue le deuxiさme des deux titres altematifs fonctionne com− me un double nom:il nomme tautologiquement le poらme,en meme temps que le desti− nateur.Ainsi s’identifient en quelque sorte le po色me et le po己te,et cela,non seulement en raison de la fonction meme du mot compos6de figurer un rapport de similitude in− tuitivement pergu entre un objet d6sign6et un autre de classe ditincte”(5),pas seule− mentnonplus parlefait que dans le pr6nompr6f6r6 Poさme slnscritle nompropre Pau1,P.Eluard pouvant signifier avant tout Paul Eluard,mais parce que le con− tenu du texte meme constitue un po血ait ou un miroir du poさte d6fini par Paulhan sous les deux aspects(6)l d’une part,il est question de l’incompr6hension in61uctable lors de la lecture,repr6sent6e sous la forme de“r6union”“pure”,puisque’il n’y a pas de con− tact(“N・trer6uni・nestaussip皿equelesve∬edelatableavantlerepas”,1,P.82), r6union contraire a celle du hain−teny,relat6e par Paulhan,qui commence dらs le repas fini”(7);d量autre part,on retrouve le thらme du d6faut du poらte congu sous la figure de (5) Benveniste,Pハoわ121η8s4θ1’η8碗s‘’g麗ε86n4昭1dl,Gallimard,p。149. (6) On trouve dans“Matin6e PaulニClaude L.”6chte par Eluard sous le pseudonyme de“L’homme aux3    dents”cette phrase oU il s’agit aussi du nom,du miroir et de la signature(et curieusement de l’amiti6),    enfin,de l’act de signer le corps du poさme reH6tant le corps meme du po6te:“Se contempler des pieds a    la tete,puis pr6nom pr6f6r6et nom prof6r6slsic](n’α加n40nn8zρα5vosα履s),signer”(乙漉廓躍μ泥no5,    ju皿etl919,P.24)。 (431)

(12)

: 53 i 3 + (2010 3 ) 23 l'impuissance optique: dans ce po me, Ies yeux ne sont pas pour voir, ne se d crivent qu'au point de vue de la couleur ( "Nos yeux sont norrs chez I un bleus chez I autre

gris chez moi" , p.83) .

De m me que le titre mime celui des quelques articles de Paulhan, Ie contenu, ses observations, de m me, Ia fa on m me de d6dicacer, 1'acte meme de 1'envoi imite un peu ironiquement le mode de communication du p0 me constat6 par Paulhan,

sup-posant par avance 1'incompr6hension du destinataire, du lecteur: si on peut penser le

ti-tre de ce p0 me comme une signature du destinateur et du p0 me lui-m me, et que l'on

puisse tablir une certaine 6quivalence entre les deux titres alternatifs, en pr tant le r6le

de pr dicat au premier qui imite lui-m me la crise du rapport bipolaire

locuteur/interlo-cuteur, crise inh6rente toute lecture tenue comme la question en m me temps que la r ponse n gative: Ami? Non , alors, force nous est de constater que le destinateur en-voie son p0 me et lui-m me au destinataire comme marqu6s par avance de 1'absence

ou de la d6n gation de l'amiti et de l'entente.

2 . 2 . "Jean Paulhan le souterrain"

Nous envisageons maintenant Jean Paulhan le souterrain , amalgame de bouts de la p0 sie et de r6flexions fragmentaires sur l'invention p06tique, qui rassemble non seule-ment les deux th mes majeurs de l'impuissance du p0 te nommer correcteseule-ment les

choses et de l'inconununicabilit entre le p0 te et le lecteur mais aussi quelques autres

motifs que contient la pens e paulhanienne. Mais nous constaterons surtout

l'impor-tance de ce petit texte dans le fait qu'il tente de situer la r flexion de Paulhan dans le

courant de la p0 sie fran9aise depuis le romantisme.

Il est vrai que le texte r6unit les th mes majeurs des textes de Paulhan de 1'6poque.

Nous le lirons pour relever d'abord ces traits de la pens e paulhanienne.

D s le d6but, Ie texte nous offre la constatation de la difficult6 de la compr6hension

( 7 ) Jean Pauthan, Les Hain-teny merinas : poe'sies popuiaires malgaches / recueiuies et traduites par Jean Paulhan. Paris, Paut Geuthner, 1913, p.8.

(13)

   Rupture de communication:une emprise de la pens6e langagi色re de Jean 24  Paulha咀sur la poesie d’Eluard〔Takuya Fuku(1a〕 de1’“inventeur”P飢“lesautres”,questi・nquin・usestd司afamili己re: Chaque inventeur a ses inventions et ses d6couvertes。Et il est p6nible de com− prendrep・urlesautres.(8)  N’oublions pas d’examiner ces phrases(1ans une autre perspective,celle du recours in6vitable aux formes traditionnelles et impersomelles que sont les proverbes,dans la mesure oむ1es“inventions”(le mot provient a l’6vidence de l’expression“1’invention P・6tique”,utilis6ep飢Paulhan(9))etles“d6c・uvertes”de1’“inventeuf’c・∬esp・n− dent apparemment a ce que Paulhan a appe16,en mati己re de hain−teny,“part(1e rinven− tion personnelle du r6citant”et s’oPPosent,a ce titre,ゑ“la trame essentielle,dom6e P肛1atraditi・n”.llestcependant6videntquelepers・meletletraditi・melnes’・P− posent pas aussi nettement.Car“1’invention personnelle”,de par sa nature reproduc− trice,n(≦cessite,pour s’6tablir en tant que telle,1e recours au tra(iitionnel constitu6par le proverbe.Ainsi n’est−il pas surprenant,comme le disent les phrases d’Eluard,que les “inventions”pures ou les“d6couvertes”pures,qui ne se r6f己rent pas aux formes ou 6nonc6s pr6existants,peuvent demeurerincompr6hensibles pour les autres.  Nous relevons ensuite une mise en pratique de la lecture litt6rale de la locution toute faite:“soleil de plomb”.Cette locution d6notant le soleil ardent ne fonctiome−t−elle pas un peu comme un oxymoron en raison de la couleur gris bleuatre du plomb,si on la lit litt6ralement comme on le fait du“soldat de plomb”.D’ailleurs,ce glissement est

appuy6parlesouvenirdesexpressionsco㎜e cieldeplomb d6notantlecielcou−

vert,sous−entendant donc la dissimulation d』u soleil,et sommeil de plomb,sommeil tr色s profond.Cette demiさre contribue surtout a noircir le soleil de plomb,de parla (8) Paul Eluard,OEμv泥500ηψ磁ε3,t.H,[Paris],Gallimard,“Biblioth6que de la P16iade”,1968(en   abr696:E),P.765. (9) Le mot“invention”est trさs usit6par Paulhan.Voir Lε5Hαεη一陀ηy灘rεηα5,notamment,p.52,406.   Rappelons encore que Paulhan qualifie le po己teご“inventeur−de−phrases” (“De Ia recherches des   m6taphores ou le tailleur chinois”,op.o’∫.,p.165).  (429)

(14)

:

- ^

+53 *

+ 3

(2010 l 3 I ) 25

similitude phonique entre soleil et sommeil, celui-ci se connectant avec la nuit par le

lien 6troit de contiguit6. Si bien que nous pouvons avancer au titre d'hypoth se que cet-te lecture litt rale de 1'expression fig6e amorce une s6rie de mots qui disent la nuit et le

" " "ombre" nurt fum e et "sang"

, '' ,,, '' .

,,

noir: noir

Soleil de plomb, visage noir, bouche d'ombre. De la lumi re dans les veines, mais les yeux dans une nuit splendide et, sans erreur, parfaite. Seulement l'odeur

des flammes et des fum es, seulement le sang et le vent, cette me aval6e, exhal6e.

Ou bien, on peut penser au contraire que le contexte qui fait apparal^tre la chal^ne de lex mes qui suivent le clich et qui se rapportent la nuit incite r6troactivement le lec-teur le d coder litt6ralement, c'est- -dire un peu comme soleil noir . De toute fa90n, il ne fait pas de doute qu'il soit question d'accentuer le sens propre de la locution. Il

n'est pas sans int r t d'observer la dimension m talinguistique de l'expression "soleil

,'

de plomb : Iue litt6ralement, elle met m6taphoriquement en sc ne le va-et-vient entre

le sens litt ral et le sens figur , Ie premier tant cens tre opacit du signe , m6tal bleu tre qui oblit re les rayons du soleil ardent.

Nous passons au troisi me paragraphe du texte. De';j est annonc6e la difficult6 de voir, puisque les yeux sont dans une nuit , bien que splendide , sans erreur,

par-',

fairte . Dans la phrase que nous citons ici, il s'agit de 1'opacit de la langue consid6r6e sur le plan de 1'6criture:

Des fruits viennent, sans doute, derri re cette terre masqu6e, des fruits

toutes les branches(10)

(10) Littirature, n" 9, novembre 1919, [p.3l]. Dans le texte des OEuvres compl tes de la Pleiade, Ie mots

"branches est curieusement substitu6 par "bouches" . Quant nous, nous avons choisi de respecter le texte

(15)

Rupture de communication: une emprise de la pens e langagiere de Jean 26 Paulhan sur la p0 sie d'Eluard CTakuya Fukuda]

Le suj et 6crivant dit sans doute , parce qu'il ne voit pas clairement 1'objet qu'il tente

'' ,'

d'atteindre. Cet 6nonc r affirme donc ce que Paulhan a appell d faut d'esprit du

p0 te, consid r surtout au point de vue de 1'incapacit de la vision(11)

On peut donc dire qu'Eluard recense dans ce texte la plupart des probl mes maj eurs de la r flexion paulhanienne: incommunicabilit6, Iecture litt6rale du lieu commun (opacit de la langue con9ue sur le plan de la lecture) et impuissance propre au p0 te (opacit6 Iangagi re au niveau de 1'6criture) . A ce recensement succ dent dans le

der-'' ,,

nier paragraphe une 6bauche d' un art visible qu'Eluard para^rt vraisemblablement vis-er et une 6vocation du moyen pour assistvis-er au partage de cet art

Le dernier 6lan, pour assister au partage, par son ami, d'un art visible: Ia poussi re en surprise d l'herbe, Ies chocs des fleurs aux chocs des collines et le bon sens au vent lastique, tout nu dans le vide(12)

II faut rappeler que d s 1918. Eluard stigmatise l'insuffisance du regard, de la vision qui rend visible et intelligible les choses en les dissimulant ( "L'adoration des regards/ S duit les yeux qui voient mal ce qu'ils voient" , I, p.131 1 ) . On peut 6galement penser

'' ,,

1'image du feu sombre , r p6t6e l'6poque peu de variations pr s. C'est pour faire face cette difficult connect6e avec la remarque paulhanienne du d6faut du p0 te

''

" oti le bon sens" n'ait aucune part,

qu'Eluard fait une proposition d' un art visible"

" vent , au "rire" ( "D6veloppement dada" , II,

,, '' ,,

livr6 qu'il est, tout nu dans le vide , au

(11) Il convient d'ajouter que Paulhan lui-meme a connu ce d6faut optique (tout comme une certaine incommunicabilit6) dans le boyau, "le souterrain" qu'il 6tait pendant la guerre, comme le montre ce

passage du Guerrier appliqu dont un exemplaire a t envoy Eluard: "[...] le soir vient: devant et derri re nous, et plus haut, Ia terre int6rieure et humide. Les Allemands sont par-del ce parapet et ce champ; nous ne les voyons pas, ni eux nous" , OEuvres compl tes, t.1, p.107.

(12) Litt rature, op.cit. Ici aussi, on remarque la diffe'rence entre les deux publications: Ie texte de la Pl6iade ne souligne que "la poussi re , alors que c'est la phrase enti re qui est soulign6e dans le texte de la

Litt rature. (427)

(16)

:

'

^

*53

*

* 3 * (2010 f 3 J ) 27

p 769) au "corps libre et vide" (Ibid ) , aux "contorsions" ( "Animal rit" , I, [p.39]) des animaux, de telle fa90n que chaque chose ne se r p te pas, ne s'identifie pas, mais renvoie une autre chose. Ainsi, on voit s' baucher de'j la p06sie 6luardienne de 1' poque surr6aliste qui vise un monde dynamique.

I1 est possible que ces derni res lignes refi tent quelques aspects du hain-teny

ob-'' ,,

serv par Paulhan: Ie dernier lan , ne se r6f iere-t-il pas la derni re parole de 1'un des

deux adversaires de la joute proverbiale, puisqu'elle produit un tat de compr6hension mutuelle en convainquant l'ennemi; d'ailleurs, Ia description d'un monde dynamique n'est pas sans nous rappeler le monde 6voqu6 par quelques hain-teny oti s'affirme la

force de 1'6nonciation p0 tique, capable d'agir sur les objets pour les mettre en

mouve-ment:

Si mon enfant et moi devons nous s6parer

Que se heurtent ciel et terre! (13)

Je me dresse, Ie ciel se brise

Je me baisse, Ia terre se brise(14)

Colline qui tes ia-bas, 1'Ouest,

Abaissez-vous, couchez-vous terre

Pour que je voie Ravoahangy. (15)

Mais il serait erron de nous limiter la simple constatation que le p0 te se contente

de reprendre dans ce texte quelques th mes chers au penseur: Ioin de cela, il tente de mettre en rapport 1'aspect souterrain de Paulhan avec quelques p0 tes incarnant la

(13) Les Hain-teny merinas, op.cit., p.25 1 . ( 14) Ibid., p.269

(17)

Rupture de communication: une emprise de la pens e langagi re de Jean 28 Paulhan sur la p0 sie d'Eluard CTakuya Fukuda]

tendance non moins souterraine , pour ainsi dire, de la p06sie fran aise depuis le ro-mantisme.

'' ,,

Ceci est particuli rement visible en ce qui concerne la bouche d'ombre . D'ailleurs, la s quence n'est pas une citation gratuite du titre d'un p0 me connu de V. Hugo ( "Ce que dit la bouche d'ombre" ) (16). Au contraire, nous ne pouvons pas nous emp cher de remarquer une affinit6 th6matique profonde entre les deux textes. D'abord, on sait que

'' ,,

1'image du soleil noir appara^it dans le p0 me d'Hugo:

Et 1'on voit tout au fond, quand 1'oeil ose y descendre, Au del de la vie, et du souffre et du bruit,

Un affreux soleil noir d'oti rayonne la nuit ! (17)

Dans ces conditions, n'est-il pas possible de penser que cette image hugolienne

re-,, re-,,

" "nuit splendide du texte eluardien, et va jusqu'

tentit dans le soleil de plomb et la

d6clencher I'enchainement des images qui connotent la coexistence contradictoire de la

lumi re et de l'ombre, du jour et de la nuit? Voyons 1'isotopie qui r6unit les images de la

lumi re t6n breuse ou de 1'ombre 6clatante: soleil de plomb , Iumi re dans les

', '' ,, ''

veines" , "nuit splendide I odeur des flammes et des fum6es et le sang et le

'' ,,

vent" (18) . Parmi quelques occurrences de cet oxymoron soleil noir , assez fr6quent

''

chez les p0 tes du XIX ' si cle nous insistons sur cette phrase du D6sir de peindre" (19) ,

( 16) D'autre part, cette expression nous renvoie la formule de Tristan Tzara qui affirme que "La bouche

contient la puissance de 1'obscur, substance invisible, bont6, peur, sagesse, cr6ation, feu" , "Note 6 sur l'art n gre" , Sic, n" 21-22, septembre-octobre 1917.

(17) Victor Hugo, OEuvres podtique II, Gallimard, Ia Biblioth que de la P16iade, 1 967, p.806.

(18) Le sang est cens6 etre noir non seulement par le contexte de ce texte, mais aussi par le fait que dans le domaine de la p06sie, Ie sang a souvent 6t6 rapproch6 du noir (Ex.: "C'est tout mon sang, ce poison noir! " , Baudelaire, "L'H autontimoroum6nos" , Les Fleurs du lnal; "Dure nuit! Ie sang s ch fume sur ma face" , Rimbaud, "Adieu" , Une saison en enfer; "vibration du noir/ dans ton sang" , Tristan Tzara, "Verre traverser paisible" , Nord-Sud, n" 4, juimjuillet 1917; et surtout: "C'est le sang noir des belladones/ Qui dans leur paume clate et dort" , Rimbaud, "Les mains de Jeanne-Marie" , Littdrature, n " 4, juin 1919) .

(18)

:

: ^ *53 ' * 3 * (2010 i 3 FI ) 29

de Baudelaire, p0 me dont Eluard citera en 1920 des autres lignes(20): "Je la

compare-rais un soleil noir, si l'on pouvait concevoir un astre noir versant la lumi re et le

bon-heur" ( "Le desrr de pemdre" Le Spleen de Pans) La chame des nnages de la lumi re obscure peut par cons6quent tre inspir6e surtout par Hugo et Baudelaire, mais il nous semble que la reprise de l' 1 ment romantique rejoint ici la revendication dadalste, si on se tourne vers l'aspect contradictoire de ces images: nous nous rappelons les qua-tions contradictoires effectu6es par Tzara: "Ordre = d sordre, moi = non-moi, affirma-tion = n gaaffirma-tion : rayonnements supremes d'un art absolu" (21). Le meme gout pour la contradiction ou plut6t pour le paradoxe se retrouve dans cet 6nonc6 de la Note 14 sur

la p06sie" , qui peut infiuencer Eluard crivant ce texte, parce qu'il s'agit pr cisement de

''

l'obscurit 6clatante: L'obscurit6 est productive si elle est lumi re tellement blanche et " (22) Enfin, il n'est pas sans int6r t de

remar-pure que nos prochains en sont aveugl6s .

'' '' (23)

quer qu'en 1920. Francis Picabia 6crira: Soleil noir ou brillant . Nous constatons

ainsi qu'Eluard situe dans le contexte vaste de la p0 sie moderne le rapport confiictuel entre le sens litt6ral et le sens m6taphorique observ6 par Paulhan et vis6 par le proc6d6

p06tique eluardien.

L affinrte thematrque de ce texte avec "Ce que dit la bouche d ombre" ne se limite pas la transformation et le d6veloppement de la formule soleil noir : Ie p0 me d'Hugo mentionne 6galement 1'incapacit6 visuelle de 1'homme, 1'invisibilit6 que pr

sup-''

pose 1'acte de voir: en parlant de 1'honune, Hugo 6crit: L'ombre est sur ce qu'il voit par

lul meme semee / La nurt sort de son oeil amsl qu une fumee" (24) . La terre masqu6e" ''

qui cache les fruits , ne rappelle-t-elle pas ces 6paisseurs de mati re et de nuit" (25) du '' '' ''

(19) (20) (21) (22) (23) (24) (25)

Voir V. Hugo, OEuvres compl tes II, op.cit., p.806, Ia note 2.

II, p.773.

T. Tzara, "Manifeste dada 1 9 1 8" , Dada 3, d cembre 1 9 1 8.

Dada 4-5, Ie 15 mai 1919.

F. Picabia, "Dada Philosophe" , Litte'rature, n" 13, mai 1920, [p.5].

op.cit., p.813.

(19)

Rupture de communication: une emprise de la pens e langagi re de Jean 30 Paulhan sur la p0 sie d'Eluard CTakuya Fukuda]

p0 me hugolien?

Nous examinons le paysage mobile qu'Eluard d6crit la fin du texte, en fonctron

d'un certain animisme du p0 me d'Hugo, de ce qu'il appelle "la vie universelle" (26) qui fait vivre et penser les choses:

Tout parle. Et maintenent, homme, sais-tu pourquoi Tout parle? Ecoute bien. C'est que vents, ondes, fiammes,

Arbres, roseaux, rochers, tout vit!

Tout est plein d'ames. (27)

Ce que tu nommes chose, objet, nature morte,

(28)

Sart pense, coute, entend. [...]

''

Ainsi, Eluard fait lui aussi mouvoir les objets: Ia poussi re en surprise d l'herbe,

les chocs des fleurs aux chocs des collmes [..,]" . Il n'emp che que cette phrase r6pond

''

une r6flexion p06tique plus r6cente, celle par exemple de Tzara qui, avan9ant le cos-mique comme une qualit6 essentielle une oeuvre d'art , vise ranger les hommes

c6t6 des autres 616ments, tels qu'ils sont, rendre les hommes MEILLEURS" (29). On est galement renvoy6 ce passage de La glace sans tain d crivant un monde fig

''

contre lequel devrait r6agir l'6criture p06tique: Chaque chose est sa place, et

per-sonne ne peut plus parler: chaque sens se paralysait et des aveugles 6taient plus dignes

(26) Ibid., p.807. (27) Ibid., p.802. (28) Ibid., p.814.

(29) "Notes. Pierre Reverdy: Le voleur de Talan, roman" , Dada 2, d6cembre 1917. Dans la "Note 14 sur la p06sie", Tzara voque l'amour r ciproque entre "les 616ments": "Les 616ments s'aiment si 6troitement serr6s, enlac6s v ritablement, comme les h6misph res du cerveau et les compartiments des

transatlantiques" (Dada 4-5, op.cit.) .

(20)

:

: ^

*53

"+ 3

(2010

3 ) : ) 31

que nous" (30)

Revenons enfin au probl me de 1'incommunicabilit6 pour signaler une parent6 de

1'attitude d'Eluard et de Paulhan sur cette mati re avec celle de Baudelaire: Le gouffre " (31) Plus proche d'Eluard,

infranchissable, qui fait l'incommunicabilit6, reste infranchi .

nous pensons surtout a Reverdy ce "poete de la nuit" (32) comme souffrant de cette

rup-''

ture de la communication: On pourrait crier/ Personne n'entend/ On pourrait pleurer/

'' (33)

Personne ne comprend .

Dans 1'article de 1919, Paulhan avance que la m taphore n'est qu'un signe de 1'in-communicabilit6 qui tient un double d faut: insuffisance de l'interpr tation attribu6e au lecteur, d'une part, et incapacit6 du p0 te de nommer correctement les choses,

d'au-tre part. Il est fort probable que cette r6flexion sur la m taphore a impressionn Eluard,

d'autant plus que le p0 te lui-m me avait connu une telle difficult de communication,

'' ',

intrins que de 1'acte p0 tique, ce que r v le Pour vivre ici . A 1' poque, il semblait

surtout sensible cet aspect de la pens6e paulhanienne. Car les deux textes qui se

rap-portent troitement l'auteur des Hain teny merinas concernent surtout cette question

'' ,,

de l'incommunicabilit : Ami? Non ou p0 me-Eluard , p0 me d dicac paulhan,

''

porte presque uniquement sur la rupture entre le locuteur et 1'interlocuteur; et Jean Paulhan le souterrain met l'accent sur 1'aspect "souterrain ou t6nebreux de Paulhan, non seulement parce que le texte evoque la difficulte pour "les autres" (que les inven-''

teurs" ) de comprendre les inventions de "I'inventeur" , non seulement parce qu'il fait mention de 1'incapacit visuelle du p0 te, mais parce qu'il tente de rapprocher Paulhan des p0 tes comme Hugo et Baudelaire, tant au moyen de 1'emprunt de la formule

,,

"bouche d'ombre qu'au moyen d'une multiplication des oxymorons. Selon Eluard, (30) Andr6 Breton et Phihppe Soupauh, "La giace sans tain" , Litt rature, n 8, octobre 1919, p.6.

(31) "Mon coeur mis nu" . OEuvres compl tes L Ganimard, Bibhoth que de ta PI6iade, 1975, p.696.

(32) Louis Aragon, "Les Ardoises du Toit, par Pierre Reverdy (Paris 1918)" . Sic, n 29, mai 1918.

(33) "coeur coeur" , La Lucarne ovaie, dans Ptupart du temps I : 1915-1922. Ganimard, "P0 sie" , 1981,

(21)

Rupture de communication: une emprise de la pens e langagi re de Jean 32 Paulhan sur la p0 sie d'Eluard CTakuya Fukuda]

,'

Paulhan est "souterrain et nocturne au meme titre que ces p0 tes, d'abord en tant qu'il est profond ment conscient de 1'incommunicabilit et de 1'impuissance optique, puis en tant qu'il est attir , comme les deux p0 tes du XIXe si cle et comme Eluard lui-m me, par cette nuit splendide

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