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La Grande Guerre cent ans après…historiographie et mémoire

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Évoquant la grande Guerre, François Furet écrivait ces phrases en 1995 :

« Un adolescent d’aujourd’hui en Occident ne peut même plus concevoir les passions nationales qui portèrent les peuples européens à s’entre-tuer pendant quatre ans. […] Ni les souffrances subies ni les sentiments qui les rendirent acceptables ne lui sont compréhensibles ; ni ce qu’ils eurent de noble ni ce qu’ils comportèrent de passif ne parlent à son cœur ou son esprit comme un souvenir même transmis…La première guerre du XXe siècle […] reste un des événements les plus énigmatiques de l’histoire moderne1. »

Qu’en est-il vingt années plus tard, au moment des commémorations du centenaire des débuts du conf lit ? On continue à s’inter roger. Les contemporains, soldats et civils, ont-ils consenti ? Ont-ils subi ? Ou les deux peut-être, à des moments différents ? Que signifie mourir pour la patrie au XXIe siècle ? Déprise contemporaine de la guerre pour nous qui avons le bonheur de vivre dans un monde en paix depuis près de 70 ans. « Le décalage est considérable entre le sens dont les hommes et les femmes du début du

1  FURET François, Le Passé d’une illusion, Paris, Laffont/Calman-Lévy, 1995, p.36.

Ah Dieu ! que la guerre est jolie Apollinaire

La Grande Guerre cent ans après…historiographie et mémoire

Christine Robein-Sato

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siècle ont investi la guerre et son absence de signification qui nous frappe aujourd’hui jusqu’à l’absurde2. » Peut-on encore comprendre la grandeur du sacrifice consenti, accepter la cruauté de la guerre, les drames et les deuils familiaux qu’elle a provoqués ? Comment les Européens ont-ils pu trouver un sens à ce deuil de masse, à cette « déchirante expérience de la perte »3 ?

Même si son intérêt a fluctué et si un temps « la Seconde Guerre mondiale a relégué la Première dans une marginalité relative, […] à aucun moment l’on n’a pu avoir le sentiment que l’histoire de la guerre était achevée4 ». Un siècle après, la Grande Guerre demeure toujours aussi énigmatique, tout en suscitant un regain d’intérêt, de fascination ainsi que le réveil de la production littéraire, cinématographique et documentaire. Les commémorations du centenaire des débuts du conflit en cette année 2014 ne font que les stimuler et en augmenter le nombre.

Quant à son historiographie, riche et sans cesse renouvellée et surtout controversée, elle n’est plus, depuis plusieurs années déjà, uniquement celle des faits militaires, politiques et diplomatiques, elle diversifie ses thématiques, aborde davantage la société, la culture, les arts mais aussi la mémoire et le deuil5. Elle est aussi une « histoire d’en bas ». Sous l’influence de la microstoria

2  AUDOIN-ROUZEAU Stéphane, BECKER Annette, 14-18, retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000, p.110.

3  WINTER Jay, Entre deuil et mémoire. La Grande Guerre dans l’histoire culturelle de l’Europe, Paris, Armand Colin, 2008, p.246 (l’œuvre originale Sites of Memory, Sites of Mourning. The Great War in European Cultural History, Cambridge, Cambridge University Press, 1995).

4  PROST Antoine, WINTER Jay, Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie, Paris, Seuil, 2004, p.9.

5  Louvrage de Jay Winter, déjà cité, Entre deuil et mémoire. La Grande Guerre dans l’histoire culturelle de l’Europe, écrit en 1995 (traduit en français en 2008) est un bon exemple de cette historiographie. Dès le début de son livre, l’historien anglais aborde la problématique du deuil et de ses diverses pratiques sociales.

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ou de l’Alltagsgeschichte6, on s’intéresse aux cas particuliers, aux témoignages des « poilus », de leur vie, leurs souffrances dans les tranchées, des blessés, des mutilés et des « Gueules cassées ». On se souvient et on réhabilite7 ceux qui se sont mutinés et ceux que l’on a fusillés pour l’exemple8. On parle de la souffrance intime et singulière, du « travail de deuil » des proches.

1.L’historiographie de la Grande Guerre et le concept de « culture de guerre »

1-1 Les trois configurations de l’historiographie de la Grande Guerre L’historiographie de la Grande Guerre est marquée par plusieurs phases ou trois « configurations » repérées par Antoine Prost et Jay Winter9.

La première configuration est avant tout politique, militaire et diplomatique.

L’ouvrage de Pierre Renouvin La Crise européenne et la Grande Guerre (1914- 1918)10 serait la première synthèse de ce genre. La guerre est « vue d’en haut »,

c’est celle des hommes politiques, des généraux, et des diplomates. Les combattants (les « poilus ») aussi bien que les civils sont absents.

6  Pourles historiens italiens de la microstoria, courant historiographique des années 1970-1980, l’historien essaie dentrer dans lunivers des individus. Il les peint, évoque une atmosphère, des sentiments. Il s’agit d’une narration, l’historien accorde une grande importance à l’écriture de l’histoire. Il parle de sa façon d’analyser et propose au lecteur des points de vue possibles sur un monde appartenant au passé. Dans les mêmes années se développe en Allemagne l’Alltagsgeschichte (« histoire du quotidien ») qui repose sur les mêmes principes épistémologiques.

7  Le 5 novembre 1998, Lionel Jospin, dans son allocution pour linauguration du monument aux fusillés du Chemin des Dames, plaide pour la réintégration de ces fusillés dans la mémoire collective de la guerre (OFFENSTADT Nicolas, Les Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-1999), Paris, Odile Jacob, 1999).

8  Odette Hardy-Hémery retrace dans son livre Fusillé vivant, la singulière histoire de François Waterlot, un « fusillé pour l’exemple et survivant ».

9  PROST Antoine, WINTER Jay, Penser la Grande Guerre , op.cit. pp.15-50.

10  Ce livre, le tome XIX de la série « Peuple et civilisations » dirigée par Louis Halphen et Philippe Sagnac a imposé Pierre Renouvin qui a lui même combattu et qui fut mutilé, il perdit un bras. L’auteur n’aborde que très légèrement les aspects économiques et sociaux du conflit, en particulier les grèves de 1917 et les mutineries. Publié en 1934, il a été réédité en 1939, 1948, 1962 et 1969.

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La deuxième configuration est sociale. En 1959, trois anciens combattants, normaliens de la rue d’Ulm, André Ducasse, Jacques Meyer et Gabriel Perreux publient Vie et mort des Français 1914-191811,« une histoire par en bas », « une histoire des hommes en guerre » selon l’expression de Maurice Genevoix qui préface le livre. On s’attache cette fois à des témoignages d’anciens combattants. Mais il faut attendre les années 1970 en France pour que les historiens retrouvent de l’intérêt pour la Grande Guerre. En 1977, Jean- Jacques Becker publie 1914. Comment les Français sont entrés dans la guerre12 et Antoine Prost Les Anciens combattants et la société française, 1919-193913. L’histoire du conflit est devenue sociale. Jean-Jacques Becker s’intéresse à l’opinion publique. Remettant en cause le mythe des Français qui partent à la guerre « la fleur au fusil », l’historien explique comment de la stupeur initiale, on en arrive à la résolution de défendre la patrie envahie, le sol et la famille en pensant que la guerre sera courte. La thèse d’Antoine Prost s’attache à l’après- guerre et à la sociabilité des anciens combattants. Pour l’auteur, ils sont plutôt partisans d’un « patriotisme pacifique » qui assume l’héritage du conflit en s’opposant à des guerres futures. Ils ne prônent pas un « pacifisme intégral » qui ôterait tout sens à leur sacrifice. Ces deux ouvrages pionniers ont ouvert de nombreuses et nouvelles pistes de recherche.

La troisième configuration, annoncée par la seconde, est culturelle tout en restant sociale. Il n’y a donc pas de véritable rupture. Deux grands colloques illustrent cette transition. Le premier Les sociétés européennes et la guerre

11  Paris, Hachette, 1959.

12  BECKER Jean-Jacques, Comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977.

13  PROST Antoine, Les Anciens combattants et la société française, 3 volumes, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977.

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de 1914-1918 est organisé par Jean-Jacques Becker et Stéphane Audoin- Rouzeau et tenu en 1988 à Nanterre. Quelques années plus tard, on passe des

« sociétés européennes » aux « cultures ». En 1994 Jean-Jacques Becker et d’autres historiens organisent un colloque intitulé Guerre et cultures. « C’est donc vers les représentations, les sentiments, les émotions des hommes et des femmes pendant la guerre que se tournent les historiens. L’histoire culturelle est une histoire de l’intime. Au sein de l’expérience la plus forte qui soit d’une collectivité nationale. C’est une histoire des pratiques signifiantes : elle étudie comment les hommes et les femmes ont conféré un sens au monde dans lequel ils vivaient. D’où l’importance du deuil14, de la brutalisation des sociétés15, de la violence de guerre…16.» Un nouveau concept, celui de « culture de guerre », se développe au sein du courant d’histoire culturelle de la Grande Guerre.

1-2 Le concept de « culture de guerre » et l’Historial de Péronne Ce concept-clé est associé à l’Historial de la Grand Guerre de Péronne17. Le choix s’est porté sur ce lieu parce que l’armée allemande y avait installé son état-major durant la bataille de la Somme. Créé en 1989, c’est d’abord un centre de recherches international. Un musée est inauguré en 1992. Il devient également un centre de documentation, d’expositions permanentes et temporaires, d’action culturelle et de sensibilisation à l’histoire culturelle de la Grande Guerre18. Le terme « Historial » est un néologisme qui marque la

14  WINTER Jay, Entre deuil et mémoire, op.cit., AUDOIN-ROUZEAU Stéphane, Cinq deuils de guerre, Paris, Noêsis, 2001.

15  MOSSE George L., De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Paris, Hachette, 1990 ( Fallen Soldiers : Reshaping the Memory of the World Wars, New York, Oxford University Press).

16  PROST Antoine, WINTER Jay, Penser la guerre, op.cit., p.47.

17  Voir le site : http://www.historial.org/

18  Le président en est Jean-Jacques Becker. Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker

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volonté d’histoire plus que de mémoire.

Selon Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker qui ont forgé le concept, la culture de guerre est définie comme « un corpus de représentations du conflit cristallisé en un véritable système donnant à la guerre sa signification profonde ». Cette culture est « indissociable d’une spectaculaire prégnance de la haine à l’égard de l’adversaire. Une haine certes différenciée selon les ennemis auxquels on fait face, mais qui n’envahit pas moins tout le champ des représentations19 ».

D’autre part, les mêmes historiens pensent que « l’étude de la culture de guerre impose une double chronologie : d’une part elle exige de séparer les années d’affrontement de celles qui leur ont succédé, en gardant à l’esprit cette idée essentielle que la guerre fut largement refusée après le conf lit – voire avant –, mais non pendant, sinon de manière relativement marginale.

D’autre part pour comprendre la guerre elle-même, il convient de mettre au jour les inflexions dans l’évolution des représentations à l’intérieur du conflit lui-même. Mais en tout état de cause, la maîtrise de cette double chronologie impose de se placer dans l’« œil » du premier conflit mondial, et non pas à distance20. »

Des historiens ont trouvé des limites au concept. Ainsi Jay Winter envisage- t-il plutôt « des cultures de guerre ». L’usage du concept au singulier est trop englobant. Il serait plus opératoire de distinguer les représentations des

en sont les co-directeurs. Des chercheurs étrangers comme Gerd Krumeich et Jay Winter sont membres du bureau.

19  AUDOIN-ROUZEAU Stéphane, BECKER Annette, 14-18. Retrouver la guerre,op.cit, p.122.

20  AUDOIN-ROUZEAU Stéphane, BECKER Annette, « Violence et consentement du premier conflit mondial » dans RIOUX Jean-Pierre, SIRINELLI Jean-François, Pour une histoire culturelle, Paris, Seuil, pp.252-253.

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combattants et de ceux de l’arrière, des classes populaires et des intellectuels, les spécificités régionales et nationales, les différentes années du conflit, etc.

Ce corpus de représentations n’est pas nécessairement partagé, le consentement est à nuancer. Le même historien prône une « histoire culturelle comparative de la Grande Guerre » mais aussi une « histoire culturelle collective ». « Nous sommes ici dans une dimension de l’histoire où les frontières nationales sont moins étanches qu’ailleurs. Rassembler les diverses cultures dans le sillage de cette catastrophe humaine permet de réduire l’importance accordée aux menus faits de la victoire et de la défaite21. »

1-3 Une notion complexe à nuancer

Des controverses et critiques ont été émises par plusieurs historiens, en particulier par des membres du CRID 14-18 (Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918) sur lequel nous allons revenir. Ainsi André Loez et Nicolas Offenstadt soulignent-ils qu’une culture se construit, se transforme, se transmet sur la longue durée. Comment peut- elle apparaître en un temps si bref et de manière aussi spontanée en rapport à un événement, même s’il s’agit d’un événement majeur comme la Première Guerre mondiale ?22

Rémy Cazals et Frédéric Rousseau s’appuient davantage sur les témoignages des combattants en évoquant la vie concrète dans les tranchées.

C’est davantage l’histoire des hommes du peuple, unis par un sentiment d’appartenance, un esprit de corps, qui souffrent, ont peur de la mort, qui

21  WINTER Jay, Entre deuil et mémoire, op.cit., p.248.

22  LOEZ André, avec la collaboration de OFFENSTADT Nicolas, Petit répertoire des concepts de la Grande Guerre, CRID 14-18, décembre 2005.

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s’opposent parfois à leurs supérieurs militaires ou aux décideurs politiques. La culture de guerre est trop mise en avant et occulte la « culture de paix ». Les fraternisations, médiatisées par le film « Joyeux Noël »23, ont existé dès 1914, même s’il ne faut pas généraliser le phénomène24.

La complexité de la notion de « culture de guerre » a donc suscité et continue de susciter de nombreux débats et controverses. Deux concepts qui lui sont liés ont plus particulièrement retenu notre attention pour nous y arrêter. Il s’agit de la « brutalisation » et du « consentement ».

2.Débats et controverses sur la « brutalisation » et le « consentement » 2-1 La « brutalisation » : un concept trop simplificateur ?

L’historien George L. Mosse est le premier à employer dans son livre Fallen soldiers : reshaping the memory of world wars (1990) le terme de

« brutalization » qui a été aussi traduit par l’« ensauvagement ». Les hommes, aussi bien les combattants que les civils confrontés à la violence sont devenus plus brutaux. Cette violence a dépassé un seuil pendant la Grande Guerre : puissance du feu, nombre de morts sur le front, gravité des blessures, extension des champs de bataille, durée du conf lit, atrocités commises à l’encontre des civils, etc. Il faut remarquer toutefois que ce concept s’applique au cas allemand. George Mosse émet l’idée que l’extrême violence expérimentée durant le conf lit aurait eu des répercussions sur la société allemande de l’après-guerre, qu’elle aurait fait naître la violence politique et sociale et serait

23  Le film « Joyeux Noël » mis en scène en 2005 par Christian Carion, évoque un exemple de trêve du premier Noël de la guerre, celui de 1914. Des soldats allemands, français et écossais fêtent Noël ensemble. L’événement aurait eu vraiment lieu, non loin de Lille.

24  CAZALS Rémy, ROUSSEAU Frédéric, 14-18, le cri d’une génération, Privat, 2001, ROUSSEAU Frédéric, La Grande Guerre en tant qu’expériences sociales, Paris, Ellipses, 2006.

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à l’origine du succès du nazisme.

Pour Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker pour qui le concept devient la clé d’interprétation du conflit, « la notion résume en quelque sorte le processus de totalisation guerrière propre au premier conflit mondial25 ». La brutalisation des sociétés débouche sur la genèse d’une véritable « culture de guerre ».

On aura remarqué que la traduction du titre est éloignée de l’original : De la Grande guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes

(1999)26. Les combattants « rendus brutaux » non seulement victimes, mais devenus aussi tueurs, auraient massivement exercé la violence, auraient été incapables de s’en déprendre et l’auraient occultée en « aseptisant » leurs récits des combats.

Ce concept considéré comme trop simplificateur a été critiqué. Antoine Prost analyse les limites de cette brutalisation, en particulier la brutalisation des individus qui est venue s’ajouter à celle des sociétés. Elles seraient liées à certains facteurs : « la nature industrielle et mécanique de la guerre, la proximité culturelle entre adversaires, l’absence d’idéologie déshumanisant de façon radicale l’ennemi et l’attitude du commandement »27. Pour lui, la guerre n’a pas changé les hommes en profondeur. Les anciens combattants qu’il a longuement étudiés « ont conservé le sentiment d’avoir traversé une épreuve qu’ils ne souhaitent à personne, surtout pas à leurs enfants, et celui de n’avoir

25  AUDOIN-ROUZEAU Stéphane, BECKER Annette, 14-18. Retrouver la guerre, op.cit., p.49.

26  Antoine Prost remarque que la « brutalisation » n’occupe quun chapitre dans le livre de George Mosse, qu’elle prend de l’importance dans laprès-guerre. « Le sous-titre de la traduction française, dix ans plus tard, la brutalisation des sociétés européennes, atteste du déplacement des problématiques. » (« Les limites de la brutalisation. Tuer sur le front occidental, 1914-1918 » dans Vingtième siècle. Revue d’histoire, janvier 2004. No 81, p.5.

27  Ibid., p.19.

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pas perdu l’estime d’eux-mêmes, ce qui n’était déjà pas si simple28 ».

Autre sujet de débat : cette guerre si longue et meurtrière a-t-elle été consentie ou subie ? Les millions de combattants ont-il pleinement adhéré au conflit ou ont-ils participé aux combats contraints et forcés ? Comment les combattants ont-ils réussi à « tenir » dans des conditions si effroyables et aussi longtemps ? Ce « sentiment d’obligation, d’évidence du sacrifice »29 paraît incompréhensible de nos jours.

2-2 « Consentement » ou « contrainte » ? : le CRID 14-18

Deux thèses s’affrontent. Pour les historiens de l’Historial de Péronne ou pour ceux qui s’en approchent, les soldats auraient plutôt largement consenti à l’effort de guerre qui s’explique par la culture de guerre et cela pour toutes les nationalités. L’attachement à la patrie, le volontariat, l’échec des mutineries30, l’hostilité voire la haine à l’égard de l’ennemi qui s’observe également à l’arrière dans une culture de guerre partagée seraient à l’origine d’un consentement presque général.

Une quinzaine d’années après la création de l’Historial de Péronne, a été fondé le CRID 14-18 qui se réunit dans le village picard de Craonne31. Il se présente comme une « association de chercheurs qui vise au progrès et à la

28  Ibid., p.20.

29  AUDOIN-ROUZEAU Stéphane, BECKER Annette, 14-18. Retrouver la guerre, op.cit., p.22.

30  En France par exemple, il y aurait eu 40 000 mutins environ sur une armée de deux millions d’hommes. Les mutineries se seraient défaites avant que la répression s’organise.

Elles s’expliqueraient par un refus d’obéir à un « mauvais chef » plutôt que de celui de combattre. Mais contrairement à l’opinion répandue, les fusillés pour l’exemple auraient été plus nombreux en 1914-1915 (HARDY-HEMERY Odette, Fusillé vivant , Paris, Gallimard, 2012, p.11).

31  Craonne est connu pour La chanson de Craonne. Chant contestataire, il a été entonné au moment de la mutinerie du Chemin des Dames en 1917.

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diffusion des connaissances sur la Première Guerre mondiale ». Le CRID 14- 1832 est aussi le cadre de débats, de colloques et d’échanges, d’enquêtes et de publications.

Pour les historiens du CRID, les combattants auraient été plutôt contraints et résignés, n’auraient pas eu le choix. Pris dans un « réseau de contraintes33 », une justice et une répression impitoyables, la pression de l’arrière, l’intériorisation des rôles sexuels : les hommes se battent pour défendre et protéger leur femme et leur famille, une culture de l’obéissance : obéissance à l’instituteur, au curé, au patron qui se transforme en obéissance à l’officier .

2-3 Le concept d’« habitus national »

On peut l’étendre aussi à une obéissance à l’État, à une idée de devoir à son égard. L’historien Gérard Noiriel a mis en évidence le concept d’« habitus national » créé par Norbert Elias34. Il concerne tous les membres d’un État- nation. On peut le définir comme « l’ensemble des dispositions, des réflexes, des habitudes, qui sont ancrés en nous et qui gouvernent nos conduites sans que nous en ayons toujours conscience35». Les contraintes, les interdits sont aussi de plus en plus intériorisés. Au XIXe siècle, celui du triomphe de l’État- nation, les individus deviennent citoyens, participent à la vie de l’État. Même

32  Le CRID (Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918) est né officiellement le 12 novembre 2005, sous la forme d’une association de type loi 1901.

« Les principes qu’il met en œuvre sont ceux de la recherche scientifique, l’utilisation et la critique de tous les documents disponibles sans aucun a priori, la confrontation rigoureuse des travaux déjà publiés, la construction des objets historiques en s’appuyant sur les acquis des sciences sociales. » Voir le site du CRID 14-18 : http://crid1418.org/

33  ROUSSEAU Frédéric, La Guerre censurée. Une histoire des combatants européens de 14-18, Paris, Seuil, 2003.

34  NOIRIEL Gérard, « Un concept opératoire : l’habitus national dans la sociologie de Norbert Elias » dans Penser avec, penser contre. Itinéraire d’un historien, Paris, Belin, 2003, pp.171-188.

35  Ibid., p.183.

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s’ils appartiennent à des classes différentes, ils sont protégés par l’État.

Cette protection est à l’origine d’intérêts communs et l’intégration de plus en plus importante des individus au sein de leur État fait naître des caractères nationaux. Dans les périodes de crise grave, quand un autre État national devient une menace, qu’une guerre est sur le point d’éclater, un contexte de discours xénophobe et nationaliste réactive l’« habitus national » et mobilise les membres de l’État36. Intégrés dans cet État et protégés par lui, devenus

« citoyens-soldats », ils doivent contribuer à sa défense et à celle de ses autres membres. Pour l’historien Christophe Charle, ce concept a le mérite de lier le culturel et le social. La mobilisation a pour but la défense d’un

« espace de repères sociaux » qui s’oppose au « stéréotype social national de l’ennemi ». L’habitus national français qui a été renforcé par l’idée d’ascension sociale et d’égalitarisme a réconcilié les différentes classes sociales autour d’une « loyauté nationale »37. Le concept doit sans doute être davantage approfondi et discuté. Mais il pourrait s’avérer efficace pour comprendre ces divers phénomènes d’« union sacrée », de mobilisation, d’engagement, de consentement ou de résignation.

2-4 « Evidence collective » et « tenacité » ?

Pour en revenir aux orientations du CRID 14-18, certains de ses membres comme André Loez et Nicolas Offenstadt, n’acceptent pas l’alternative

« consentement » / « contrainte », refusent les explications simplistes. Pour André Loez, la guerre est une « évidence collective », qui s’impose à tous.

36  Ibid., pp.182-186.

37  CHARLE Christophe, La crise des sociétés impériales. Allemagne, France, Grande- Bretagne, 1900-1940. Essai d’histoire sociale comparée, Paris, Seuil, 2001.

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Les individus n’ont pas le choix, ils doivent s’adapter. Ce « fait national » est

« de part en part un fait social, irréductible à la psychologie et à la culture ou au patriotisme des seuls individus 38». On s’approche davantage d’une

« histoire sociale renouvelée ». Les deux historiens pensent qu’on pourrait parler plutôt de « tenacité » et de « continuation de la guerre » qui peuvent être acceptées, célèbrées mais aussi subies dans la résignation. Des recherches

« empiriques » et plus approfondies, moins rigides quant à l’interprétation du

« consentement » s’avèrent nécessaires.

Ne vaud rait-il pas mieux envisager divers facteu rs : les lieux, les temporalités de la guerre, les origines sociales, géographiques, culturelles, religieuses, les pratiques individuelles et collectives (correspondance avec la famille, les amis, la sexualité, l’alcool, etc) ? D’où l’importance des témoignages.

3. « L’histoire par le bas » : Les témoignages et leur utilisation 3-1 Témoignages et littérature

Les témoignages sont des sources produites directement par les acteurs d’un événement. Elles peuvent être des lettres, des journaux, des carnets ou des souvenirs. Comment l’historien peut-il utiliser les témoignages ? Ne sont-ils pas aussi parfois des reconstructions du passé39 ? Le témoin peut-il ou veut-il

38  LOEZ André, Les refus de la guerre. Une histoire des mutins, Paris, Gallimard, 2010, p.43.

39  Lhistorien Nicolas Beaupré écrit : « Le récit, qui par nature est une reconstruction a posteriori, ne permet pas d’accéder immédiatement au présent de l’expérience, à l’appréciation du quotidien au moment où celui-ci se déroule... Cela ne signifie bien entendu pas que l’historien doit s’interdire d’utiliser de telles sources, mais il doit alors le faire en toute connaissance de cause et surtout en veillant à toujours mesurer et prendre en compte la distance séparant le temps du récit et celui qui est raconté. » ( « La guerre comme expérience du temps et le temps comme expérience de guerre. Hypothèses pour une histoire du rapport au temps des soldats français de la Grande Guerre » dans Vingtième Siècle. Revue d’histoire, No 117, janvier-mars 2013, p.171).

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tout dire ?

La littérature, théâtre, romans ou poèmes, a pu également transposer cer tains témoignages. Traces soupçonnées de subjectivité, sont-elles

« fiables » ? Comment sont elles interprétées ? Les écrits d’Apollinaire par exemple, personnage complexe, qui s’est engagé volontairement et qui a été blessé à la tête en 1916, peuvent-ils êtres lus littéralement ? « Ah Dieu ! Que la guerre est jolie », oxymore qui a pu faire scandale est l’un des vers le plus incompris d’Apollinaire. Il a détesté la guerre mais l’a aimée aussi. Selon l’historienne Annette Becker, auteure d’une « biographie de guerre » du poète ,

« s’engager en 1914 voulait dire lutter pour la paix, dans le messianisme de la guerre, de l’universalisme français contre le fanatisme militariste des Allemands. Ne pas s’engager était perçu comme une désertion40. »

La mise en forme littéraire n’approche-t-elle pas aussi une certaine vérité ? Les romans, parfois inspirés d’expériences du front, en sont peut-être un exemple41. Dès 1916, Henri Barbusse publie d’abord sous forme de feuilleton puis comme ouvrage Le Feu. Journal d’une escouade. En 1919, Léon Werth publie Clavel soldat, Roland Dorgelès Les croix de bois. En 1929 paraît À l’Ouest, rien de nouveau de l’auteur allemand Erich Maria Remarque. Dans les années 1920-1930, sont édités également des textes écrits par des intellectuels et des bourgeois qui ont combattu. Les cinq volumes de Ceux de 14 rédigés par Maurice Genevoix sont publiés entre 1916 et 1923. Tous ces textes, même les plus construits donnent des informations utiles et attestées et vont parfois

40  BECKER Annette, Apollinaire. Biographie de guerre, Paris, Tallandier, 2009, p.197.

41 « La littérature de fiction, dans la mesure où elle entretient un rapport de comtemporanéité avec les faits qu’elle reconstruit, peut également, malgré tous les problèmes qu’elle pose, servir de source dévoilant les spécificités de la « crise du temps » liée à la Grande Guerre; et ce d’autant plus lorsqu’il est possible d’étudier la réception de cette littérature pendant le conflit » écrit Nicolas Beaupré (op.cit., p.172).

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au-delà du témoignage42. Les Journaux de guerre d’Ernst Jünger43 ne sont pas qu’un témoignage, qu’une chronique quotidienne des combats. Pour l’auteur,

« la guerre telle qu’il l’a vécue ne constitue qu’une modalité particulière de la guerre éternelle ». Il découvre sur le front l’« essence de la guerre » : « l’homme s’y révèle tel qu’il est, dans la puissance de ses instincts destructeurs, illusoirement masqués par un vernis de civilisation bourgeoise44. »

Dès l’après-g uer re, cer t ai ns combat t a nts ét aient conscients de la problèmatique de la valeur des témoignages. Les débats ont été ravivés par la publication en 1929 d’un ouvrage singulier, celui d’un Français, professeur de lettres dans un collège américain, Jean Norton Cru. Dans son ouvrage Témoins45, il analyse plus de trois cents récits, romans et écrits de combattants édités en français de 1915 à 1928. Il classifie les auteurs en « bons » et

« mauvais » témoins en fonction de sa propre expérience. Les œuvres à succès de Dorgelès et de Barbusse sont ainsi classées comme « médiocres » par rapport à la véracité du vécu des combattants. Le livre a été mal accueilli au moment de sa parution aussi bien par les romanciers que par les historiens qui se méfient des témoignages. Mais cette œuvre importante interroge sur leur vérité, sur la transmission des diverses expériences du front et met en avant l’opposition littérature/histoire. Elle montre l’importance d’un travail critique sur l’utilisation des témoignages comme sources. Il existe actuellement un

42 La revue Lire (No 423, mars 2014) a consacré un numéro sur le thème « 14-18. Les écrivains et la guerre ». Antoine Compagnon montre que cette littérature a posé pour la première fois la question qui sera à nouveau d’actualité après la Seconde Guerre mondiale et en particulier après Auschwitz : « Comment témoigner de l’horreur et de linhumain ? » 43 Ces journaux (Journaux de guerre I 1914-1918) ont été traduits et publiés chez

Gallimard, dans la collection La Pléiade en 2008.

44  Ibid, voir l’introduction rédigée par Julien Hervier, p.XXVII.

45 CRU Jean Norton, Témoins. Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, Paris, Les Etincelles, 1929 (rééd. Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1993).

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dictionnaire en ligne des témoignages de 1914-1918, créé par le CRID 14-1846 qui prolonge et réhabilite d’une certaine manière les efforts de Jean Norton Cru.

3-2 « Histoire du vécu » et « récits de vie »

La découverte en 1978 des carnets du tonnelier Louis Barthas47 par Rémi Cazals et leur publication chez Maspéro s’inscrit dans ce souci relativement récent d’une « histoire du vécu », d’un engouement pour les « récits de vie ».

Louis Barthas décrit tous les aspects du quotidien des combattants. Socialiste et antimilitariste, il critique parfois des officiers incompétents. Comme il a revu ses carnets après la guerre, et même si les retouches ne sont pas si importantes, semble-t-il, son témoignage a été contesté et considéré par certains comme une « reconstruction pacifique de l’entre-deux-guerres »48.

« Souvent je pense à mes très nombreux camarades tombés à mes côtés. J'ai entendu leurs imprécations contre la guerre et ses auteurs, la révolte de tout leur être contre leur funeste sort, contre leur assassinat. Et moi, survivant, je crois être inspiré par leur volonté en luttant sans trêve ni merci jusqu'à mon dernier souffle pour l'idée de paix et de fraternité humaine49 » écrit-il.

En 1998, Radio France lance une collecte de correspondances des « poilus ».

Huit mille personnes ont répondu à l’appel en proposant des lettres conservées ou retrouvées par les familles. L’ouvrage Paroles de Poilus. Lettres et carnets du front 1914-1918 est publié à plus de 300 000 exemplaires chez Librio.

46  www.crid1418.org/temoins/ « Dictionnaire en ligne des témoignages de la guerre 1914- 1918 »

47  Les Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, Paris, La Découverte, 1987.

48  PROST Antoine, WINTER Jay, op.cit. p.134.

49  Les Carnets de guerre de Louis Barthas, op.cit. p.552.

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Il donne un accès direct au conflit par ceux qui l’on vécu. Classé selon les saisons, c’est un document « brut » qui n’est pas analysé par les historiens.

Mais il manifeste ce souci de connaître aussi l’« histoire par le bas », celle des acteurs de cet événement, ouvriers, paysans, bourgeois qui doivent quitter leur foyer, leur lieu de travail pour rejoindre le front.

D’après Antoine Prost50, ce retour au témoignage subjectif a suscité de nouvelles thématiques, de nouvelles pistes de recherche qui s’approchent de la psychologie sociale. Les chercheurs s’intéressent davantage au vécu plus personnel des combattants mais aussi de leurs proches. La microstoria a familiarisé les historiens avec « la singularité des destins individuels ».

Que ressentaient les soldats, qu’éprouvaient-ils dans les tranchées durant les combats ? Comment intégraient-ils après le conflit leur expérience de la guerre en tant que survivants, blessés ou mutilés ? Comment, dans ce contexte de mort de masse, celles ou ceux qui avaient perdu un fils, un mari, un fiancé, un frère ou un ami pouvaient-ils surmonter la perte et l’absence de cet être cher ?

4. Les traumatismes de la guerre

4-1 Les traumatismes physiques : les « Gueules cassées » et les grands mutilés

On estime que la Grande Guerre a blessé 20 millions de personnes au total, dont 3,4 millions de Français environ. Certains sont très gravement atteints par l’artillerie. Il y aurait eu autour de 100 000 grands invalides (mutilés, gazés, aveugles, défigurés) en France. Parmi eux, on compte 10 000 à 15 000 combattants défigurés qu’on a surnommés les « Gueules cassées » et qui font

50  PROST Antoine, WINTER Jay, op.cit. ,pp.134-136.

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partie intégrante du paysage d’après-guerre. Leur détresse morale et physique est peu exprimée. Il est donc difficile pour les historiens de la saisir51. Ayant perdu une part de leur identité, ils ont à affronter le regard des autres. Leur réinsertion sociale et professionnelle est difficile et ils subissent en plus des difficultés matérielles. En 1921 est fondée l’Union des blessés de la face, première association spécialisée en fonction de la nature de la blessure. Il leur faut attendre 1925 pour que soient reconnus le préjudice spécifique à la défiguration et le droit de réparation. En 1927, est inauguré dans le château de Moussy-le-Vieux, en Seine-et-Marne, un lieu pour les accueillir. Selon Sophie Delaporte, ce projet signifait d’une certaine façon le renoncement à affronter le regard des autres et une forme de marginalité sociale.

Les « Gueules cassées » ont inspiré des artistes contemporains comme le peintre allemand Otto Dix (Kriegsverletzter, 1922) et plus récemment le romancier Marc Dugain. Dans son roman La chambre des officiers, écrit en 199852, le décor est celui d’un hôpital où sont soignés ces blessés. Tous les miroirs y ont été retirés.

Les témoignages sur l’expérience de blessures personnelles ou de celles de camarades sont innombrables. Ernst Jünger écrit dans son journal : « J’avais pour voisin de lit un adjudant qui avait perdu la jambe et luttait contre des complications gangréneuses. Des accès de fièvre, désordonnés, alternaient avec des grelottements glacés, et la courbe de température faisait des bonds comme un cheval emballé. Les docteurs cherchaient à maintenir la vie au

51  Il faut lire à ce sujet le livre de Sophie Delaporte, historienne et cofondatrice du groupe d’études « Guerre et médecine », Gueules cassées. Les blessés de la face de la Grande Guerre, Paris, Noêsis, 2001 (1ère éd. 1996) ainsi que son article « Le corps et la parole des mutilés de la Grande Guerre dans Guerres mondiales et conflits contemporains, janvier 2002, No205, p.5 (wwwcairn.info.revue-guerres- mondiales-et-conflits-contemporains, 2002).

52  En 2001, François Dupeyron adapte le roman à l’écran.

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moyen de champagne et de camphre53. » Impuissance des médecins. Mais de nouveaux types de blessures vont toutefois faire évoluer les savoir-faire médicaux comme l’anesthésie, la radiologie et l’antisepsie.

Un grand nombre de combattants sont blessés à plusieurs reprises et retournent donc au front après leur guérison. L’écrivain allemand l’évoque même avec humour. « Pour chasser l’ennui du séjour au lit, on cherche à se distraire comme on peut ; c’est ainsi qu’un jour, je tuai le temps en faisant le compte total de mes blessures. Je constatai qu’abstraction faite de bobos, comme les contusions et les estafilades, j’avais attrapé au total un minimum de quatorze blessures, soit cinq balles de fusil, deux éclats d’obus, une balle de shrapnel, quatre éclats de grenade et deux éclats de balle de fusil, qui m’avaient laissé, compte tenu des trous d’entrée et de sortie, une somme exacte de vingt cicatrices54. » Certains combattants espèrent aussi la « bonne blessure », pas trop grave, ni trop invalidante qui leur permettrait un séjour à l’hôpital et une convalescence à la maison.

4-2 Les traumatismes psychologiques : « shell-shok » ou « choc de l’obus »

Traumatismes physiques, mais aussi psychologiques. Les différentes formes d’affections psychiques sont actuellement un chantier très actif de la recherche historique. Les chercheurs anglo-saxons ont choisi l’expression de « shell- schok », le « choc de l’obus ». Plus près de nous, dans les années 1980, la médecine américaine a accepté de considérer comme une maladie les « post- traumatic-stress-disorders » des anciens combattants de la guerre du Vietnam.

53  JUNGER Ernst, Journaux de guerre, 1914-1918, Paris, Gallimard, 2008, p.104.

54  Ibid.p.261.

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Durant la Grande Guerre, les diagnostics des médecins restent souvent hésitants ou incertains face à des patients bégayants, hébétés, tremblants, tétanisés ou même amnésiques. Les psychiatres considèrent que certains d’entre eux sont des simulateurs ou des esprits faibles et ils sont renvoyés au front. Ils subissent divers traitements : injections de sédatifs, hypnose, hydrothérapie ou électro-chocs. Dès 1915, Freud dans ses Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort55 montre que la guerre « moderne » peut provoquer des situations particulièrement traumatisantes. Mais son approche psychanalytique n’est alors ni reconnue ni prise en compte.

Dans son livre Le soldat inconnu vivant, Jean-Yves Le Naour évoque la vie d’un ancien combattant devenu amnésique. Anthelme Mangin, comme on l’a nommé, a perdu la raison et son identité. Interné dans un hôpital psychiatrique, il est reconnu comme père, fils ou frère par de nombreuses familles. Cette histoire singulière révèle la souffrance des familles qui n’ont pu faire le deuil de leur proche disparu56.

5. Les deuils de guerre

5-1 Une « sortie de guerre » longue et endeuillée

Le conflit qui dure finalement quatre années laisse l’Europe exsangue. Il a coûté la vie à 10 millions de personnes environ dont 1,4 millions pour la France, 2 millions pour l’Allemagne. Des centaines de milliers de veuves, de

55  FREUD Sigmund, « Considérations actuelles sur la guerre et la mort » dans Anthropologie de la guerre, Paris, Fayard, 2010, pp.253-313. Voici le début du texte :

« Emportés par le tourbillon de cette période guerrière, informés de manière unilatérale, sans distance face aux grandes transformations qui se sont déjà accomplies, et incapables d’avoir vent de l’avenir en train de prendre forme, nous sommes nous-mêmes en proie à la confusion quant à la signification des impressions qui se bousculent en nous et quant à la valeur des jugements que nous formons. » (p.255)

56  LE NAOUR Jean-Yves, Le soldat inconnu vivant, Paris, Hachette, 2002. Jean Anouilh s’est inspiré de ce fait divers pour écrire son Voyageur sans bagage en 1937.

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nombreux orphelins. La France crée un statut spécifique, celui de « pupilles de la nation », pour ses orphelins. Il y en aura 1,1 million. Dans l’après-guerre se développent des rituels officiels de deuil et de commémorations : érection de monuments aux morts dans les communes françaises, pélerinages sur les tombes, sépulture symbolique comme la tombe du Soldat inconnu sous l’Arc de triomphe pour les 250 000 combattants n’ayant pu être retrouvés, identifiés ou enterrés.

D’autre part, si la guerre prend fin à une date symbolique, le 11 novembre 1918 à 11 heures, la situation est plus complexe. La démobilisation et la

« sortie de guerre » sont longues et chaotiques. En France, 5 millions d’hommes rentrent chez eux de façon échelonnée, de l’armistice jusqu’en mars 192157.

Les artistes et intellectuels expriment leur désespoir et leur angoisse aussi bien à travers la peinture, le cinéma ou la littérature. En 1919, Valéry écrit :

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles58. » Et un peu plus loin : « Il y a l’illusion perdue d’une culture européenne et la démonstration de l’impuissance de la connaissance à sauver quoi que ce soit ; il y a la science, atteinte mortellement dans ses ambitions morales, et comme déshonorée par la cruauté de ses applications59. » D’autres évoquent une angoisse personnelle et existentielle, leur expérience de la mort, d’une mort virtuelle et souffrent du « syndrome du survivant ». La guerre les poursuit toute leur vie. Aragon écrit en 1956, près de 40 ans après la fin du conflit : « Je suis mort en août mil neuf cent dix huit sur ce coin de terroir, ça

57  Dans son ouvrage, La victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918- 1920), Bruno Cabanes montre combien la victoire reste endeuillée : incertitude de l’avenir, vies bouleversées, anciens combattants et familles traumatisés, et surtout « omniprésence du deuil ». Les frontières entre la guerre et la paix sont loin d’être claires.

58  VALERY Paul, « La crise de lesprit » dans Œuvres I, Paris, Gallimard, 1957, p.988.

59  Ibid., p.990.

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va faire pour moi bientôt trente huit ans que tout est fini60. »

5-2 Intimité et « singularité normale » du deuil de guerre

Comment l’historien peut-il parler du deuil qui touche les familles, de sa dimension intime, de sa « singularité normale » évoquée par l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau ? Dans l’introduction de son ouvrage Cinq deuils de guerre 1914-1918, on peut lire : « Au moins ce travail m’aura-t-il appris que tout deuil est unique, unique au point qu’il n’est pas exagéré de dire qu’il y a autant de deuils de guerre - tous irréductiblement différents - que d’hommes et de femmes et d’enfants en deuil au sortir du conflit61. » L’ouvrage présente cinq récits de deuil qui ont touché une jeune fiancée britannique, des parents, des grands-parents, des épouses, des frères et des sœurs, des enfants issus de familles françaises. L’historien évoque les « cercles de deuil ». Prenons l’exemple d’Émile Clermont62, jeune romancier, mort le 15 mars 1916 en Champagne. Le premier cercle est limité à son frère aîné et ses deux sœurs, ses grands-parents et parents sont morts auparavant. Le second se compose d’une tante et d’un neveu dont il s’est beaucoup occupé, n’étant pas marié et n’ayant pas d’enfants. Le troisième est plus difficile à cerner. Il comprend ses amis de Khâgne, de l’École normale et ceux liés à sa carrière littéraire.

Maurice Barrès en fait partie. L’une des caractéristiques du deuil de guerre est qu’il est un deuil « compliqué », « infini » voire « pathologique »63. On parle

60  Cité par Carine Trévisan, Les Fables du deuil. La Grande Guerre : Mort et écriture, Paris, PUF, 2001, p.130.

61  AUDOIN-ROUZEAU Stéphane, Cinq deuils de guerre 1914-1918, Paris, Editions Noesis, 2001, p.10.

62  Ibid. « In memoriam », pp.53-95.

63  AUDOIN-ROUZEAU Stéphane, « Qu’est-ce qu’un deuil de guerre » dans Revue historique des armées, p.5 No259, 2010, http://rha.revues.org/6973.

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de « travail de deuil » selon l’expression freudienne, qui sera d’autant plus long et difficile si le corps est absent. Pour certaines mères endeuillées, le sens du sacrifice s’est estompé. Elles se désinvestissent par rapport à leur patriotisme initial :

« J’avais la plus belle idée, l’idée de la Patrie Elle m’a tué mon enfant.

Je n’ai plus d’idée.

J’habite le sommet de la solitude »64 écrit Jane Catulle-Mendès, mère de Primice Mendès, tué le le 23 avril 1917. L’histoire de la guerre est devenue celle des familles, des femmes et du deuil65.

Le phénomène des « sauts de génération » intéresse aussi de plus en plus les historiens. Le travail sur la « troisième génération » des enfants de survivants du génocide des Juifs d’Europe ou des descendants des rescapés du massacre des Arméniens a fait apparaître l’existence de traumatismes chez ces enfants.

Ces deuils de guerre, la douleur refoulée, même dans leur dimension intime ont laissé des traces sur la longue durée au sein des sociétés occidentales.

Pour Stéphane Audoin-Rouzeau, « pouvoir prendre la pleine mesure de l’inscription du deuil de guerre dans le tissu social d’une société donnée serait une contribution importante à la compréhension plus profonde et de la guerre et des sociétés qui ont traversé l’expérience66. »

64  AUDOIN-ROUZEAU Stéphane, Cinq deuils de guerre, op.cit., p.242.

65  « L’histoire du deuil a projeté les femmes dans l’histoire de la guerre : la Pietà est devenue, après 1914, un symbole universel. » (PROST Antoine, WINTER Jay, Penser la Grande Guerre, op.cit., p.229)

66  Stéphane Audoin-Rouzeau donne l’exemple de la nièce et de la petite nièce d’un soldat mort en 1914 qui ont fait des recherches sur le lieu d’inhumation de leur oncle et grand- oncle et souhaité s’y rendre (« Qu’est-ce qu’un deuil de guerre », op.cit., p.7).

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Conclusion

Cent ans après le début du conf lit, comment les historiens peuvent-ils penser et écrire sur la Grande Guerre ? Son historiographie s’est diversifiée et complexifiée. Cette pluralité interprétative a pour conséquence que les historiens ne focalisent plus sur les opérations militaires, mais de plus en plus sur les « sociétés en guerre ». Les témoignages s’intègrent davantage dans leur recherche. On a assisté à une sorte d’« éclatement » des thèmes, avec de plus en plus d’intérêt pour les « acteurs » de la guerre, que ce soient les combattants, les populations civiles, les familles, les femmes, les couples67, les enfants68, etc.

Comment la commémorer aussi ? Certains déplorent une « commémora- tionnite ». Est-ce un hasard ? L’année 2014 serait l’année de toutes les célébrations puisqu’on commémore aussi le soixante-dixième anniversaire du Débarquement du 6 juin ainsi que celui de la Libération de Paris, événe- ments liés à la Seconde Guerre mondiale. Quel autre sens donner à cette

« commémoration paradoxale » selon l’expression d’Antoine Prost ? Comment les contemporains et les jeunes générations en particulier qui ne sont plus dis- posées à mourir pour la patrie et qui ne sont d’ailleurs plus sollicitées pour la défendre comprendront les raisons pour lesquelles des millions d’hommes ont accepté et subi des souffrances terribles ou la mort par patriotisme?

67  Pour donner un exemple récent, dans sa thèse soutenue en 2013 « Te reverrai-je ? Le lien conjugal pendant la Grande Guerre », Clémentine Vidal-Naquet a travaillé sur les couples qui se mariaient à la hâte à l’annonce de la mobilisation générale en août 1914. Ce phénomène aurait-il manifesté une angoisse face à la mort possible du conjoint ? (VIDAL- NAQUET Clémentine, « Août 1914 : se marier …vite ! » dans L’Histoire, No400, juin 2014, pp.74-79)

68  Voir les deux ouvrages de Stéphane Audoin-Rouzeau : La guerre des enfants 1914-1918.

Essai d’histoire culturelle et L’enfant de l’ennemi : Viol, avortement, infanticide pendant la Grande Guerre. L’auteur traite dans cet ouvrage de l’avenir réservé aux enfants, fruits de viols perpétrés par des soldats allemands.

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Si un regard critique doit être porté sur toutes ces cérémonies, ne peut- on aussi y voir des aspects positifs, ne serait qu’un effort de compréhension internationale de tous ces événements ? « Commémorer un événement heureux ou malheureux, c’est le situer dans l’histoire de la nation, mais c’est aussi transcender en quelque sorte les clivages, les conflits qui sont les restes encore vivants des luttes et des difficultés, bref les mémoires » écrit Jean- Pierre Azéma69. On ne peut s’en tenir qu’au seul conf lit entre la France et l’Allemagne avec des œillères nationales. D’autres pays qui ont participé aux combats comme la Grande-Bretagne, la Belgique et la Russie, les nations du Commonwealth, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada, les anciennes colonies françaises et d’autres nations encore attachent de l’importance au fait de commémorer. Pour Joseph Zimet70, directeur général de la mission chargée d’organiser les célébrations du Centenaire, « être présent dans la commémoration de la Grande Guerre, c’est s’insérer dans l’événement matriciel du XXe siècle ».

Ces rites commémoratifs apparaissent aussi comme une « réactualisation des représentations en vigueur »71. Ils ont aussi un rôle pédagogique72. Ils pourront être l’occasion de « faire de l’histoire » et de « faire surgir de l’ombre les acteurs de ces tragédies, notamment les plus subalternes », d’autant plus que les derniers témoins directs ont disparu. Ils pourront nous permettre de réfléchir sur les spécificités des deux conflits mondiaux qui ont marqué le XXe

69  AZEMA Jean-Pierre, « Commémorer les libérations de la France » dans Le Débat, No176, septembre-octobre 2013, p.145.

70  « La Grande Guerre reste un récit des origines », Entretiens avec Joseph Zimet, dans Le Débat , No 176, septembre-octobre 2013, pp.124-136.

71  « 1914-2014 : comment commémorer la Grande Guerre » dans Le Débat, No 176, p.123.

72  HEIMBERG Charles, « La commémoration de 14 pour faire de l’histoire » dans Médiapart, 3 janvier 2014, http://blogs.mediapart.fr/blog/charles-heimberg/.

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siècle, de connaître et d’appréhender la guerre dans ses mécanismes et dans toute sa complexité et de rendre le passé et le présent plus compréhensibles.

Mais dans un monde où tant de nations connaissent encore des conf lits larvés ou continuent à massacrer des populations civiles, on peut s’interroger.

La force symbolique de ces commémorations mettant en avant de longs efforts de réconciliation qui ont construit l’Europe et la paix servira-t-il de modèle ?

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参照

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