Quelques remarques sur l’enseignement de l’histoire de la littérature française au Japon
Ko IWATSU
L’enseignement littéraire et ses problèmes
En février 2006, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur et candidat de la présidentielle, a qualifié de « sadique ou imbécile » le fait que La Princesse de Clèves est inclue dans le programme du concours d’attaché d’administration. En juillet 2008, devenu le chef d’État, M. Sarkozy répétait le même avis. Les opposants lui ont répondu par des lectures marathons du roman en question partout, comme devant le Panthéon à Paris1.
L’ex-président ne s’est pas trop trompé pour autant. Il savait bien que l’enseignement littéraire a pour vocation de définir les valeurs culturelles à faire partager par le peuple et il le trouvait absurde. Si la littérature, dont le péril est annoncé depuis longtemps, ne détermine plus les valeurs symboliques, pourquoi continue-t-on de demander l’explication d’un texte canonique dans les concours administratifs ? C’est parce qu’il est largement reçu que l’enseignement littéraire contribue à l’établissement de l’État-nation. Commencé dès les premières années scolaires, il effectue des quotas de connaissances littéraires des élèves, leur force des approches particulières et aide ainsi à former le peuple « national », collectif homogène, qui partage les mêmes valeurs culturelles. L’histoire littéraire, qui fait partie de l’enseignement littéraire, est en ce sens un outil bien politique, qui oblige les élèves à assumer des positionnements idéologiques particuliers, qui sont censées s’exprimer dans les œuvres choisies dans la classe2. En France, c’est sous la
l’université qui se vante d’être plus scientifique s’efforce, en revanche, de faire mettre en cause ce qui constitue l’histoire même et ainsi de prêter aux étudiants un regard critique sur leurs positionnements plus ou moins socialement obligés. Le clivage entre les théories de l’histoire littéraire et les pratiques de l’histoire de la littérature dans les classes n’en est pas moins profond. La tâche des chercheurs est désormais d’offrir une image saisissable des réalités littéraires qui remplacera la lecture « officielle » donnée dans les manuels scolaires6.
Toutefois, la situation est bien différente, quand il s’agit de donner un cours d’histoire de la littérature française dans une université japonaise. Les dispositions nécessaires de l’enseignement de cette matière ne sont plus les mêmes qu’en France.
L’histoire de la littérature française, qui se croise peu avec celle de la littérature japonaise, paraît pour ainsi dire gratuite : seuls les curieux l’apprennent en cours.
Son marché culturel est négligeable (moins important que celui de la peinture ou de la musique françaises) ; tout au plus, elle intéresse les étudiants qui désirent mieux comprendre les activités artistiques d’origine française. Du point de vue pragmatique, l’ignorance des étudiants fait apparaître les textes français dans une
« scène7 » très différente que les Français ont par rapport à leur littérature.
Chargé moi-même du cours d’histoire de la littérature française depuis cinq ans dans une université japonaise — il est fréquent d’ailleurs, du moins aujourd’hui, qu’un seul enseignant donne le cours de toute l’histoire d’une littérature étrangère, quelle que soit sa spécialité ; ce qui n’est pas le cas de l’histoire de la littérature japonaise qui se découpe en quatre ou cinq ères différentes —, il m’arrive souvent de me demander quel est le mérite de l’apprendre au Japon, sinon donner l’équivalent d’une classe en France. Les étudiants japonais veulent-ils se former comme s’ils étaient français ? Qu’attendent-ils exactement de l’histoire de la littérature française ? Quel est le but de l’enseignement ? Quels auteurs présenter ? Sous quelle perspective ? Et en quelle langue ? Cet article a pour but de faire réfléchir sur ces questions qui me paraissent essentielles dans l’enseignement d’une littérature étrangère.
Troisième République que se fixent les notions esthétiques qui passent encore pour valables. Si, avec les travaux de Gustave Lanson, « l’histoire littéraire a pour vocation d’être une histoire des mentalités et des pratiques culturelles3 », il s’agit avant tout des mentalités françaises.
Il en va de même pour la littérature japonaise. Durant les années impériales depuis la Restauration de Meiji (1868), on n’a cessé de souligner cet aspect formateur de l’histoire littéraire. Ainsi, un certain Shimazu Hisamoto écrit en 1932 :
« Pour connaître sa patrie, toucher le noyau de son esprit, comprendre autant les vertus que les défauts de son peuple, s’instruire par la beauté traditionnelle, se donner la critère selon laquelle il faut choisir le chemin à suivre en tant que Japonais, nous sommes convaincus, par nos expériences factuelles et notre croyance depuis de longues années, que goûter la littérature nationale née directement de l’âme japonaise est le meilleur moyen4. » Ainsi s’impose la littérature « nationale ».
Aujourd’hui encore, on apprend l’histoire de la littérature nationale dans les classes. Alain Vaillant déplore ses situations actuelles :
L’histoire littéraire, comme savoir et comme science, souffre en fait d’être annexée à des pratiques sociales qui ne la concernent pas directement. Sur le terrain scolaire, elle a essentiellement une fonction pédagogique de vulgarisation : elle offre à l’élève des cadres et des certitudes rassurantes, au professeur des notions claires et nettes qui légitiment et cautionnent son enseignement. À destination du public cultivé, elle alimente le marché culturel en biographies, en éditions de textes, en expositions, en livres consacrés aux divers aspects de la vie littéraire ; elle contribue ainsi à cette grande entreprise patrimoniale et concourt au vaste sentiment de nostalgie culturelle que partage un public déboussolé par l’évolution du monde et lui-même vieillissant5. Alors que l’histoire littéraire en pédagogie primaire reste toujours le moyen de formation culturelle — nostalgique, selon Vaillant —, l’enseignement littéraire à
l’université qui se vante d’être plus scientifique s’efforce, en revanche, de faire mettre en cause ce qui constitue l’histoire même et ainsi de prêter aux étudiants un regard critique sur leurs positionnements plus ou moins socialement obligés. Le clivage entre les théories de l’histoire littéraire et les pratiques de l’histoire de la littérature dans les classes n’en est pas moins profond. La tâche des chercheurs est désormais d’offrir une image saisissable des réalités littéraires qui remplacera la lecture « officielle » donnée dans les manuels scolaires6.
Toutefois, la situation est bien différente, quand il s’agit de donner un cours d’histoire de la littérature française dans une université japonaise. Les dispositions nécessaires de l’enseignement de cette matière ne sont plus les mêmes qu’en France.
L’histoire de la littérature française, qui se croise peu avec celle de la littérature japonaise, paraît pour ainsi dire gratuite : seuls les curieux l’apprennent en cours.
Son marché culturel est négligeable (moins important que celui de la peinture ou de la musique françaises) ; tout au plus, elle intéresse les étudiants qui désirent mieux comprendre les activités artistiques d’origine française. Du point de vue pragmatique, l’ignorance des étudiants fait apparaître les textes français dans une
« scène7 » très différente que les Français ont par rapport à leur littérature.
Chargé moi-même du cours d’histoire de la littérature française depuis cinq ans dans une université japonaise — il est fréquent d’ailleurs, du moins aujourd’hui, qu’un seul enseignant donne le cours de toute l’histoire d’une littérature étrangère, quelle que soit sa spécialité ; ce qui n’est pas le cas de l’histoire de la littérature japonaise qui se découpe en quatre ou cinq ères différentes —, il m’arrive souvent de me demander quel est le mérite de l’apprendre au Japon, sinon donner l’équivalent d’une classe en France. Les étudiants japonais veulent-ils se former comme s’ils étaient français ? Qu’attendent-ils exactement de l’histoire de la littérature française ? Quel est le but de l’enseignement ? Quels auteurs présenter ? Sous quelle perspective ? Et en quelle langue ? Cet article a pour but de faire réfléchir sur ces questions qui me paraissent essentielles dans l’enseignement d’une littérature étrangère.
Troisième République que se fixent les notions esthétiques qui passent encore pour valables. Si, avec les travaux de Gustave Lanson, « l’histoire littéraire a pour vocation d’être une histoire des mentalités et des pratiques culturelles3 », il s’agit avant tout des mentalités françaises.
Il en va de même pour la littérature japonaise. Durant les années impériales depuis la Restauration de Meiji (1868), on n’a cessé de souligner cet aspect formateur de l’histoire littéraire. Ainsi, un certain Shimazu Hisamoto écrit en 1932 :
« Pour connaître sa patrie, toucher le noyau de son esprit, comprendre autant les vertus que les défauts de son peuple, s’instruire par la beauté traditionnelle, se donner la critère selon laquelle il faut choisir le chemin à suivre en tant que Japonais, nous sommes convaincus, par nos expériences factuelles et notre croyance depuis de longues années, que goûter la littérature nationale née directement de l’âme japonaise est le meilleur moyen4. » Ainsi s’impose la littérature « nationale ».
Aujourd’hui encore, on apprend l’histoire de la littérature nationale dans les classes. Alain Vaillant déplore ses situations actuelles :
L’histoire littéraire, comme savoir et comme science, souffre en fait d’être annexée à des pratiques sociales qui ne la concernent pas directement. Sur le terrain scolaire, elle a essentiellement une fonction pédagogique de vulgarisation : elle offre à l’élève des cadres et des certitudes rassurantes, au professeur des notions claires et nettes qui légitiment et cautionnent son enseignement. À destination du public cultivé, elle alimente le marché culturel en biographies, en éditions de textes, en expositions, en livres consacrés aux divers aspects de la vie littéraire ; elle contribue ainsi à cette grande entreprise patrimoniale et concourt au vaste sentiment de nostalgie culturelle que partage un public déboussolé par l’évolution du monde et lui-même vieillissant5. Alors que l’histoire littéraire en pédagogie primaire reste toujours le moyen de formation culturelle — nostalgique, selon Vaillant —, l’enseignement littéraire à
allemand : « La littérature française, ce sont des cours successifs des études de l’être humain ». Il semble qu’on répète la citation faite par Watanabe Kazuo (1901-1975), professeur de l’Université de Tôkyô, dans le Guide de la littérature française qu’il coédite11, dont la première édition date de 1961. Cette citation semble symboliser en partie la réception japonaise de la littérature française dans le milieu universitaire.
Les manuels suivent également la périodisation à la française. Très catégorique, elle est soumise notamment aux exigeances pédagogiques en France (chaque siècle correspond à l’année scolaire12). Le premier manuel de Dazai reprend fidèlement cette périodisation par siècle. Si Shinozawa Hideo (1933- ) évoque, dans son Guide de la littérature française, « l’année 18 de l’ère de Meiji » comme l’année de la mort de Victor Hugo, c’est pour permettre aux étudiants japonais de repérer la vie littéraire du XIXe siècle dans le contexte de leur pays natal13. C’est l’année où Itô Hirofumi a atteint le siège du (premier) premier ministre, que Tsubouchi Shôyô a publié son roman Portraits d’étudiants de ce temps. Il est bien amusant de savoir que Hugo et Tsubouchi sont contemporains, tous deux admirateurs de Shakespeare.
Au demeurant, cette explication parallèle finira par brouiller l’esprit des étudiants, d’autant qu’il existe peu d’écrivains qui traversent l’histoire de la littérature japonaise et celle de la littérature française. Si le parallélisme a un certain effet pédagogique, ce serait quand cela permet de retrouver, par exemple, une même structure de l’évolution littéraire au sein d’une société industrialisée dans les deux pays.
Les manuels présentent les auteurs admis comme « français ». Il est largement reçu que la littérature française se constitue de textes écrits en français, principalement par les Français, publiés en France. Il serait bien sûr facile de donner un contre-exemple à chaque définition, ce qui n’apporterait pourtant aucun éclaircissement. La séparation de la littérature française d’avec « la littérature d’expression française » (l’appellation appliquée dans la Bibliothèque Nationale de France), qui suppose les œuvres écrites en français par les écrivains de nationalité étrangère, semble d’autant plus erronée que certains écrivains de nationalité Difficultés de l’histoire d’une littérature étrangère
Les manuels
L’histoire littéraire est une histoire d’un pays vue à travers les œuvres littéraires.
Sans l’histoire générale, elle est incompréhensible. Or, de nombreux étudiants savent justement peu l’histoire de France, surtout quand ils n’ont pas pris au lycée le cours d’ « histoire du monde » (c’est-à-dire l’histoire hors du Japon !). La première tâche du cours d’histoire de la littérature française sera donc de donner des connaissances de base dans son contexte historique dans une chronologie précise. Pour parler de La Chanson de Roland, il faudrait expliquer qui est Charlemagne. En réalité, dans un espace de temps limité — soit 15 leçons de 90 minutes par semestre —, il serait très difficile de couvrir suffisamment toute l’histoire.
Le rôle des manuels est alors décisif. Les manuels japonais de la littérature française à l’usage universitaire suivent en général les manuels publiés en France. Le premier manuel écrit en japonais est publié en 1917, à la recommandation du professeur français Emile-Louis Heck8 (1866-1943). L’auteur, Dazai Shimon (1889-1974), déclare qu’il a pour modèle Brunetière, Faguet, Lemaître, Lanson, Doumic, Petit de Jouleville, Giraud, etc9. Dazai avoue même qu’il copie et traduit en grande partie ces idées françaises pour rédiger son livre. Manuel de l’histoire de la Littérature française de Brunetière (1898) est traduit en japonais en 1926 par Sekine Hideo (1895-1987) et il fut consulté pendant longtemps10. On constate que, dès le début, les universitaires japonais empruntent la perspective française, et cela ne change pas en gros jusqu’à aujourd’hui, même si leur positionnement change selon les époques. Il suffit de remarquer que la plupart des enseignants de littérature française, faisant leurs études eux-mêmes dans les universités françaises, souvent parisiennes, intériorisent les théories françaises et les transmettent à leurs étudiants.
Cet héritage de la perspective de maître en disciple s’avère dans une citation curieusement répétée : plusieurs manuels, dans leur première page, présentent la littérature française en citant la formule d’Ernst Robert Curtius, grand romaniste
allemand : « La littérature française, ce sont des cours successifs des études de l’être humain ». Il semble qu’on répète la citation faite par Watanabe Kazuo (1901-1975), professeur de l’Université de Tôkyô, dans le Guide de la littérature française qu’il coédite11, dont la première édition date de 1961. Cette citation semble symboliser en partie la réception japonaise de la littérature française dans le milieu universitaire.
Les manuels suivent également la périodisation à la française. Très catégorique, elle est soumise notamment aux exigeances pédagogiques en France (chaque siècle correspond à l’année scolaire12). Le premier manuel de Dazai reprend fidèlement cette périodisation par siècle. Si Shinozawa Hideo (1933- ) évoque, dans son Guide de la littérature française, « l’année 18 de l’ère de Meiji » comme l’année de la mort de Victor Hugo, c’est pour permettre aux étudiants japonais de repérer la vie littéraire du XIXe siècle dans le contexte de leur pays natal13. C’est l’année où Itô Hirofumi a atteint le siège du (premier) premier ministre, que Tsubouchi Shôyô a publié son roman Portraits d’étudiants de ce temps. Il est bien amusant de savoir que Hugo et Tsubouchi sont contemporains, tous deux admirateurs de Shakespeare.
Au demeurant, cette explication parallèle finira par brouiller l’esprit des étudiants, d’autant qu’il existe peu d’écrivains qui traversent l’histoire de la littérature japonaise et celle de la littérature française. Si le parallélisme a un certain effet pédagogique, ce serait quand cela permet de retrouver, par exemple, une même structure de l’évolution littéraire au sein d’une société industrialisée dans les deux pays.
Les manuels présentent les auteurs admis comme « français ». Il est largement reçu que la littérature française se constitue de textes écrits en français, principalement par les Français, publiés en France. Il serait bien sûr facile de donner un contre-exemple à chaque définition, ce qui n’apporterait pourtant aucun éclaircissement. La séparation de la littérature française d’avec « la littérature d’expression française » (l’appellation appliquée dans la Bibliothèque Nationale de France), qui suppose les œuvres écrites en français par les écrivains de nationalité étrangère, semble d’autant plus erronée que certains écrivains de nationalité Difficultés de l’histoire d’une littérature étrangère
Les manuels
L’histoire littéraire est une histoire d’un pays vue à travers les œuvres littéraires.
Sans l’histoire générale, elle est incompréhensible. Or, de nombreux étudiants savent justement peu l’histoire de France, surtout quand ils n’ont pas pris au lycée le cours d’ « histoire du monde » (c’est-à-dire l’histoire hors du Japon !). La première tâche du cours d’histoire de la littérature française sera donc de donner des connaissances de base dans son contexte historique dans une chronologie précise. Pour parler de La Chanson de Roland, il faudrait expliquer qui est Charlemagne. En réalité, dans un espace de temps limité — soit 15 leçons de 90 minutes par semestre —, il serait très difficile de couvrir suffisamment toute l’histoire.
Le rôle des manuels est alors décisif. Les manuels japonais de la littérature française à l’usage universitaire suivent en général les manuels publiés en France. Le premier manuel écrit en japonais est publié en 1917, à la recommandation du professeur français Emile-Louis Heck8 (1866-1943). L’auteur, Dazai Shimon (1889-1974), déclare qu’il a pour modèle Brunetière, Faguet, Lemaître, Lanson, Doumic, Petit de Jouleville, Giraud, etc9. Dazai avoue même qu’il copie et traduit en grande partie ces idées françaises pour rédiger son livre. Manuel de l’histoire de la Littérature française de Brunetière (1898) est traduit en japonais en 1926 par Sekine Hideo (1895-1987) et il fut consulté pendant longtemps10. On constate que, dès le début, les universitaires japonais empruntent la perspective française, et cela ne change pas en gros jusqu’à aujourd’hui, même si leur positionnement change selon les époques. Il suffit de remarquer que la plupart des enseignants de littérature française, faisant leurs études eux-mêmes dans les universités françaises, souvent parisiennes, intériorisent les théories françaises et les transmettent à leurs étudiants.
Cet héritage de la perspective de maître en disciple s’avère dans une citation curieusement répétée : plusieurs manuels, dans leur première page, présentent la littérature française en citant la formule d’Ernst Robert Curtius, grand romaniste
européenne des Japonais depuis le XIXe siècle consiste, selon Donald Keene, à amalgamer le style réaliste et la nature romantique, introduits en bloc, en même temps. En découle le fameux watakushi-shôsetsu, mariage d’un style réaliste, observateur, et du fond romantique, ancré dans la vie sentimentale de l’auteur19. Les chercheurs s’efforcent en revanche de rétablir le vrai visage de la littérature française, défiguré — leur semble-t-il — par ses amateurs, en reprenant les thèses authentiques puisées dans les recherches faites par leurs collègues français.
À cet égard, il est intéressant d’évoquer que le premier texte d’auteur français que les étudiants lisent est resté, pendant longtemps, une traduction de « La dernière classe » d’Alphonse Daudet, inclue dans les manuels du japonais (soit kokugo : langue nationale) utilisés à l’école primaire depuis 1927. Les pédagogues japonais ont loué dans cette nouvelle le chant patriotique qui soufflera aux élèves une fierté exemplaire. Dans les années 1980, confrontée à des critiques véhémentes, dont un des principaux protagonistes est un spécialiste de Flaubert, la nouvelle a disparu de tous les manuels20. Ils ont raison de faire remarquer que si les écoliers alsaciens ne parlant pas correctement la langue française souffrent d’être attachés à l’Allemagne, ce n’est pas parce qu’ils seront interdits de parler français, mais qu’ils se sont formés en tant que Français malgré leur incompétence à parler français.
Les critiques, évoquant l’attention au fait historique des Alsaciens, bouleversent l’interprétation « officielle » de la nouvelle de Daudet, et contribuent ainsi à mettre au jour la contextualisation d’un texte dans la pédagogie japonaise. La disparition de
« La dernière classe » pourrait faire elle-même l’objet de l’histoire littéraire, d’autant qu’il suggère que les recherches universitaires peuvent parfois mettre en cause un aspect passé inaperçu jusque-là et déterminer ainsi le statut d’un texte littéraire traduit. Il est vrai qu’on ne parle plus là de l’histoire de la littérature française, mais de l’histoire de l’enseignement littéraire au Japon. Mais il faut justement qu’elles s’éclairent mutuellement, parce qu’elles touchent dans l’ensemble le problème de la réception des traductions.
française s’expriment aussi dans une langue étrangère. On a beau dire qu’on traite des textes, non des auteurs, l’histoire d’une littérature s’explique trop souvent par une synthèse des monographies.
Les auteurs traduits
L’histoire littéraire, incapable d’examiner de manière exhaustive tous les textes susceptibles d’y être inclus, se contente en effet d’énumérer des noms d’auteurs phares dans les genres stables (poésie, théâtre, roman, essai). Il s’agit aussi de l’héritage des études littéraires qui se centralisent sur la monographie. Alain Vaillant écrit avec justesse que « l’abus du monographisme est le premier mal dont souffre l’histoire littéraire14 ». Il arrive souvent qu’on explique un siècle littéraire par les activités de grands auteurs et ses alentours. Ainsi, un manuel japonais tente de faire représenter le XVIIIe siècle seulement par les quatre auteurs suivants: Voltaire, Diderot, Rousseau et Sade15. Pourtant, il faut avouer que nous n’avons pas encore d’autres alternatives au système actuel de l’enseignement centralisé sur les auteurs.
Il ne faut pas oublier d’ailleurs que les auteurs canonisés ne l’ont pas été toujours : les auteurs du Moyen Âge et de la Renaissance ne pénètrent dans les classes françaises qu’à partir des années 187016.
Pour un lecteur qui ne sait pas lire en français, la littérature française n’est que l’ensemble des œuvres traduites. Pour revenir à l’histoire de la réception japonaise, c’est Jules Verne qui est le premier auteur littéraire français traduit en japonais, en 1888, par un banquier nommé Kawashima Chûnosuke (1853-1938)17. Désormais, l’édition japonaise privilégie la traduction des romans contemporains : Hugo, Mérimée, Zola (dont l’impact sur le roman moderne japonais est capital) sont beaucoup lus dans les premières années du XXe siècle, et bien des écrivains commencent à écrire sous leur influence18. C’est largement du à la traduction sélective qui a pour tâche de vulgariser les pensées et le langage littéraire de l’Occident contemporain, sous la pression sociale en voie de l’industrisation capitaliste. Le malheur, ou du moins la singularité de la réception de la littérature
européenne des Japonais depuis le XIXe siècle consiste, selon Donald Keene, à amalgamer le style réaliste et la nature romantique, introduits en bloc, en même temps. En découle le fameux watakushi-shôsetsu, mariage d’un style réaliste, observateur, et du fond romantique, ancré dans la vie sentimentale de l’auteur19. Les chercheurs s’efforcent en revanche de rétablir le vrai visage de la littérature française, défiguré — leur semble-t-il — par ses amateurs, en reprenant les thèses authentiques puisées dans les recherches faites par leurs collègues français.
À cet égard, il est intéressant d’évoquer que le premier texte d’auteur français que les étudiants lisent est resté, pendant longtemps, une traduction de « La dernière classe » d’Alphonse Daudet, inclue dans les manuels du japonais (soit kokugo : langue nationale) utilisés à l’école primaire depuis 1927. Les pédagogues japonais ont loué dans cette nouvelle le chant patriotique qui soufflera aux élèves une fierté exemplaire. Dans les années 1980, confrontée à des critiques véhémentes, dont un des principaux protagonistes est un spécialiste de Flaubert, la nouvelle a disparu de tous les manuels20. Ils ont raison de faire remarquer que si les écoliers alsaciens ne parlant pas correctement la langue française souffrent d’être attachés à l’Allemagne, ce n’est pas parce qu’ils seront interdits de parler français, mais qu’ils se sont formés en tant que Français malgré leur incompétence à parler français.
Les critiques, évoquant l’attention au fait historique des Alsaciens, bouleversent l’interprétation « officielle » de la nouvelle de Daudet, et contribuent ainsi à mettre au jour la contextualisation d’un texte dans la pédagogie japonaise. La disparition de
« La dernière classe » pourrait faire elle-même l’objet de l’histoire littéraire, d’autant qu’il suggère que les recherches universitaires peuvent parfois mettre en cause un aspect passé inaperçu jusque-là et déterminer ainsi le statut d’un texte littéraire traduit. Il est vrai qu’on ne parle plus là de l’histoire de la littérature française, mais de l’histoire de l’enseignement littéraire au Japon. Mais il faut justement qu’elles s’éclairent mutuellement, parce qu’elles touchent dans l’ensemble le problème de la réception des traductions.
française s’expriment aussi dans une langue étrangère. On a beau dire qu’on traite des textes, non des auteurs, l’histoire d’une littérature s’explique trop souvent par une synthèse des monographies.
Les auteurs traduits
L’histoire littéraire, incapable d’examiner de manière exhaustive tous les textes susceptibles d’y être inclus, se contente en effet d’énumérer des noms d’auteurs phares dans les genres stables (poésie, théâtre, roman, essai). Il s’agit aussi de l’héritage des études littéraires qui se centralisent sur la monographie. Alain Vaillant écrit avec justesse que « l’abus du monographisme est le premier mal dont souffre l’histoire littéraire14 ». Il arrive souvent qu’on explique un siècle littéraire par les activités de grands auteurs et ses alentours. Ainsi, un manuel japonais tente de faire représenter le XVIIIe siècle seulement par les quatre auteurs suivants: Voltaire, Diderot, Rousseau et Sade15. Pourtant, il faut avouer que nous n’avons pas encore d’autres alternatives au système actuel de l’enseignement centralisé sur les auteurs.
Il ne faut pas oublier d’ailleurs que les auteurs canonisés ne l’ont pas été toujours : les auteurs du Moyen Âge et de la Renaissance ne pénètrent dans les classes françaises qu’à partir des années 187016.
Pour un lecteur qui ne sait pas lire en français, la littérature française n’est que l’ensemble des œuvres traduites. Pour revenir à l’histoire de la réception japonaise, c’est Jules Verne qui est le premier auteur littéraire français traduit en japonais, en 1888, par un banquier nommé Kawashima Chûnosuke (1853-1938)17. Désormais, l’édition japonaise privilégie la traduction des romans contemporains : Hugo, Mérimée, Zola (dont l’impact sur le roman moderne japonais est capital) sont beaucoup lus dans les premières années du XXe siècle, et bien des écrivains commencent à écrire sous leur influence18. C’est largement du à la traduction sélective qui a pour tâche de vulgariser les pensées et le langage littéraire de l’Occident contemporain, sous la pression sociale en voie de l’industrisation capitaliste. Le malheur, ou du moins la singularité de la réception de la littérature
Shiokawa Tetsuya soutient que la traduction est pour la littérature ce que l’interprétation est pour la musique ou le théâtre27. Cette analogie, un peu déplacée, s’appliquerait mieux à la relation entre le texte et la lecture. Il est pourtant vrai que la lecture d’une traduction constitue une actualisation textuelle. Il va sans dire que les auteurs français eux aussi ont souvent recours à la traduction quand ils n’ont pas de moyen de lire la langue originale (Dostoïevski, par exemple). Si l’histoire littéraire est conçue « sous le triple angle de la production, de la codification et de la réception des textes28 », l’histoire d’une littérature étrangère a pour tâche de retracer aussi la production secondaire (traduction), la lecture différemment contextualisée (le cas Daudet) et la réception retardée ou déplacée (Mérimée considéré comme romancier fantastique). En parlant des mêmes auteurs, elle présente une autre histoire littéraire.
Le comparatisme dans l’histoire littéraire
Libérée par le souci de la formation nationale, consciente du décalage entre l’original et la traduction, l’histoire de la littérature française au Japon pourrait se proposer comme un moment de réflexions sur les faits littéraires. Le cours permettra de faire observer les conditions dans lesquelles une littérature est possible, à partir des exemples français, mais aussi les conditions dans lesquelles celle-ci est possible dans la langue japonaise. Il ne faut surtout pas qu’elle se contente d’être vulgarisatrice, de seconde main, des auteurs rendus canoniques en France. Il faut qu’elle évite pourtant d’être un cours de la littérature comparée se concentrant uniquement sur les relations franco-japonaises, dont l’importance est souvent exagérée par rapport à la réalité.
Cela dit, le regard comparatiste semble indispensable pour l’histoire littéraire.
Aucune littérature ne s’évolue en vase clos, indépendante de tout élement étranger, comme la politique et l’économie ne le sont pas. On a le mérite de souligner les échanges intellectuels dynamiques en Europe. L’histoire de France a pour Langue de cours
Il est inutile de dire qu’on donne en japonais le cours de l’histoire de la littérature française. Cette vérité banale signifie que tous les textes présentés dans la classe doivent être nécessairement traduits. Certains manuels présentent des extraits de textes capitaux dans leur version originale, suivie d’une traduction japonaise21 ; d’autres se contentent de les présenter directement en japonais, ou même les paraphraser22. Le style personnel des auteurs s’évanouit, malheureusement, avec une traduction « lisible » en japonais moderne standard, neutre et souvent renouvellé.
Disons que les poèmes de Villon et de Baudelaire finissent par se ressembler. Pour résultat, on est forcé de se concentrer plus sur le fond que sur les formes.
Il reste encore le problème typographique. Les manuels français des littératures d’autres pays européens présentent souvent les œuvres par le titre original. Ainsi, un manuel de littérature anglaise ne mentionne que les titres originaux : « Godwin expose ses vues révolutionnaires dans Enquiry Concerning Political Justice, and Its Influence on General Virtue and Happiness (1793), et dans un roman politique présenté sous la forme d’un roman policier : Things as they are, or the Adventures of Caleb Williams (1794)23 ». Il est évident que, avec l’anglais qu’on apprend très tôt à l’école, on comprend facilement le titre, même si celui-ci est prononcé d’un fort accent français. Dans un manuel de littérature allemande24, l’auteur opte pour signaler les œuvres par le titre original, suivi de sa traduction : Wahlverwandtschaften (Affinités électives). Il pourrait pourtant se permettre d’écrire sans les traduire des mots spécifiques comme « Weimarer Klassik » ou
« Festspielhaus », que les étudiants français comprendront par analogie. L’alphabet commun facilite cette opération.
Il n’est pas permis d’accorder cette audace à un manuel japonais qui s’écrit selon un tout autre système typographique. Les titres doivent être nécerssairement traduits pour que les étudiants les repèrent. Les titres traduits trompent souvent d’ailleurs : la petite Fadette n’est pas forcément « la fée d’amour » (Ai no yôsei25), la nausée existentialiste n’est pas le « vomissement » (Ôto26).
Shiokawa Tetsuya soutient que la traduction est pour la littérature ce que l’interprétation est pour la musique ou le théâtre27. Cette analogie, un peu déplacée, s’appliquerait mieux à la relation entre le texte et la lecture. Il est pourtant vrai que la lecture d’une traduction constitue une actualisation textuelle. Il va sans dire que les auteurs français eux aussi ont souvent recours à la traduction quand ils n’ont pas de moyen de lire la langue originale (Dostoïevski, par exemple). Si l’histoire littéraire est conçue « sous le triple angle de la production, de la codification et de la réception des textes28 », l’histoire d’une littérature étrangère a pour tâche de retracer aussi la production secondaire (traduction), la lecture différemment contextualisée (le cas Daudet) et la réception retardée ou déplacée (Mérimée considéré comme romancier fantastique). En parlant des mêmes auteurs, elle présente une autre histoire littéraire.
Le comparatisme dans l’histoire littéraire
Libérée par le souci de la formation nationale, consciente du décalage entre l’original et la traduction, l’histoire de la littérature française au Japon pourrait se proposer comme un moment de réflexions sur les faits littéraires. Le cours permettra de faire observer les conditions dans lesquelles une littérature est possible, à partir des exemples français, mais aussi les conditions dans lesquelles celle-ci est possible dans la langue japonaise. Il ne faut surtout pas qu’elle se contente d’être vulgarisatrice, de seconde main, des auteurs rendus canoniques en France. Il faut qu’elle évite pourtant d’être un cours de la littérature comparée se concentrant uniquement sur les relations franco-japonaises, dont l’importance est souvent exagérée par rapport à la réalité.
Cela dit, le regard comparatiste semble indispensable pour l’histoire littéraire.
Aucune littérature ne s’évolue en vase clos, indépendante de tout élement étranger, comme la politique et l’économie ne le sont pas. On a le mérite de souligner les échanges intellectuels dynamiques en Europe. L’histoire de France a pour Langue de cours
Il est inutile de dire qu’on donne en japonais le cours de l’histoire de la littérature française. Cette vérité banale signifie que tous les textes présentés dans la classe doivent être nécessairement traduits. Certains manuels présentent des extraits de textes capitaux dans leur version originale, suivie d’une traduction japonaise21 ; d’autres se contentent de les présenter directement en japonais, ou même les paraphraser22. Le style personnel des auteurs s’évanouit, malheureusement, avec une traduction « lisible » en japonais moderne standard, neutre et souvent renouvellé.
Disons que les poèmes de Villon et de Baudelaire finissent par se ressembler. Pour résultat, on est forcé de se concentrer plus sur le fond que sur les formes.
Il reste encore le problème typographique. Les manuels français des littératures d’autres pays européens présentent souvent les œuvres par le titre original. Ainsi, un manuel de littérature anglaise ne mentionne que les titres originaux : « Godwin expose ses vues révolutionnaires dans Enquiry Concerning Political Justice, and Its Influence on General Virtue and Happiness (1793), et dans un roman politique présenté sous la forme d’un roman policier : Things as they are, or the Adventures of Caleb Williams (1794)23 ». Il est évident que, avec l’anglais qu’on apprend très tôt à l’école, on comprend facilement le titre, même si celui-ci est prononcé d’un fort accent français. Dans un manuel de littérature allemande24, l’auteur opte pour signaler les œuvres par le titre original, suivi de sa traduction : Wahlverwandtschaften (Affinités électives). Il pourrait pourtant se permettre d’écrire sans les traduire des mots spécifiques comme « Weimarer Klassik » ou
« Festspielhaus », que les étudiants français comprendront par analogie. L’alphabet commun facilite cette opération.
Il n’est pas permis d’accorder cette audace à un manuel japonais qui s’écrit selon un tout autre système typographique. Les titres doivent être nécerssairement traduits pour que les étudiants les repèrent. Les titres traduits trompent souvent d’ailleurs : la petite Fadette n’est pas forcément « la fée d’amour » (Ai no yôsei25), la nausée existentialiste n’est pas le « vomissement » (Ôto26).
2001, p. 86.
4) Shimazu Hisamoto, « Histoire de la littérature japonaise », dans Éducation de la langue nationale, vol. 11, Iwanami shoten, 1937, p. 3. Les titres originaux des livres en japonais sont renvoyés dans la bibliographie à la fin de l’article.
5) Alain Vaillant, L’histoire littéraire, Armand Colin, coll. « U », 2010, p. 13-14.
6) Sur les théories récentes de l’histoire littéraire, voir Luc Fraisse (dir.), L’histoire littéraire à l’aube du XXle siècle. Controverses et consensus, Paris, PUF, 2005.
7) Sur le concept de la « scène littéraire », inspiré largement du « champ littéraire » de Pierre Bourdieu, voir Dominique Maingueneau, Le contexte de l’œuvre littéraire. Énonciation, écrivain, société, Dunod, 1993, p. 123-127.
8) Sur Heck, voir Tanaka Sadao, « Emile-Louis Heck : Premier professeur de littérature française a 1’Université Impériale de Tokyo, et Grand directeur de l’Etoile du Matin », Ippan Kyôikubu ronshû, vol. 32, Sôka University, 2008, p. 53-67.
9) Dazai Shimon, Histoire de la littérature française, Gen’o-sha, 1917, p. 2. Sur les repercussions de ce livre, voir Murata Hirokazu, « L’établissement de la société française et la polémique autour du traditionalisme : Emile Heck, Dazai Shimon et la Première Guerre mondiale », Journal de la Littérature comparée, vol. 50, 2007, p. 94-107.
10) Introduction à l’histoire de la littérature française, traduit par Sekine Hideo, Iwanami shoten, 1926. Sekine modifie le titre original. Le livre a été réédité en poche, Iwanami bunko, en 1956.
11) Watanabe Kazuo, Suzuki Rikie (éd.), Guide de la littérature française, édition augmentée, Iwanami bunko, 1990, p. 19-20 ; Tanabe Tamotsu (éd.), Pour ceux qui apprennent la littérature française, Sekai-shisôsha, 1992, p. i ; Yokoyama Ayumi, Asahina Michiko (éd.), Histoire de la littérature française pour les débutants, Minerva shobô, 2002, p. 5.
Kashiwagi Takao et al. (éd.), Les aventures de l’écriture. Nouvelle histoire de la littérature française, Presses universitaires d’Osaka, 2002, propose à peu près la même vision.
12) Cf. Michel Butor, « Faut-il découper l’histoire littéraire ? », Une petite histoire de la littérature française, disc-1, Carnets Nord, 2008.
13) Shinozawa Hideo, Guide de la littérature française, Asahi Shuppan-sha, 1980, p. 19.
14) Vaillant, L’histoire littéraire, op. cit., p. 185.
15) Aeba Takao, Asahina Yoshimi, Katô Tamio (éd.), La littérature française. Du nouvel horizon des « savoirs », Yûhikaku, 1984.
patrimoine commun européen les systèmes sociaux fondés sur l’exploitation de la terre (féodal, monarchique, républicain) ainsi que les mythes (gréco-romains, gaulois, celtes) et les religions (polythéiste, judéo-chrétienne). Il ne s’agit pas pour autant d’encourager l’eurocentralisme. Seulement, le comparatisme saurait mieux expliquer la circulation des textes et des pensées qu’ils véhiculent, alors que l’histoire littéraire en a besoin, s’occupant d’un espace vaste des savoirs, sur plusieurs niveaux, matériel et symbolique, géographique et historique29.
Si, pour les étudiants japonais, la littérature française n’est enfin qu’une partie de l’ensemble littéraire de l’Europe — exactement comme la littérature japonaise est annexée à la « littérature de l’Extrême-orient » dans les librairies françaises — , ce panorama européen a pour avantage de montrer comment une œuvre littéraire se situe dans plusieurs contextes historiques. Le plus important est, en complétant soigneusement les connaissances des étudiants dont on doit apprendre à cesser de déplorer les lacunes, de leur fournir une bonne occasion de réflexions.
Enseigner l’histoire de la littérature française au Japon, ce n’est pas si gratuit qu’il ne paraît, ni « sadique », pour reprendre le mot de M. Sarkozy. Ce serait donner des interprétations structurales des conditions matérielles et spirituelles qui rendent possible une littérature en France et, par ses approches même, montrer une autre façon possible d’envisager les faits littéraires. Ce ne serait pas seulement moins français : il s’agirait, loin d’accepter respectueusement les définitions, sinon les préjugés, que les Français se donnent de leur littérature, de faire examiner aux étudiants japonais le rapport qu’ils entretiennent avec les textes français, pour qu’ils corrigent les idées reçues qu’ils ont de la literature.
Notes
1) Voir Clarisse Fabre, « Et Nicolas Sarkozy fit la fortune du roman de Mme de La Fayette », Le Monde, édition du 29 mars 2011.
2) Voir, par exemple, Clément Moisan, L’histoire littéraire, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1990.
3) Emmanuel Fraisse, Bernard Mouralis, Questions générales de littérature, Le Seuil,
2001, p. 86.
4) Shimazu Hisamoto, « Histoire de la littérature japonaise », dans Éducation de la langue nationale, vol. 11, Iwanami shoten, 1937, p. 3. Les titres originaux des livres en japonais sont renvoyés dans la bibliographie à la fin de l’article.
5) Alain Vaillant, L’histoire littéraire, Armand Colin, coll. « U », 2010, p. 13-14.
6) Sur les théories récentes de l’histoire littéraire, voir Luc Fraisse (dir.), L’histoire littéraire à l’aube du XXle siècle. Controverses et consensus, Paris, PUF, 2005.
7) Sur le concept de la « scène littéraire », inspiré largement du « champ littéraire » de Pierre Bourdieu, voir Dominique Maingueneau, Le contexte de l’œuvre littéraire. Énonciation, écrivain, société, Dunod, 1993, p. 123-127.
8) Sur Heck, voir Tanaka Sadao, « Emile-Louis Heck : Premier professeur de littérature française a 1’Université Impériale de Tokyo, et Grand directeur de l’Etoile du Matin », Ippan Kyôikubu ronshû, vol. 32, Sôka University, 2008, p. 53-67.
9) Dazai Shimon, Histoire de la littérature française, Gen’o-sha, 1917, p. 2. Sur les repercussions de ce livre, voir Murata Hirokazu, « L’établissement de la société française et la polémique autour du traditionalisme : Emile Heck, Dazai Shimon et la Première Guerre mondiale », Journal de la Littérature comparée, vol. 50, 2007, p. 94-107.
10) Introduction à l’histoire de la littérature française, traduit par Sekine Hideo, Iwanami shoten, 1926. Sekine modifie le titre original. Le livre a été réédité en poche, Iwanami bunko, en 1956.
11) Watanabe Kazuo, Suzuki Rikie (éd.), Guide de la littérature française, édition augmentée, Iwanami bunko, 1990, p. 19-20 ; Tanabe Tamotsu (éd.), Pour ceux qui apprennent la littérature française, Sekai-shisôsha, 1992, p. i ; Yokoyama Ayumi, Asahina Michiko (éd.), Histoire de la littérature française pour les débutants, Minerva shobô, 2002, p. 5.
Kashiwagi Takao et al. (éd.), Les aventures de l’écriture. Nouvelle histoire de la littérature française, Presses universitaires d’Osaka, 2002, propose à peu près la même vision.
12) Cf. Michel Butor, « Faut-il découper l’histoire littéraire ? », Une petite histoire de la littérature française, disc-1, Carnets Nord, 2008.
13) Shinozawa Hideo, Guide de la littérature française, Asahi Shuppan-sha, 1980, p. 19.
14) Vaillant, L’histoire littéraire, op. cit., p. 185.
15) Aeba Takao, Asahina Yoshimi, Katô Tamio (éd.), La littérature française. Du nouvel horizon des « savoirs », Yûhikaku, 1984.
patrimoine commun européen les systèmes sociaux fondés sur l’exploitation de la terre (féodal, monarchique, républicain) ainsi que les mythes (gréco-romains, gaulois, celtes) et les religions (polythéiste, judéo-chrétienne). Il ne s’agit pas pour autant d’encourager l’eurocentralisme. Seulement, le comparatisme saurait mieux expliquer la circulation des textes et des pensées qu’ils véhiculent, alors que l’histoire littéraire en a besoin, s’occupant d’un espace vaste des savoirs, sur plusieurs niveaux, matériel et symbolique, géographique et historique29.
Si, pour les étudiants japonais, la littérature française n’est enfin qu’une partie de l’ensemble littéraire de l’Europe — exactement comme la littérature japonaise est annexée à la « littérature de l’Extrême-orient » dans les librairies françaises — , ce panorama européen a pour avantage de montrer comment une œuvre littéraire se situe dans plusieurs contextes historiques. Le plus important est, en complétant soigneusement les connaissances des étudiants dont on doit apprendre à cesser de déplorer les lacunes, de leur fournir une bonne occasion de réflexions.
Enseigner l’histoire de la littérature française au Japon, ce n’est pas si gratuit qu’il ne paraît, ni « sadique », pour reprendre le mot de M. Sarkozy. Ce serait donner des interprétations structurales des conditions matérielles et spirituelles qui rendent possible une littérature en France et, par ses approches même, montrer une autre façon possible d’envisager les faits littéraires. Ce ne serait pas seulement moins français : il s’agirait, loin d’accepter respectueusement les définitions, sinon les préjugés, que les Français se donnent de leur littérature, de faire examiner aux étudiants japonais le rapport qu’ils entretiennent avec les textes français, pour qu’ils corrigent les idées reçues qu’ils ont de la literature.
Notes
1) Voir Clarisse Fabre, « Et Nicolas Sarkozy fit la fortune du roman de Mme de La Fayette », Le Monde, édition du 29 mars 2011.
2) Voir, par exemple, Clément Moisan, L’histoire littéraire, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1990.
3) Emmanuel Fraisse, Bernard Mouralis, Questions générales de littérature, Le Seuil,
à son 200e anniversaire, Shin-hyôron, 2012, p. 207-243.
26) Traduction de Shirai Kôji pour La Nausée de Jean-Paul Sartre. Suzuki Michihiko, nouveau traducteur, avoue avoir envisagé un titre plus correct (« hakike »), mais il l’abandonne pour la commodité des lecteurs déjà habitués à ce titre très répandu. Voir les notes du traducteur de l’édition Suzuki, Jinbun shoin, 2010, p. 334.
27) Shiokawa (éd.), Littérature française, op. cit., p. 20.
28) Damien Grawez, « L’histoire littéraire », dans Paul Aron, Denis Saint-Jacques, Alain Viala (dir.), Le dictionnaire du littéraire, 3e éd., PUF, coll. « Quadrige », 2010, p. 345.
29) Voir Pascal Dethurens, « Histoire littéraire et littérature comparée : quelques éléments théoriques à partir de Paul Van Tieghem et Étiemble », dans Luc Fraisse (dir.), L’histoire littéraire à l’aube du XXle siècle, op. cit., p. 254-266. Pour une synthèse de la littérature européenne, voir Annick Benoit-Dusausoy et Guy Fontaine (dir.), Lettres européennes.
Manuel d’histoire de la littérature européenne, Bruxelles, De Boeck, 2007.
Bibliographie
AEBA Takao, ASAHINA Yoshimi, KATO Tamio (éd.), La littérature française. Du nouvel horizon des « savoirs », Tôkyô, Yûhikaku, 1984(饗庭孝男・朝比奈誼・加藤民男編『フ ランスの文学 〈知〉の新しい地平から』、有斐閣、1984年)
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ARON Paul, SAINT-JACQUES Denis, VIALA Alain (dir.), Le dictionnaire du littéraire, 3e éd., Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2010
ASSOCIATION japonaise de George Sand (éd.), George Sand à son 200e anniversaire, Tôkyô,
Shin-hyôron, 2012.(日本ジョルジュ・サンド学会編『200年目のジョルジュ・サン
ド』、新評論、2012年)
BENOIT-DUSAUSOY Annick et FONTAINE Guy (dir.), Lettres européennes. Manuel d’histoire de la littérature européenne, Bruxelles, De Boeck, 2007
16) André Chervel, Histoire de l’enseignement du français du XVIIe siècle au XXe siècle, Retz, 2008, p. 448.
17) Il s’agit du Tour du monde en quatre-vingts jours. Pour le détail, voir Tomita Hitoshi, Essais sur l’importation du roman français, Tôkyô-shoseki, 1981.
18) Sur la réception de Hugo au Japon, voir Tateno Naoko, « L’histoire des études hugoliennes : les transformations de l’image de Hugo et ses études », Gakushuin History Studies, vol. 43, Université Gakushûin, 2005, p. 163-178. Sur l’influence de Zola sur le roman naturaliste japonais, voir, par exemple, Hayashi Shinzô, Les limites du zolaisme chez Nagai Kafû : essais sur ses premières œuvres, Shunpû-sha, 2010.
19) Donald Keene, Dawn to the west. Japanese Literature of Modern Era : Fiction, Holt, Rinehart and Winston, 1984, p. 335.
20) Sur l’histoire de « La dernière classe » de Daudet dans la pédagogie japonaise, voir Fukawa Gen’ichirô, La disparition de « La dernière classe ». Langue, nation, éducation, Taishûkan shoten, 1992.
21) Yokoyama, Asahina (éd.), Histoire de la littérature française pour les débutants, op. cit. ; Tanabe (éd.), Pour ceux qui apprennent la littérature française, op. cit. ; Shiokawa Tetsuya (éd.), Littérature française, manuel de l’Université des ondes, 1994 ; Watanabe Moriaki, Kashiwakura Yasuo, Ishii Yôjirô (éd.), Histoire littéraire, manuel de l’Université des ondes, 2003. Aeba Takao, Asahina Yoshimi, Kato Tamio (éd.), Histoire de la littérature française, Hakusuisha, 1992, opte pour regrouper les textes originaux en annexe à la fin du livre.
22) Kawamori Yoshizô, Hiraoka Noboru, Satô Saku (éd.), Histoire de la littérature française, Tôkyô, Shinchôsha, 1967 ; Watanabe, Suzuki (éd.), Guide de la littérature française, op.
cit. ; Shinozawa, Guide de la littérature française, op. cit. ; Tamura Tsuyoshi, Shiokawa Tetsuya (éd.), Histoire de la littérature française, Presses universitaires de Tôkyô, 1995 ; Kashiwagi (éd.), Les aventures de l’écriture, op. cit.
23) Elizabeth Angel-Perez, Histoire de la littérature anglaise, Hachette, 2000, p. 76.
24) Hans Hartje, Histoire de la littérature allemande, Ellipses, 2008.
25) Ce titre est donné par le deuxième traducteur du roman, Miyazaki Mineo, lors de la publication dans la collection de poche, Iwanami bunko, en 1936. Trois autres traducteurs le suivent. La première traduction par Tanuma Toshio, publiée en 1924, porte le titre : Onibi no odori [La danse des feux follets]. Sur l’histoire de la réception de Sand au Japon, voir « George Sand et le Japon », Association japonaise de George Sand (éd.), George Sand
à son 200e anniversaire, Shin-hyôron, 2012, p. 207-243.
26) Traduction de Shirai Kôji pour La Nausée de Jean-Paul Sartre. Suzuki Michihiko, nouveau traducteur, avoue avoir envisagé un titre plus correct (« hakike »), mais il l’abandonne pour la commodité des lecteurs déjà habitués à ce titre très répandu. Voir les notes du traducteur de l’édition Suzuki, Jinbun shoin, 2010, p. 334.
27) Shiokawa (éd.), Littérature française, op. cit., p. 20.
28) Damien Grawez, « L’histoire littéraire », dans Paul Aron, Denis Saint-Jacques, Alain Viala (dir.), Le dictionnaire du littéraire, 3e éd., PUF, coll. « Quadrige », 2010, p. 345.
29) Voir Pascal Dethurens, « Histoire littéraire et littérature comparée : quelques éléments théoriques à partir de Paul Van Tieghem et Étiemble », dans Luc Fraisse (dir.), L’histoire littéraire à l’aube du XXle siècle, op. cit., p. 254-266. Pour une synthèse de la littérature européenne, voir Annick Benoit-Dusausoy et Guy Fontaine (dir.), Lettres européennes.
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16) André Chervel, Histoire de l’enseignement du français du XVIIe siècle au XXe siècle, Retz, 2008, p. 448.
17) Il s’agit du Tour du monde en quatre-vingts jours. Pour le détail, voir Tomita Hitoshi, Essais sur l’importation du roman français, Tôkyô-shoseki, 1981.
18) Sur la réception de Hugo au Japon, voir Tateno Naoko, « L’histoire des études hugoliennes : les transformations de l’image de Hugo et ses études », Gakushuin History Studies, vol. 43, Université Gakushûin, 2005, p. 163-178. Sur l’influence de Zola sur le roman naturaliste japonais, voir, par exemple, Hayashi Shinzô, Les limites du zolaisme chez Nagai Kafû : essais sur ses premières œuvres, Shunpû-sha, 2010.
19) Donald Keene, Dawn to the west. Japanese Literature of Modern Era : Fiction, Holt, Rinehart and Winston, 1984, p. 335.
20) Sur l’histoire de « La dernière classe » de Daudet dans la pédagogie japonaise, voir Fukawa Gen’ichirô, La disparition de « La dernière classe ». Langue, nation, éducation, Taishûkan shoten, 1992.
21) Yokoyama, Asahina (éd.), Histoire de la littérature française pour les débutants, op. cit. ; Tanabe (éd.), Pour ceux qui apprennent la littérature française, op. cit. ; Shiokawa Tetsuya (éd.), Littérature française, manuel de l’Université des ondes, 1994 ; Watanabe Moriaki, Kashiwakura Yasuo, Ishii Yôjirô (éd.), Histoire littéraire, manuel de l’Université des ondes, 2003. Aeba Takao, Asahina Yoshimi, Kato Tamio (éd.), Histoire de la littérature française, Hakusuisha, 1992, opte pour regrouper les textes originaux en annexe à la fin du livre.
22) Kawamori Yoshizô, Hiraoka Noboru, Satô Saku (éd.), Histoire de la littérature française, Tôkyô, Shinchôsha, 1967 ; Watanabe, Suzuki (éd.), Guide de la littérature française, op.
cit. ; Shinozawa, Guide de la littérature française, op. cit. ; Tamura Tsuyoshi, Shiokawa Tetsuya (éd.), Histoire de la littérature française, Presses universitaires de Tôkyô, 1995 ; Kashiwagi (éd.), Les aventures de l’écriture, op. cit.
23) Elizabeth Angel-Perez, Histoire de la littérature anglaise, Hachette, 2000, p. 76.
24) Hans Hartje, Histoire de la littérature allemande, Ellipses, 2008.
25) Ce titre est donné par le deuxième traducteur du roman, Miyazaki Mineo, lors de la publication dans la collection de poche, Iwanami bunko, en 1936. Trois autres traducteurs le suivent. La première traduction par Tanuma Toshio, publiée en 1924, porte le titre : Onibi no odori [La danse des feux follets]. Sur l’histoire de la réception de Sand au Japon, voir « George Sand et le Japon », Association japonaise de George Sand (éd.), George Sand
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