L’APPROCHE DU PROGRAMME GIRMAC POUR LA GESTION DE LA BIODIVERSITE ET DES RESSOURCES ENVIRONNEMENTALES TRANSFRONTIERES DANS LE
DELTA DU FLEUVE SENEGAL
Mbarack DIOP*, Mamadou KONATÉ*, Ousmane FALL et Youssoupha MBENGUE*
Abstract The coastal region and the river basins are constituted of remarkable natural sceneries, receiving a diversity of socioeconomic functions further to the expansion and growth of human activities. An ignorance of the hydrology of urban watershed, the clogging of rainfall waterways and the uses of the humid zones as habitat represents a perfect illustration of voluntary ignorance of the functioning rules of the nature which puts man facing constant and perpetual serious risks and hazards of uncontrolled natural calamities. A better understanding of the environmental functions catalyst of the integrated management of water resources and approaches of environmental restoration is one of the essential components of the GIRMaC program. In fact, a lack of consideration of environmental concerns and notably the provision of flows with environmental function in our rural development policy had cost to the Delta not only a loss of productiveness but also the phenomena of desertification.
The partitioning of the protected areas constitutes a factor of fragility to substitute by the creation of biosphere reserves which will contribute to regulate pressures linked to the division of ecosystems and integrated human vectors to give them access to the environmental services provided by the biodiversity. GIRMaC program got down to create the conditions of a functioning cooperation and decision framework at the national, regional and local levels in Senegal. The preparative diagnosis in the establishment of an integrated management program of marine and coastal resources in Senegal revealed the fragility of the situations of the islets of ecosystem conservation and resources of the Senegal River Delta. That's why GIRMaC program supported creation of a Cross-border Biosphere Reserve in the Senegal River Delta and adapted its financing requirements to an institutional framework appropriated for a successful participative local management.
Keywords: Dams, Senegal River Delta, Biosphere Reserve, Participative Local Management, Environmental Functions, GIRMaC
* Programme GIRMaC, Direction des Parcs Nationaux, Parc Forestier de Hann
Résumé Le littoral et les bassins fluviaux sont constitués de milieux naturels remarquables, accueillant une diversité de fonctions socio-économiques suite à l'expansion et la croissance desactivités humaines.
Une méconnaissance de l’hydrologie des bassins versants urbains, le colmatage des voies d’écoulement des eaux de pluies et l’occupation à titre d’habitat des zones humides sont une parfaite illustration de l’ignorance volontaire des règles de fonctionnement de la nature qui met l’Homme en péril perpétuel constant face aux risques graves et non maîtrisés des calamités naturelles. Une reconnaissance des fonctions écologiques comme catalyseur de la gestion intégrée des ressources en eau et des approches de restauration écologique est l’un des composants essentiels du programme GIRMaC. En effet, la non-incorporation des préoccupations écologiques et notamment de l’apport d’écoulements à fonction écologique dans notre politique d’aménagement agricole a valu aux terres du delta non seulement une perte de productivité mais également des phénomènes de désertification. Le cloisonnement des aires protégées constitue un facteur de fragilité auquel il faut remédier par la création des réserves de biosphère qui contribueront à régler les contraintes liées au fractionnement des écosystèmes et intègre l’homme dans le milieu et pour lui faire bénéficier des services écologiques fournis par la biodiversité.
Le programme GIRMaC s’est attelé à créer les conditions d’un fonctionnement des cadres de concertation et de décision tant au niveau national que régional et local dans la partie sénégalaise. Le diagnostic préparatoire à l’établissement du programme de gestion intégrée des ressources marines et côtières au Sénégal a révélé la fragilité des situations des îlots de conservation des écosystèmes et des ressources dans le delta du fleuve Sénégal. C’est pourquoi le programme GIRMaC a soutenu la création de la Réserve de Biosphère Transfrontalière du Delta du fleuve Sénégal et a adapté son financement aux exigences d’un cadrage institutionnel approprié pour une gestion locale participative.
Mots clés: Barrages, Delta du fleuve Sénégal, Réserve de Biosphère, Gestion locale participative, fonctions écologiques, GIRMaC
1. Introduction
A l’heure actuelle, de multiples problèmes et défis s’opposent à une gestion durable de l’environnement et des ressources naturelles au Sénégal (PNUE/PAM/PAP 1991). En effet, du monde rural aux environnements urbains, le comportement et l’action de l’homme ont complètement rompu les équilibres écologiques au risque de menacer à terme la viabilité des systèmes de productions et des modes de vie (Adrian 2000). Il est alors de raison de vouloir changer de cap pour l’amélioration de l’environnement, la lutte contre la pauvreté et le développement durable. Les relations fonctionnelles entre le littoral et les bassins fluviaux sont à l’épreuve des difficultés d’établissement d’une planification de l’aménagement du territoire (Roche 1999) qui réponde aux préoccupations d’allier les fonctions de production à la nécessité de conservation des ressources de la biodiversité (habitats, écosystèmes, espèces). Les contraintes environnementales sont liées de manière systématique à l’absence d’une réglementation spécifique à la protection de la biodiversité basée sur une approche écosystèmique et sur
les fonctions et services écologiques de la biodiversité aux autres secteurs d’activités économiques (agriculture, élevage, pêche, etc.). Le diagnostic des maux dont souffre l’environnement au Sénégal révèle à nos yeux six aspects cruciaux dont les effets peuvent être synergétiques au point de créer des déséquilibres presque irréversibles qui se résument entre autres par: i) une baisse de la productivité des terroirs ruraux accentuée par les changements climatiques et la dégradation des surfaces cultivables, ii) une dégradation ou faible valorisation économique des ressources forestières des zones humides des régions du Sud et de l’Est du pays, iii) une exploitation presque anarchique de la biodiversité constituant une menace sérieuse sur le devenir des richesses forestières et faunistiques nationales et par conséquent sur la stabilité des écosystèmes et le maintien de la biodiversité, iv) un manque de reconnaissance des fonctions et services écologiques des écosystèmes et paysages naturels ainsi que les déficiences de l’aménagement de l’espace augmentant la vulnérabilité face aux catastrophes et calamités naturelles, v) un faible exercice des compétences transférées du à la faiblesse des moyens humains et financiers ainsi que des capacités techniques des collectivités locales, vi) et une baisse de productivité des ressources humaines nationales surtout en rapport avec leur santé environnementale qui requiert un effort systématique pour l’amélioration des conditions de vie.
2. Ressources transfrontières et liens entre bassins fluviaux et zones côtières
Les dynamiques et problèmes écologiques des bassins fluviaux
Les bassins fluviaux constituent des zones humides abritant des écosystèmes particuliers qui se situent à divers stades de développement dont la complexité dépend de facteurs à la fois morphologiques, pédologiques, hydrologiques et d’origine anthropogénique. Ils supportent une biodiversité particulièrement importante qui participe au développement des communautés riveraines et entretient la résilience et l’équilibre des écosystèmes. Cependant, les priorités d’aménagement et de gestion des systèmes fluviaux sont souvent axés sur les opportunités de développement qu’offre l’exploitation des ressources en eau et des sols au détriment du maintien des fonctions écologiques de base qui entretiennent à la fois la fertilité des sols et la productivité des ressources. A ce titre, les contraintes environnementales telles que l’érosion, la baisse de fertilité des sols, la mortalité végétale et le déclin de l’économie des terroirs qui se révèlent au bout de quelques décennies de développement sont une tendance qui s’explique logiquement par le manque de pertinence des choix d’aménagement qui sont opérés sans une bonne connaissance des dynamiques écologiques des environnements concernés.
Les choix opérés dans l’aménagement du fleuve Sénégal ont eu cependant le mérite d’avoir adopté le principe de précaution en préservant certaines parties des écosystèmes deltaïques au niveau des parcs du Djoudj et du Diawling et en cherchant à y recréer, même si c’est dans une moindre mesure, les conditions hydrodynamiques qui y prévalaient avant la construction des barrages de Diama et de Manantali. Les aires protégées deviennent ainsi des îlots de biodiversité dans des milieux quasi-désertifiés posant ainsi la question de leur viabilité à long terme face à la dégradation continue de
l’environnement et aux convoitises que suscitent les rares ressources existantes. Il existe ainsi un antagonisme entre besoin de conservation des aires protégées et volonté de satisfaction des besoins des communautés riveraines. Le cloisonnement des aires protégées constitue un facteur de fragilité auquel il faut remédier par la création des réserves de biosphère qui contribuent à régler les contraintes liées au fractionnement des écosystèmes et intègre l’homme dans le milieu et lui fait bénéficier des services écologiques fournis par la biodiversité. Une approche combinant bassins fluviaux et espaces littoraux comme espace pertinent d’une gestion intégrée des ressources en eau a été esquissée dans le cadre du projet GILIF. Les deux systèmes accueillent une diversité de fonctions socio-économiques en leur fournissant l'espace et les ressources nécessaires, et en absorbant les produits indésirables. Avec l'expansion et la croissance des activités humaines, les relations fonctionnelles entre le littoral et les bassins fluviaux se renforcent. Les activités économiques situées à l’aval bénéficient des ressources provenant de l’amont, telles que l'eau, les matériaux et le bois. D'autre part, le littoral favorise le développement de l’habitat, de l’industrie et du tourisme, dont les effets positifs se ressentent loin en amont dans les bassins fluviaux (PNUE/PAM/PAP 1999).
Le traitement des problèmes sur le littoral, comme dans les bassins fluviaux, demande donc une approche multisectorielle. Autrefois, les bassins fluviaux n'étaient gérés que du point de vue de l'approvisionnement en eau. De nombreuses autres fonctions sur ces bassins ont été progressivement reconnues, telles que le tourisme, la protection de la nature et du patrimoine culturel. A la différence des bassins fluviaux, la gestion du littoral a depuis longtemps combiné deux facettes: la gestion des ressources marines et l’aménagement du littoral. La surexploitation du littoral est à l'origine de nombreux conflits dans l’exploitation des ressources naturelles et dans l'occupation du sol. Dans cette perspective contemporaine, une approche intégrée dans la gestion du littoral et des bassins fluviaux se justifie pleinement et est opportune.
Les changements des régimes hydrologiques et leurs conséquences
Dans le schéma classique du fonctionnement hydrogéologique d'une vallée alluviale, le niveau de base est représenté par le plan d'eau à l'étiage de la rivière. Dans la vallée du fleuve Sénégal, ce n'est pas toujours le cas, il existe en effet certaines dépressions piézométriques ou le niveau de la nappe peut être très largement en dessous du fleuve (- 40 m vers le Ferlo). La mise en service du barrage a modifié les conditions hydrodynamiques du fleuve, notamment le blocage de la langue salée qui permettait une alternance entre les eaux salées qu'elle apportait et l'eau douce. La salinisation et l'acidification des sols ont atteint aujourd'hui un niveau critique dû essentiellement à l'adoption de nouvelles formes culturales (mécanisation à outrance) souvent inadaptées sans aucune forme de correction de la part des acteurs (Diagne and Fall 2004). La suppression de cette variation de la salinité et partant de la conductivité et le stockage des eaux ont favorisé l'apparition et le développement des algues en aval du barrage et l’invasion des berges du fleuve par le Typha en amont, accentués par les incidents de pollution essentiellement liés aux rejets des casiers rizicoles riches en pesticides et éléments organochlorés utilisés pour la fertilisation des terres cultivables. Le phénomène est surtout aggravé par l'absence de canal principal de drainage et de la faiblesse des moyens contrôle dont disposent les services étatiques sur
place. Les incidences sont perceptibles au niveau sanitaire avec l'apparition de nouvelles maladies et même sur les biotopes les plus tolérables de certaines espèces animales et végétales. Le barrage de Diama a crée une frontière pour les espèces estuariennes et marines, en bloquant leur migration. Le cycle de migration catadrome de la crevette blanche côtière Penaeus notialis a été fortement perturbé.
L’environnement dulçaquicole du fleuve requis par les juvéniles pour une pleine croissance en longueur n’est plus accessible. Les concentrations de population de jeunes crevettes à faible rayon se d’action se forment saisonnièrement en aval de Diama où elles constituent une cible facile face à la forte pression de pêche locale. Les conséquences sur le développement du stock Nord de cette ressource démersale d’intérêt économique ne sont plus à démontrer suite à la quasi extinction des pêcheries crevettières du large tant artisanale qu’industrielle. Les espèces à affinités estuariennes et marines telles que Sarotherodon melanotheron, Ethmalosa fimbriata, Elops lacerta, Mugil cephalus, Liza falcipinnis, Tilapia guineensis, Dicentrarchus punctatus ne peuvent plus aller au-delà de Diama. La disparition et l'apparition de nouvelles espèces qui s’en est suivi a connu des mutations au fil des années et en fonction des modalités de gestion qui ont été adoptées par les organismes en charge de ces ouvrages. Il faut noter aussi les phénomènes d'ajustement et d'adaptation qui se sont fait au niveau de la structure des populations de poissons qui ont donné lieu à des espèces opportunistes (Brycinus nurse et Leusiscus) qui ont bénéficié des changements hydrodynamiques et d'autres moins tolérants (Alestes baremoze, Pelloluna leonensis, Elops senegalensis, Polydactylus quadrifilis) qui ont disparu dans certains axes hydrauliques (Roche 1999).
L'artificialisation du fleuve Sénégal et la suppression de la submersion annuelle par la crue, la concentration de végétation qui découle de l'assèchement climatique et le rôle floculant du sel dans les formations fluvio-deltaïques et la pression des facteurs anthropiques conjuguent leurs efforts pour imprimer au Delta une configuration morphologique inconnue depuis 1964.
Les actions éoliennes se révèlent déterminantes dans le colmatage des lits fossiles et dans le dysfonctionnement des axes hydrauliques comme le Gorom-Lampsar. Cet axe est aujourd'hui le réceptacle de trois catégories d'apport (apports par décantation de la charge solide, apports éoliens suite à une déflation et les apports latéraux de ses unités géomorphologiques bordières).
Le cas du Ndiaël est le plus édifiant sur les perturbations écologiques induites, (Kotschoubey 2001).
La construction du barrage de Diama et tout le système de digues qui a accompagné la mise en place des aménagements hydro-agricoles, conjuguées à la sécheresse des années 70 et 80, ont eu pour conséquence la rupture de l’approvisionnement en eau du Ndiael supprimée avec la fermeture par la Compagnie Sucrière Sénégalaise (CSS) du marigot du Nietty Yone en 1957.
La maîtrise de l'eau et l'idéalisation de l'agriculture à tord comme étant la seule forme de mise en valeur des sols digne d'intérêts, se sont très vite soldées par un développement phénoménal des périmètres irrigués sans crier gare aux besoins de l'élevage et de la foresterie. Le déclassement des forêts classées, seule relique de formations végétales soutenues dans cette zone, est devenu courant, organisé dans la plupart des cas avec la bénédiction des conseils ruraux. Aujourd'hui de petits projets de restauration des écosystèmes les plus affectés (gonakiés, etc.) ont vu le jour sur financement des donateurs extérieurs (Adrian 2000).
3. La conservation de la biodiversité dans le delta et l’approche GIRMaC
Les problèmes et contraintes actuelles pour la gestion des habitats et des écosystèmes Non respect de l’apport d’écoulements à fonction écologique
L’absence d’une politique d’incorporation des préoccupations écologiques dans l’aménagement a valu aux terres du delta non seulement une perte de productivité mais également des phénomènes de désertification dont les coûts économiques, écologiques et sociaux sont préoccupants. Cependant, il est encore possible d’arriver à un schéma d’aménagement durable basé sur des recherches opérationnelles en matière de réhabilitation des écosystèmes et de lutte contre la dégradation des ressources. Les travaux de la Commission Mondiale sur les Barrages ont fortement recommandé l’établissement d’écoulements minimaux destinés à la reconstitution des fonctions écologiques des plaines d’inondation. Dans le cas du fleuve Sénégal, les investigations qui ont été menées montrent qu’il y a des possibilités de remise en eau et de l’amélioration de la productivité sans exercer des contraintes systématiques sur l’approvisionnement en eau potable ou d’irrigation, particulièrement pour les axes hydrauliques du delta (Acreman et al. 2000).
Fractionnement des écosystèmes par des effets barrières
Les voies d’eau, les divisions administratives ainsi que les aménagements hydrauliques constituent des barrières qui contribuent au fractionnement des écosystèmes. A cet effet, le constat global dans le delta du fleuve Sénégal et le manque de « corridors écologiques » entre les zones de conservation telles que le Djoudj, le Ndiael, le Diawling, etc. A cela s’ajoute l’émiettement institutionnel de la gestion du delta entre l’OMVS, les agences nationales d’aménagement (SAED et SONADER) et les autorités et collectivités locales décentralisées qui accentue les difficultés de solution des contraintes écologiques.
Dans ce contexte, les services en charge de la conservation (Parcs Nationaux, Eaux et Forêts) ont beaucoup de difficulté dans l’établissement de plans de gestion des aires protégées qui en réalité constituent des îlots de conservation dans le cadre général d’un écosystème fractionné et mal géré.
Le manque de stratégie globale d’aménagement du territoire
Le cas du delta du fleuve Sénégal est édifiant pour les difficultés d’établissement d’une planification de l’aménagement du territoire qui réponde aux préoccupations d’allier les fonctions de production à la nécessité de conservation des ressources de la biodiversité (habitats, écosystèmes, espèces). En effet, des efforts considérables ont été consentis à l’élaboration des plans directeurs rive gauche et rive droite mais ces instruments n’ont jamais pu être appliqués à cause de l’orientation productiviste dans l’aménagement au risque d’arriver à la perte des ressources environnementales (fertilité des sols, qualité et disponibilité de l’eau) qui sont les piliers du développement rural dans les bassins fluviaux. En plus, les démarches de planification intégrée et de gestion concertée des aires protégées dans le delta n’ont véritablement pas abouti à une concrétisation qu’avec la création récente de la Réserve de Biosphère Transfrontalière (RBT) du delta du fleuve.
4. L’approche Ecosystème du programme GIRMaC et la RBT du delta du Sénégal
Cadre conceptuel d’intervention
Le Sénégal a ratifié la Convention sur la Biodiversité en juin 1994. Le programme proposé correspond bien à la Stratégie sur la Biodiversité du FEM, dont il appuie l’objectif opérationnel N° 2 portant sur les écosystèmes marins et côtiers. Il est aussi en adéquation avec les directives des Conférences des Parties (CDP) de la Convention sur la Diversité Biologique qui mettent l’accent sur la conservation in situ des écosystèmes marins et côtiers (The World Bank 1994). Il répond de manière spécifique au mandat de Jakarta approuvé par la CDP2 en s’inscrivant dans l’appui à la conservation et à l’utilisation durable des habitats et espèces marins vulnérables. La conservation et l’utilisation durable des écosystèmes marins et côtiers ont été identifiées parmi les priorités de la stratégie et du plan national d’actions sur la biodiversité du Sénégal. Le programme proposé reconnaît l’importance de conserver les structures et les fonctions des écosystèmes dans le but de maintenir, d’augmenter et diversifier les services écologiques et les bénéfices. Cette approche intégrée de la gestion des écosystèmes marins et côtiers est une stratégie de promotion de la conservation et de l’utilisation durable des ressources naturelles de manière équitable. Le programme répond aux indications de la CDP de différentes façons dont; i) la prise en compte d’une approche écosystèmique dans la conservation, particulièrement vis-à-vis l’aménagement des pêcheries et la conservation de la biodiversité; ii) l’implication des communautés locales et autres utilisateurs des ressources, y compris la valorisation des connaissances traditionnelles, le renforcement de la gestion communautaire pour l’utilisation durable et la promotion d’incitations économiques telles que les opportunités alternatives de subsistance; iii) le renforcement des capacités des institutions locales et nationales pour faire face aux problèmes d’environnement, notamment par le développement d’un cadre institutionnel et légal durable pour la promotion de la conservation et de la gestion de la biodiversité, et la promotion de modèles participatifs où la gestion et la prise de décision en matière de biodiversité incombe aux acteurs locaux; iv) le renforcement de fora regroupant les institutions ou les acteurs, tels que le Comité National sur la Biodiversité, les Comités de Gestion des Écosystèmes au niveau des zones pilotes et les Comités Locaux de Pêcheurs, afin de promouvoir la prise en compte de la biodiversité dans les politiques et décisions majeures du secteur de la pêche; v) le renforcement des cadres régionaux comme la Commission Sous Régionale sur les Pêches, pour la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité marine et côtière.
Le programme proposé envisage de faire des Aires Protégées des pôles de développement, par la conception et la mise à l’épreuve d’approches intégrant la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité pour la réduction de la pauvreté et le développement socioéconomique. S’ils réussissaient, ces modèles pourraient être répliqués dans d’autres zones du Sénégal. Le projet est aussi en adéquation avec la Priorité Stratégique # I du FEM «catalyser la durabilité des aires protégées» et la Priorité Stratégique # II «favoriser la biodiversité dans les paysages et secteurs de production». L’appui du FEM contribuera de manière significative à renforcer le réseau des aires protégées côtières du Sénégal. Cela impliquera la participation des communautés locales résidant dans et à la périphérie de ces aires protégées par le biais de la cogestion et mènera ainsi à une stabilité accrue. En outre, le projet va
appuyer la restructuration du cadre de gestion de la biodiversité, afin de surmonter les contraintes qui freinent la gestion efficace des aires protégées au Sénégal. Cette restructuration comprendra la préparation d’un Code de la Biodiversité et des Aires Protégées, le renforcement institutionnel de la Direction des Parcs Nationaux (DPN), ainsi que l’établissement du Comité National sur la Biodiversité comme la principale structure chargée de superviser la gestion de la biodiversité au Sénégal. Le renforcement institutionnel appuiera la DPN dans l’exécution de son nouveau mandat. Le Code de la Biodiversité et des Aires Protégées intégrera les principes de la cogestion, donnant ainsi un caractère légal à la politique actuellement en vigueur (Kotschoubey 2001).
Les problèmes sous-jacents en matière de gestion de la biodiversité
Le Sénégal a consenti des efforts considérables dans l’établissement d’aires protégées le long de ses côtes. Vers la fin des années 80, le Pays avait développé un réseau d’aires protégées reconnues sur le plan international, dont 5 parcs nationaux et 3 réserves naturelles. Le Parc National des Oiseaux du Djoudj (PNOD) était reconnu comme un Site du Patrimoine Mondial, 4 autres aires protégées étaient inscrites sur la liste des Zones Humides d’Importance Internationale de la Convention de Ramsar, et 2 Réserves de Biosphère avaient été établies. Néanmoins, au début des années 90, le modèle d’aire protégée adopté au Sénégal ne répondait pas aux attentes à cause de plusieurs facteurs. Le premier facteur est lié à l’objectif même des Parcs Nationaux. Créés pour promouvoir le tourisme, les revenus touristiques sont demeurés trop faibles pour justifier leur création. Le nombre de visiteurs sur l’ensemble des aires protégées de la côte n’a jamais dépassé 20,000 personnes/jour et par année. Le second facteur est l’insuffisance de l’appui de l’État, compte tenu des contraintes budgétaires. Les allocations budgétaires étaient insuffisantes pour payer même les agents des Parcs et maintenir les infrastructures, ce qui a fini par diminuer le niveau de protection et par conséquent l’attrait touristique des aires protégées. Le troisième facteur est l’attente non réalisée d’un appui de l’étranger, afin de permettre au Sénégal de respecter ses engagements vis-à-vis les conventions et programmes internationaux. Le quatrième facteur est la grogne des populations riveraines des aires protégées à cause de leur perte d’accès aux ressources naturelles. Ces populations n’avaient pas été consultées avant l’établissement des Parcs et n’étaient pas associées à leur gestion. Il s’en est résulté des conflits (dont plusieurs ont impliqué des communautés de pêcheurs) difficiles à résoudre même si les préjudices affectent aussi bien les Parcs que les populations riveraines. Ces conflits ont aussi contribué à saper l’appui du public à l’esprit des aires protégées (Fall et al. 2004).
Le Sénégal a adopté dans les faits une politique de cogestion et de conservation de la biodiversité dans les aires protégées. Toutefois, il existe un fossé entre cette politique et la législation en vigueur qui met l’accent sur le commandement et le tourisme, et qui ne mentionne pas la biodiversité ou l’implication possible des acteurs locaux dans sa cogestion (Fall et al. 2003). Par exemple, la réglementation actuelle est interprétée comme interdisant la pêche dans le PNDS, alors que 90% des prises débarquées par les communautés riveraines proviendraient des limites du Parc et représentent approximativement 5 à 10% des captures totales du pays. La législation actuelle n’appuie pas de manière explicite l’établissement des nouveaux types d’aires protégées (réserves de biosphère
nationales ou transfrontières, aires marines protégées, ou réserves naturelles communautaires), n’incorpore pas les obligations découlant de l’adhésion du Sénégal à des accords internationaux, et ne reflète pas les objectifs déclarés de la décentralisation.
Les aires protégées pourvoyeuses de services écologiques
L’approche écosystème est une stratégie pour la gestion intégrée de la terre, de l’eau et des ressources vivantes pour promouvoir leur conservation et leur utilisation durable de manière équitable (Acreman et al. 2000). L’application de l’approche écosystème permet d’atteindre un équilibre entre les trois objectifs de la Convention. Elle est basée sur l’application de méthodologies scientifiques appropriées qui mettent l’accent sur les niveaux d’organisation biologique, notamment les processus, fonctions et interactions entre les organismes et leur environnement. Elle considère les hommes, y compris leur diversité culturelle, comme une composante des écosystèmes (Bruch 2005).
Une autre facette de l’approche écosystème adoptée par le Projet est l’importance donnée aux services écologiques inhérents au réseau national d’aires protégées dans la zone côtière. Si elles sont gérées de manière correcte, les aires protégées de la côte peuvent: i) servir de nurseries aux juvéniles d’espèces de poissons, ii) fournir des refuges aux espèces vulnérables, iii) prévenir la destruction des habitats, iv) promouvoir le développement des communautés biologiques naturelles, et v) faciliter la récupération des habitats suite à des perturbations catastrophiques d’origine humaine et naturelle. La mise en relief de ces services écologiques diffère radicalement de la logique qui a sous-tendu l’établissement des parcs par le Gouvernement, plutôt axée sur la collecte de fonds générés par le tourisme.
Le projet va encourager la conservation et la gestion de la biodiversité à l’intérieur et à la périphérie des Parcs Nationaux et des Réserves existants dans les trois zones pilotes, afin de maintenir les services écologiques et de réduire l’impact de l’augmentation des activités humaines le long de la côte. À cet effet, le projet va suivre l’approche promue par le programme sur l’Homme et la Biosphère (MAB : Man and the Biosphere) de l’UNESCO, parce qu’elle est bien comprise par le Gouvernement, qu’elle présente peu de contraintes, et incorpore à la fois les principes de gestion des écosystèmes et de cogestion de ressources naturelles.
Il y a déjà une Réserve de Biosphère dans le Delta du Fleuve Saloum qui englobe le Parc National du Delta du Saloum et de grands villages de pêcheurs comme Missira, Bétenti, Dionewar, Niodior et Djifère. L’UICN, Wetlands International et le WWF y sont activement impliquées dans la promotion de la cogestion des pêcheries, et des ONG tel que WAAME opèrent également dans la zone. Le projet adoptera la Réserve de la Biosphère du Delta du Saloum comme cadre pour aborder de manière globale la problématique de la biodiversité, de la pêche, et plus généralement les questions de développement dans le Delta du Saloum.
De même, le projet appuiera la création déjà prévue d’une Réserve de la Biosphère dans le Delta du Fleuve Sénégal qui renfermera le Parc National des Oiseaux du Djoudj, le Parc National de la Langue de Barbarie, la Réserve spéciale de Faune de Ndiael, ainsi que la Réserve Spéciale de Faune de Guembeul, selon une approche écosystème fondée sur la saisonnalité des crues du Fleuve Sénégal.
Enfin, le projet encouragera la création d’une Réserve de Biosphère au niveau de la Presqu’île du Cap-Vert qui inclura le Parc National des Îles de la Madeleine, la Réserve Naturelle de Popenguine, la Réserve naturelle Communautaire de Somone, la Réserve Naturelle Communautaire de Teunguène -Yoff, l’île historique de Gorée et la Baie de Hann.
5. Démarche opérationnelle du GIRMaC pour l’amélioration de la gestion de la biodiversité
Le programme a axé son intervention en priorité sur l’amélioration de l’efficacité de la gestion de la biodiversité dans les aires protégées conventionnelles et sur le renforcement du cadre institutionnel au niveau national, régional et local. Le programme considère les options suivantes : i) les réserves de biosphère comme option de gestion des écosystèmes avec un programme d’appuie a la création et au fonctionnement des trois réserves de biosphère du fleuve Sénégal, du delta du Saloum et du Cap Vert ; ii) les parcs et réserves comme outils de gestion des habitats et des espèces ; iii) les AMP comme outils de gestion de la productivité des ressources marines. Cinq (5) AMP sont créées et fonctionnelles tandis que la création de dix autres AMP est en cours de réalisation de manière à disposer d’un réseau d’AMP capables de garantir la conservation des écosystèmes et le renouvellement des ressources, particulièrement les ressources halieutiques (Kotschoubey 2001).
Amélioration du cadrage institutionnel pour l’aménagement et la gestion de la RBT
L’atteinte des objectifs de gestion intégrée des ressources est conditionnée par le renforcement du cadre institutionnel pour une gestion durable de la Réserve de Biosphère Transfrontière. Le programme GIRMaC s’est attelé à créer les conditions d’un fonctionnement des cadres de concertation et de décision tant au niveau national que régional et local dans la partie sénégalaise. A ce titre, les actions suivantes ont été menées:
• La création et l’appui au Comité National pour la Biodiversité : Le Comité National Biodiversité a été redynamisé depuis 2004 avec le mandat de suivi de l’état de la biodiversité au niveau national et d’élaboration d’une loi-cadre portant code de la biodiversité et des aires protégées. Il fonctionne avec un secrétariat et une assemblée générale ;
• La redynamisation du Comité MAB Sénégal: Le Comité MAB bénéficie également du soutien technique et financier du GIRMaC avec la possibilité de fonctionner comme le bras technique du CNB pour l’élaboration du rapport national annuel ;
• Le renforcement de la gestion des AP conventionnelles : Des mesures intérimaires de gestion sont adoptées en attendant l’élaboration et la mise en œuvre des plans de gestion des aires protégées ;
• La création du Comité de Gestion des Ecosystèmes (COGEM) du delta du fleuve Sénégal qui est une structure décentralisée d’appui conseil, d’évaluation et d’impulsion de la mise en œuvre des stratégies de gestion intégrée et participative des ressources marines et côtières de la
partie sénégalaise de la Réserve de Biosphère Transfrontalière du Sénégal pour une action concertée et coordonnée de l’ensemble des partenaires ;
• La signature d’un protocole OMVS-GEF et GIRMaC portant sur i) la mise en place de mécanismes améliorés de collecte et d’échanges de données en vue d’acquérir une meilleure connaissance du régime d’écoulement du Fleuve Sénégal et de ses relations avec les processus écologiques et sociaux, particulièrement dans la partie aval du delta, ii) l’utilisation des données collectées pour la mise en œuvre d’actions d’amélioration, d’écoulement et des conditions écologiques et socio- économique dans le delta du fleuve Sénégal, iii) la participation sur invitation de l’une ou l’autre partie de représentants aux réunions organisées par les parties prenantes au présent protocole, et, iv) l’utilisation des cadres de concertation à la base déjà mise en place, notamment les Comités Locaux de Coordination (CLC) de l’OMVS et le Comité de Gestion des Ecosystèmes Marins (COGEM) du programme GIRMaC pour une gestion intégrée et participative des ressources en eau et de l’environnement ;
• La mise en œuvre des recommandations de l’étude pour la réhabilitation du Ndiaël, la création de l’AMP de Saint-Louis et l’élaboration de son plan de gestion en étroite relation avec la gestion de la RBT et la concrétisation des initiatives d’amélioration de réhabilitation des axes hydrauliques dont le projet de gestion communautaire (RNC) des 3 Marigots.
6. Conclusion
L’absence d’une politique d’incorporation des préoccupations écologiques dans l’aménagement a valu aux terres du delta non seulement une perte de productivité mais également des phénomènes de désertification dont les coûts économiques, écologiques et sociaux sont préoccupants. Cependant, il est encore possible d’arriver à un schéma d’aménagement durable basé sur des recherches opérationnelles en matière de réhabilitation des écosystèmes et de lutte contre la dégradation des ressources. Dans le cas du fleuve Sénégal, les investigations qui ont été menées montrent qu’il y a des possibilités de remise en eau et de l’amélioration de la productivité sans exercer des contraintes systématiques sur l’approvisionnement en eau potable ou d’irrigation, particulièrement pour les axes hydrauliques du delta.
En effet, des efforts considérables ont été consentis à l’élaboration des plans directeurs rive gauche et rive droite mais ces instruments n’ont jamais pu être appliqués à cause de l’orientation productiviste qui les soutend.
Cette approche productiviste tend à être supplantée dans le cadre du GIRMaC par la prise en compte des services écologiques fournis par les écosystèmes et les ressources qu’ils supportent pour développer de nouveaux secteurs d’activités à forte plus value et pour assurer la durabilité des systèmes de production. Cette reconnaissance des fonctions écologiques est l’un des catalyseurs de la gestion intégrée des ressources en eau et des approches de restauration écologique en cours d’étude pour le fleuve Sénégal. Le diagnostic préparatoire à l’établissement du programme de gestion intégrée des
ressources marines et côtières au Sénégal a révélé la fragilité des situations des îlots de conservation des écosystèmes et des ressources dans le delta du fleuve Sénégal. C’est pourquoi le programme GIRMaC a soutenu la création des la Réserve de Biosphère Transfrontalière du Delta du fleuve Sénégal et a adapté son financement aux exigences d’un cadrage institutionnel approprié pour une gestion locale participative et à l’élaboration du plan de gestion. Le programme a axé son intervention en priorité sur l’amélioration de l’efficacité de la gestion de la biodiversité dans les aires protégées conventionnelles et sur le renforcement du cadre institutionnel au niveau national, régional et local pour une gestion durable de la Réserve de Biosphère Transfrontière. Le cloisonnement et l’effritement des aires protégées constituent des facteurs de fragilité auquel il faut remédier par la création des réserves de biosphère transfrontalières. Les nombreuses missions et réunions menées suite à l’étude des possibilités de restauration écologique ont révélé les enseignements suivants; i) la RBT est une solution durable réelle au fractionnement des écosystèmes et aux problèmes de gestion des ressources transfrontières car elle permet de sécuriser une planification des objectifs économiques et environnementaux dans un système intégré et équilibre en même temps qu’elle permet d’optimiser l’utilisation complémentaires des différentes aires par la faune d’oiseaux migrateurs; ii) la réhabilitation écologique est possible à moindre coût et les bénéfices sont à la fois écologiques, économiques et sociaux si elle est basée sur l’amélioration des axes hydrauliques et la garantie des écoulements environnementaux minimaux capables de favoriser la reprise végétale, la recharge des nappes et l’installation d’activités économiques à caractère traditionnel par les communautés locales; iii) les activités de restauration peuvent se situer dans le cadre du plan de gestion de la RBT et doivent partir des intérêts et aspirations des populations locales. Le zonage qui doit être à la base de l’élaboration du plan de gestion doit donc tenir compte des demandes de revitalisation de cuvettes et axes hydrauliques et intégrer les savoir et savoir-faire des communauté dont la seule alternative pour leur survie dans un contexte de dégradation environnementale est de se rabattre sur les ressources disponibles au niveau des aires protégées.
Remerciements
Cette recherche a été sponsorisée par le projet GIRMaC cofinancé par le Gouvernement du Sénégal et le Groupe de la Banque Mondiale. Les auteurs dédient ce papier au Professeur Hori Nobuyuki à l’occasion de sa retraite du Département de Géographie de Tokyo Metropolitan University en reconnaissance à son engagement à l’avancement des sciences géographiques et naturelles en général. Les auteurs témoignent aussi leurs gratitudes à tous ceux qui ont contribué d’une manière ou d’une autre aux activités du GIRMaC.
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