Sommaire
1. INTRODUCTION
2. THÉORIE : PRINCIPE D'ÉCONOMIE
3. DÉFINITIONS : ASSERTION ET INJONCTION 4. OBSERVATIONS DE « PAS DE X »
5. TENDANCE LEXICALE 6. CONCLUSION
1. Introduction
Le présent mémoire* repose sur deux interpréta- tions de « Pas de X ». Cet énoncé appartient au type des phrases dites nominales. C'est pourquoi, il convient d'en rappeler les caractéristiques avant de délimiter plus précisément l'objet de cette étude.
1.1. Phrase nominale
La linguistique peut aborder la phrase nominale en comparaison avec la phrase verbale, qu'il s'agisse des langues classiques ou du français contemporain. Mais qu'est-ce qu'une phrase nominale ?
La phrase nominale est une phrase qui n'a pas d'élément verbal mais un prédicat nominal. Selon BEN- VENISTE (1966 ; p.151.): « Caractérisée sommaire- ment, la phrase nominale comporte un prédicat nomi- nal, sans verbe ni copule, (…). » HJELMSLEV (1971 ; p.177.), d'autre part, soutient presque la même chose.
« Le centre de la proposition est constitué par un verbe fini. (…) Mais, dans certaines conditions, on
trouve des phrases qui, tout en étant équivalentes de propositions, ne comportent pas d'éléments verbaux
; on les appelle (par définition) phrases nominales
(pures). »
BENVENISTE et HJELMSLEV ne visent pas le fran- çais en particulier. Ils englobent les langues classiques indo-européennes ou plutôt même la phrase en gé- néral. Cette définition vaut donc aussi pour le français.
D'après MOUNIN (1974 ; p.232.), « La phrase nominale est une phrase dont le prédicat n'est pas un verbe : Point d'argent, point de Suisse (CORNEILLE), Impos- sible de le croire . »
En somme, la phrase nominale est conçue selon la lin- guistique française comme une phrase à prédicat non verbal1, qu'il s'agisse de la phrase assertive, interroga- tive, impérative ou exclamative2. D'une façon générale, il y a donc quatre types de phrases nominales en fran- çais.
(a) phrase à copule ; Marie est très belle.
(b) phrase actualisée par un présentatif ; Il y a de l'argent pour ce projet.
(c) phrase à verbe support ; Luc a l'audace de men- tir à Léa.
(d) phrase sans verbe ; Prière de ne pas se pencher à la portière.
L'énoncé de type « Pas de X » est une des phrases nominales sans verbe (type d), dont la linguistique française a établit le statut.
Koichiro Kawashima
interprétations
Phrase nominale de type « Pas de X » et ses deux
* KAWASHIMA, Koichiro (1996), Phrase nominale de type « Pas de X » et ses deux interprétations, Mémoire de D. E. A., Université de Paris III.
1 Tout dépend donc des définitions de la phrase, du prédicat et de l'élément non verbal. Nous n'en parlons pas dans ce mémoire.
2 DUBOIS et al. (1973 ; p.340.) :
« On appelle phrase nominale la phrase assertive dont le prédicat ne comporte ni verbe ni copule ; par exemple, Omnia praeclara rara est une phrase latine où il n'y a pas la copule sunt. On appelle aussi phrase nominale une phrase impérative, interrogative, emphatique sans verbe : la phrase française Admirable, ce tableau ! est une phrase emphatique nominale. Silence ! est une phrase impérative sans verbe. »
L'objet de notre recherche portera donc sur ce type d'énoncé, objet pour lequel nous définirons la portée et la limite, ainsi qu'un corpus aussi homogène et représentatif que possible.
1.2. Délimitation d'objet
Nous ne travaillerons pas dans ce mémoire sur toutes sortes de phrases nominales de type « Pas de X ». Il y a, en effet, deux sortes de « Pas de X », selon que le contexte est ou non pris en considération.
Il s'agit, d'une part, de la reprise : « Pas de X » ren- voie directement à son contexte. En voici quelques ex- emples.
(a) Y a pas d'soirée à l'hôtel. Juste deux trois p'tites réunions. Pas d'soirée. (FR-p.21.)
Dans (a) « Pas de soirée » reprend « Y a pas d' ».
C'est le cas de la reprise.
(b) Holà, holà ! Je croyais qu'on s'calmait ? Qu'y avait pas d'panique ? Pas d'agressivité ? (FR- p.21.)
(c) On entendait rien, pas de verre brisé ni même un cri. Je suis resté stupéfait. (37°2-p.251.)
« Pas d'agressiveté » reprend « Qu'y avait pas d' » et « pas de verre » renvoie à « On entendait rien ».
Nous laisserons de côté ce type de « Pas de X », car il repose sur une multiplicité d'interprétation. Dans la mesure où la reprise a une source interprétative ex- plicite par rapport à son contexte, il n'est pas besoin de le rechercher.
Il y a, d'autre part, le cas où « Pas de X » ne reprend rien dans le contexte. Autrement dit, il ne renvoie pas directement à lui.
(82)Je dois donc recoudre les bords de la dure-mère pour fermer l'ouverture. Là, pas de problème.
(KK-p.38.)
« Pas de problème » n'a rien à reprendre dans (82).
Il s'agit d'une « autonomie » contextuelle. On parle plus généralement d'« autonomie3 » à propos des mo- nèmes, des synthèmes ou des syntagmes. Cependant, faute d'expression plus adéquate, nous dirons « Pas de X autonome4 » pour le distinguer de la reprise, quand il ne reprend rien dans le contexte, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de source explicite interprétative.5
C'est ce « Pas de X autonome » qui fait l'objet du présent mémoire. Il n'a pas de source interprétative explicite mais sans doute implicite, et c'est ce que nous voulons étudier ci-dessous en particulier.
1.3. Présentation du corpus
Nous avons constitué le corpus de « Pas de X auto- nome » à partir de :
(a) ALLEN, Woody (1993), Maris et femmes, Paris : Seuil. (en abrégé MF) [scénario de film]
(b) ANDERS, ROCKWELL, RODRIQUEZ et TARAN- TINO (1996), Four Rooms, Paris : 10/18. (en abrégé FR) [scénario de film]
(c) ANOUILH, Jean (1953), L'alouette, s.l. : La Table Ronde, collection Folio. (en abrégé Alouette) [pièce de théâtre]
(d) ANOUILH, Jean (1959), Becket, s.l. : La Table Ronde, collection Folio. (en abrégé Becket) [pièce de théâtre]
(e) CAMPION, Jane (1994), La leçon de piano, Paris : 10/18. (en abrégé LP) [scénario de film]
(f) CAMUS, Albert (1958), Caligula suivi de Le malen- tendu, Paris : Gallimard, collection Folio. (en abrégé Caligula) [pièce de théâtre]
(g) DAHL, Roald (1962), Kiss Kiss, Paris : Gallimard, collection Folio. (en abrégé KK) [nouvelles]
(h) DJIAN, Philippe (1985), 37°2 le matin, Paris : J'ai lu. (en abrégé 37°2) [roman]
(i) SAN-ANTONIO (1959), San-Antonio met le paquet, Paris : Fleuve Noir. (en abrégé San-A.) [roman]
(j) SOLLERS, Philippe (1991), La fête à Venise, Paris : Gallimard, collection Folio. (en abrégé FV) [roman]
(k) TARANTINO, Quentin (1995), Pulp Fiction, Paris : 10/18. (en abrégé PF) [scénario de film]
3 MOUNIN (1974 ; P.47.) : « Dans la syntaxe fonctionnelle de Martinet, un monème autonome est celui indiqué par lui-même, c'est-à-dire par son sens, son rapport avec les autres éléments de l'expérience à communiquer. »
4 MARTINET (1985 ; p.196.) : « Les énoncés autonomes sont ceux qui ne dépendent en rien des contextes et des situations dans lesquels ils sont produits. » Dans ce sens, « Pas de X autonome » n'en est pas du tout indépendant. Il n'est autonome que par rapport à la reprise.
5 L'« Autonomie » est une sorte d'« indépendance ». Il est à noter que plus l'énoncé est indépendant du contexte ou de la situation, moins il demande à ceux-ci de propriété spécifique pour y apparaître. Cela veut dire que plus l'énoncé est indépendant, moins il est spécifique. En d'autres termes, ce qui supporte l'indépendance n'est pas la propriété spécifique mais le manque de propriété spécifique.
(l) TARANTINO, Quentin (1996), Reservoir Dogs / True Romance, Paris : 10/18. (en abrégé RD/TR) [scé- nario de film]
(m) TARANTINO, Quentin (1996), Une nuit en enfer, Paris : 10/18. (en abrégé NE) [scénario de film]
Ce corpus figure intégralement en annexe de telle sorte qu'il soit plus facile de consulter nos exemples, qui y sont alphabétiquement rangés et numérotés selon les éléments X.
Notre analyse se fonde sur 112 occurrences, ce qui devrait suffire à un sujet aussi limité que le nôtre. De plus, nous avons voulu soumettre nos exemples à un traitement statistique (voir 2.6.). Il est donc possible que 112 occurrences ne semblent pas suffisantes pour obtenir un résultat précis. Mais elles permettent du moins de montrer quelle peut être la ou les tendances.
Nous regrettons de ne pas proposer de corpus oral proprement dit. Du point de vue de sa fréquence, le langage n'est pas essentiellement tourné vers l'écriture mais plutôt vers la conversation orale. Un corpus oral, surtout dans l'étude d'énoncés comme « Pas de X », in- terénonciatifs, situationnels et contextuels, aurait donc été bienvenu. Il s'agit là d'une des limites critiques de notre corpus.
1.4. Problématique
Comparons les exemples (82)6 et (21). Une différence interprétative apparaît portant sur l'énoncé « Pas de X ».
(82)Je dois donc recoudre les bords de la dure-mère pour fermer l'ouverture. Là, pas de problème.
(KK-p.38.)
(21)Mais rentrez vos armes. Pas de provocation, s'il vous plaît. (Becket-p.70.)
Dans (82), l'énoncé « pas de problème » exprime un constat : il n'y a pas de difficulté ; tandis que « pas de provocation » de (21), d'autre part, s'affirme comme équivalent de « ne provoquez pas ».
Nous parlerons d'emploi ou usage assertif lorsque la forme « Pas de X » se dit à propos de la négation de X, tandis que nous parlerons d'emploi ou usage in- jonctif7 lorsque cette même forme s'énonce pour que l'interlocuteur change d'action.
D'où vient la distinction entre ces deux interpréta- tions ?
2. Théorie : principe d'économie
Dans ce chapitre, il nous a semblé essentiel d'aborder les notions dont nous aurons à nous servir tout au long de notre étude. Il s'agit surtout des notions dites marquée / non-marquée. Elles font partie, en quelque sorte, du principe de l'économie, qui influencerait forte- ment l'activité humaine y compris linguistique. Mais pour mieux les comprendre, il faut aussi comprendre les notions de neutralisation et de fréquence.
2.1. Economie
Que doit-on entendre par économie en linguistique ? Elle ne signifie pas une pure et simple diminution de dépense d'énergie, mais un équilibre entre des forces contradictoires : besoins de communication et inertie, qui entrent en conflit à chaque instant de la vie lan- gagière. Selon MARTINET (1991 ; pp.176-177.),
« L'évolution linguistique peut être conçue comme régie par l'antinomie permanente entre les besoins communicatifs de l'homme et sa tendance à réduire au minimum son activité mentale et physique. Ici, comme ailleurs, le comportement humain est soumis à la loi du moindre effort selon laquelle l'homme ne se dépense que dans la mesure où il peut ainsi at- teindre aux buts qu'il s'est fixés. »
Ce n'est pas seulement « l'évolution linguistique » mais aussi le comportement général qui est régi par ce principe d'économie. Cet équilibre est également une partie primordiale de la réalité linguistique.
S'il y avait cent phonèmes en français (il y en a tren- taine en réalité), le mot prendrait peut-être une forme plus courte, parce que le mot est une permutation et une combinaison des phonèmes. Il faudrait alors moins d'énergie pour articuler le mot. Mais il serait par con- tre plus fatiguant de distinguer cent phonèmes. En fait, c'est l'équilibre entre ces deux facteurs qui décide du nombre réel des phonèmes.8
Le sujet en français est dit obligatoire en ce sens qu'il est automatiquement entraîné par le prédicat. Il
6 Cette numérotation correspond à celle de l'annexe.
7 Voir à l'annexe (1)〜(22).
8 MARTINET (1955 ; pp.94-95.)
est physiquement fatiguant de toujours manifester le sujet même s'il est explicite pour le locuteur et son interlocuteur9. Mais d'autre part, cet automatisme per- met de se débarrasser mentalement de choisir d'avoir à choisir tout le temps ajout du sujet ou non. On pour- rait dire que cette automatisation est un résultat pro- visoire du conflit entre ces deux facteurs10. Cela ferait aussi supposer qu'il est, en général, plus fatiguant de penser toujours au sujet que de le manifester automa- tiquement.11
C'est cette loi du moindre effort qui influence le plus fortement l'activité linguistique. Il semble par- fois qu'elle se soumette à la cognition ou à la logique.
Cependant même si la réalité linguistique s'y soumet, ce peut être simplement parce qu'il est moins fatiguant de suivre la cognition ou la logique que d'y résister. En ce sens l'aspect cognitif ou logique n'est qu'une partie du principe d'économie.
On peut donc parler d'« économie », lorsqu'on se dé- barasse de ce qui est superflu, de ce qui ne convient pas à nos besoins. On a certaines manières linguitiques de se débarasser de ce qui n'est pas nécessaire. Un de ces dispositifs est, par exemple, de dissoudre pro- visoirement, dans certaines conditions, les oppositions qui existent d'habitude. C'est une des automatisation que l'on appelle « neutralisation ».
Cette notion est étroitement liée à celles de « fréquence
» et de « marque ». Ells font partie toutes les trois du principe d'économie.
2.2. Neutralisation
La neutralisation est une notion d'origine pho- nologique. En phonologie, elle est la dissolution d'une opposition distinctive dans certaines positions de la chaîne parlée. L'opposition dont on a conscience d'ordinaire n'est plus pertinente dans un contexte pho- nique déterminé, ce qu'on appelle neutralisation.12
Soient A et B deux phonèmes en opposition. On parle de neutralisation, lorsque A ne figure plus dans cer- taines conditions et que seul B apparaît. On dit aussi que A et B se neutralisent en B dans telles conditions.
En russe et en allemand, il y a une opposition api- cale sonore~apicale sourd /t/~/d/. Cette opposition, cependant, se dissout à la finale du mot où on n'entend plus que /t/. Le choix entre ces deux phonèmes n'est plus possible. On peut dire dans ce cas que l'opposition distinctive /t/~/d/ est neutralisée en [t] à la finale du mot.13 En allemand, par exemple, le mot wald , qui veut dire forêt , se prononce [valt].
Il convient d'ajouter que quand la neutralisation se réalise, les phonèmes se neutralisent en phonème plus simple. /t/ est plus simple que /d/ en ce sens qu'il n'implique pas de vibration de la glotte. Cela renvoie au principe d'économie. Lors de cette neutralisation, on épargne l'énergie dont on a besoin pour faire vibrer la glotte.
Or, peut-on utiliser cette notion dans le domaine des oppositions d'unités significatives ? et si oui com- ment ? C'est un problème toujours controversé.14 Nous n'entrerons pas ici dans le détail de ce problème et remarquerons une chose : une de ces difficultés est qu'avant de parler de neutralisation il faut confirmer qu'il y a des oppositions significatives.15
2.3. Fréquence
Il n'est pas difficile de comprendre la notion de fréquence. Il suffit pour le moment de l'entendre dans un sens ordinaire. La fréquence représente le nombre d'occurrences d'un phénomène. Si l'on rencontre le mot A mille fois et le mot B une seule fois dans un même corpus assez homogène, on peut dire que le mot A est mille fois plus fréquent que le mot B, et que le mot A est à haute fréquence et le mot B à faible fréquence.
L'important à propos de la fréquence est qu'habituel-
9 MARTINET (1985 ; p.206.) : « (…), contexte et situation aidant, la présence du pronom personnel était indispensable à l'interprétation correct du message dans moins de 10 % des cas. »
10 MARTINET (1985 ; pp.205-206.)
11 Si nous disons « en général », c'est parce que les besoins communicatifs varient à chaque instant selon les conditions.
12 MARTINET (1956 ; p.42.) : « Lorsque la différence entre deux phonèmes ne saurait, en certaines positions, servir à des fins distinc- tives, on dit que l'opposition entre ces deux phonèmes est neutralisée. »
MARTINET (1957 ; pp.7-8.) : « On parle, en phonologie, de neutralisation lorsque, dans un contexte défini en termes de phonèmes, de traits prosodiques (suprasegmental) et de limites entre éléments signifiants (junctures), se révèle inutilisable la distinction entre deux ou plus de deux phonèmes qui sont seuls à posséder certaines caractéristiques phoniques. »
13 DUBOIS et al. (1973 ; p.336.), MARTINET (1965 ; p.181.), MARTINET (1991 ; p.78.), MOUNIN (1974 ; p.230.).
14 Voir les Travaux de l'institut de linguistique II (1957), MARTINET (1968), et plus récemment, BENTOLILA, Fernand (1992), « La neutralisation de monèmes », La linguistique 28, pp.121-128.
15 MARTINET (1968 ; p.15.) : « Nous avons vu que, pour qu'on puisse, en phonologie, parler de neutralisation, il faut que les unités neu- tralisables soient en rapport exclusif, c'est-à-dire qu'elles aient une base commune qu'elles sont les seules à présenter. »
lement, l'élément de grande fréquence est plus signi- ficatif, non-spécifique et abstrait que celui de faible fréquence. D'après MARTINET (1991 ; p.184.),
« La chose est évidente lorsqu'on pense aux contex- tes qui permettent un choix plus vaste : après il a planté un …, pommier est, sous nos climats, plus pro- bable que baobab ; après un début aussi peu spéci- fiant que j'ai rencontré un …, ami a plus de chance de figurer que dinosaure . Les mots pommier et ami, beaucoup plus probable, ici, que baobab et dino- saure , ont, de ce fait, une information beaucoup plus faible. »
Autrement dit, l'unité significative de grande fréquence est normalement moins informative que celle de faible fréquence. Ce qu'on peut prévoir n'a pas beaucoup d'information. Si Pierre est toujours en retard et qu'il n'est pas venu aujourd'hui non plus à l'heure, ce retard n'apporte pas d'information spéci- fique. Ce n'est qu'un événement tout à fait ordinaire.
Et c'est à partir de cette fréquence qu'on peut prévoir cet événement. Plus la fréquence des retards de Pierre est élevée, plus son retard perd d'information.
Or, quand l'unité est plus informative, cela veut dire qu'elle a plus de propriétés spécifiques. MOUNIN (1974
; p.148.) explique sur ce point qu'
« On peut remarquer aussi, de façon moins rigoureuse, que ce sont les unités les moins fréquentes qui comportent le plus de traits séman- tiques spécifiques. Ils ont donc le plus grand contenu d'information : on peut aussi opposer avoir , extrême- ment fréquent, à détenir , très peu fréquent. »
On peut aussi dire presque la même chose en termes logiques, en se référant plutôt à la réalité extra-linguis- tique. En effet, l'objet dont l'intension est grande a une petite extension. MOUNIN (1974 ; p.181.) encore écrit :
« Plus l'intension d'un terme (le nombre de traits)
est grande, plus l'extension (la classe des objets dénotés) est restreinte. Il faut plus de traits pour définir hêtre que pour définir arbre , mais il y a dans l'univers observé plus d'arbres que de hêtres. »
En somme, plus l'unité est fréquente, plus le champ sémantique qu'elle recouvre est large, abstrait et gé- néral. Cette conception est très utile pour l'analyse
linguistique, surtout quand on parle d'une unité signifi- cative.
2.4. Marque phonologique
C'est en phonologie qu'on s'est servi tout d'abord de la notion de marque. En face d'une opposition priva- tive, on appelle marque le trait pertinent présent dans un phonème et absent dans l'autre, c'est-à-dire qui per- met de distinguer l'un de l'autre. On qualifie le premier phonème de marqué et le dernier de non-marqué.
Par exemple, en français, les phonèmes /b/ et /p/
sont en opposition particulière parce que /b/ a un trait pertinent dit sonorité qui est absent dans /p/. Dans ce cas la sonorité est appelée marque et /b/ est un phonème marqué, tandis que /p/ est un phonème non- marqué.
En bref, d'après MARTINET (1965 ; p.181.), « On dit que certains phonèmes sont « marqués » lorsqu'on peut les considérer comme la somme des caractéris- tiques distinctives d'un autre phonème dit « non mar- qué » plus un trait distinctif particulier dit « marque » : (…). »
Or, d'une façon rigoureuse, on ne peut pas parler de marque avant que des critères formels ne s'appliquent.
Ces critères sont la neutralisation et la fréquence.
2.4.1. Premier critère : neutralisation
La réalisation d'une neutralisation constitue sou- vent un critère décisif pour distinguer les phonèmes
« marqué » et « non-marqué » en face d'une opposition.
MARTINET (1965 ; p.181.) s'explique sur ce point.
« (…) : en russe, le phonème marqué /d/ est la somme des traits distinctifs propres au phonème /t/, apicalité, oralité, caractère dur, plus le trait distinctif de voix qui le distingue de /t/. L'établissement de cette hiérarchie entre /t/ et /d/ ne doit pas être fondé sur une idée préconçue de l'importance rela- tive des vibrations de la glotte qui caractérisent /d/
et de la force articulatoire qui est supérieur pour /t/, mais sur le fait qu'en russe l'opposition /t/~/d/
se neutralise en [t], à la finale du mot ; (…). »
Soient x, y, z des traits pertinents phoniques. On peut dire que z est une marque, lorsque le phonème A (x + y + z) et l'autre phonème B (x + y) se neutralisent en B dans certaines conditions, c'est-à-dire qu'on fait l'économie du trait pertinent z. En russe l'opposition apicale sonore~apicale sourde /d/~/t/ est neutralisée
en [t] à la finale du mot, ce qui permet de qualifier de marque la vibration de la glotte.
Dans cette optique, en face de l'opposition française /t/~/d/, on ne pourrait pas dire lequel est le phonème marqué et lequel le phonème non-marqué, puisqu'en français cette opposition n'est pas neutralisable. Dans ce cas, toutefois, on peut se servir du deuxième critère moins rigoureux : la fréquence.
2.4.2. Deuxième critère : fréquence
Le deuxième critère de la marque est la fréquence.
Le phonème moins fréquent est marqué et le phonème plus fréquent est non-marqué. Ce critère participe du principe d'économie. Citons une fois encore MARTI- NET (1965 ; pp.181-182.).
« Un critère annexe de la marque est la fréquence : on s'attend à ce que, dans une langue comme le russe où l'opposition /t/~/d/ est neutralisable, le phonème marqué /d/ soit moins fréquent que le pho- nème non marqué /t/ et (…). Cette attente se fonde sur des considérations d'économie : une articulation plus complexe a des chances d'être moins fréquente qu'une articulation moins complexe ; étant moins fréquente, elle est plus informatrice, et le gain en in- formation compense la dépense d'énergie supplémen- taire nécessaire à sa production. Dans une langue où la disproportion entre la basse fréquence des voisées
(/b/, /v/, /d/, etc.) et la haute fréquence des non- voisées (/p/, /f/, /t/, etc.) se révélerait considérable, on pourrait légitimement être tenté de parler de /b/, /v/, /d/, etc., comme d'une série marquée, même en l'absence de toute neutralisation. »
D'une manière générale, plus une unité est fréquente, moins elle apporte d'information. La fréquence et l'information sont donc proportionnellement in- verse l'une de l'autre. De plus l'accroissement de la fréquence, c'est-à-dire la diminution de l'information, a tendance à réduire la quantité d'énergie nécessaire à la communication. Ce qui est fréquent doit être maniable.
Ceci représente le principe d'économie.
Ce critère moins rigoureux de la fréquence a un avantage. On peut dire à l'appui de ce critère qu'en français, /d/ est marqué et /t/ est non-marqué même s'il n'y a pas de neutralisation.
Il permet aussi d'appliquer plus aisément la notion de marque à des unités significatives, même en l'absence de neutralisation, bien que cette facilité risque de con- duire à des conclusions hâtives.
2.5. Notion étendue de marque
Vu son efficacité pour l'analyse linguistique, il serait naturel de vouloir transposer la notion de marque sur le plan des unités significatives. Selon MOUNIN (1974 ; p.210.),
« On a pris l'habitude de donner à marqué et non- marqué un sens plus abstrait, suivant lequel le terme marqué et le terme non-marqué d'une opposition ne sont pas forcément distingués par la présence ou l'absence d'une certaine unité manifeste. Ce qui les distingue alors, c'est la taille de leur extension : le terme marqué a une extension plus petite. Autre- ment dit, le terme non-marqué a un sens plus gé- néral : dans les couples romper /casser, erroné /faux, garçon /enfant le premier terme de chaque couple est dit marqué. »
Cependant, pour parler de marque sur le plan des unités significatives, il vaudrait mieux ap- pliquer les deux critères de neutralisation et de fréquence tout comme en phonologie.16 MARTINET
(1965 ; pp.182-183.) prend pour exemple l'opposition indicatif~subjonctif. Il montre, en effet, que l'indicatif est non-marqué et le subjonctif marqué.
« On cherche ensuite à appliquer certains critères, celui de la neutralisation, par exemple : y a-t-il des contextes où seul peut apparaître un des deux modes ? Sans doute. (…) Mais la constatation que, hors de survivances, l'indicatif est le seul des deux modes attesté en proposition principale est déci- sive : l'indicatif est non marqué puisqu'il apparaît hors de toute pression du contexte. (…) Ici, encore, la fréquence représente un critère subsidiaire qui n'est pas négligeable et qui pourrait être d'un grand secours en l'absence de neutralisation convenable. La raisonnement fondé sur l'économie du langage qui a été développé ci-dessus pour justifier l'emploi du critère de la fréquence vaut aussi bien dans le cas des unités significatives que dans celui des unités
16 A vrai dire, il y a un autre critère indispensable à appliquer. Pour parler de marque il faut tout d'abord confirmer qu'il y a bien des oppositions entre les unités significatives en question. S'il n'y a pas d'opposition, ça n'a pas de sens de parler de marque.
distinctives. »
Quoi qu'il en soit, il n'est pas toujours facile d'appliquer le critère de la neutralisation à des unités significatives. En fait ce critère déclenche une contro- verse dans la plupart des cas.17 Il reste, toutefois, un autre crirère suffisamment valable : la fréquence.
D'une façon générale, l'élément à haute fréquence est non-marqué tandis que celui à faible fréquence est marqué. Le marqué réclame plus d'énergie que le non- marqué, et le besoin d'énergie a tendance à affaiblir la fréquence. Cela permet de supposer que l'indicatif est plus fréquent que le subjonctif, ce qui est réellement le cas.
Rappelons-nous ici que plus l'unité linguistique est fréquente, plus le champ sémantique qu'elle recouvre est large, abstrait et général. On peut conclure de ce fait que l'élément non-marqué est plus abstrait et gé- néral, en d'autres termes, moins spécifique que celui qu'est marqué. Pour MARTINET (1979 ; pp.11-12.), par exemple, le singulier, le présent et l'indicatif sont non-marqués et ils n'ont, par conséquent, pas de sens spécifié.
« La classe dite du « nombre » ne comporte qu'un monème, le « pluriel » qui s'oppose à son absence.
(…) Le « singulier » n'a donc ni valeur spécifique, ni représentant formel dans l'énoncé, ou, en termes plus simples, ni forme ni sens. (…)
Ce qu'on vient de dire du « singulier » vaut égale- ment pour d'autres notions traditionnelles comme le « présent » ou l'« indicatif ». Le « présent » est l'absence de temps spécifié et l'« indicatif » l'absence de spécification modale, correspondant, l'un et l'autre, à la forme nue du monème verbal. Il n'y a donc pas plus de monème « présent » ou de monème « indi- catif » que de monème « singulier » : (…) »
Nous n'irons pas ici jusqu'à dire qu'ils n'ont pas de sens. Mais nous voulons simplement faire remarquer
que le singulier, le présent et l'indicatif peuvent être non-marqués s'ils sont moins fréquent que les autres éléments ; de plus ils n'ont pas de forme propre, et de ce fait ils peuvent occuper un champ sémantique plus large et plus général. Ne pas avoir de sens est une chose, être moins spécifique en est une autre. Il s'agit là toujours de la comparaison. C'est justement cette relativité qu'introduit le critère de la fréquence.
Toujours est-il, l'important est que le non-marqué, c'est-à-dire l'élément plus fréquent recouvre un champ significatif plus vaste, général et abstrait que le mar- qué, l'élément moins fréquent.18
2.6. Fréquence et « Pas de X »
Comparons les exemples (82) et (21). Une différence interprétative apparaît portant sur l'énoncé « Pas de X ».
(82)Je dois donc recoudre les bords de la dure- mère pour fermer l'ouverture. Là, pas de problème . (KK-p.38.)
(21)Mais rentrez vos armes. Pas de provocation , s'il vous plaît. (Becket-p.70.)
Dans (82), l'énoncé « pas de problème » exprime un constat : il n'y a pas de difficulté, tandis que « pas de provocation » de (21), d'autre part, s'affirme comme équivalent de « ne provoquez pas ».
Nous parlerons d'emploi ou usage assertif lorsque la forme « Pas de X » se dit à propos de la négation de X, tandis que nous parlerons d'emploi ou usage injonctif lorsque l'on donne un ordre. En fait, « pas de problème » (82) se dit pour constater l'absence d'un problème, tandis que l'on s'attend en entendant « pas de provocation » (21) à ce que l'interlocuteur change d'action. On pourra donc admettre qu'il y a deux emp- lois tout à fait différents dans « Pas de X ».
Y a-t-il entre ces deux usages la différence remarqua- ble de la fréquence ? La réponse est oui. Sur 112 oc- currences de notre corpus, l'emploi que nous appelons assertif représente 90 occurrences tandis que l'emploi
17 La neutralisation est une des notions les plus controversées même en phonologie. Par exemple, voir les discussions entre E.
BUYSSENS et R. VION.
AKAMATSU, Tsutomu (1976), « Peut-on dissocier « neutralisation » et « archiphonème » ? », La linguistique 12, pp.27-32.
BUYSSENS, Eric (1972), « Phonème, archiphonème et pertinence », La linguistique 8, pp.39-58.
BUYSSENS, Eric (1975), « A propos de l'archiphonème », La linguistique 11, pp.35-38.
BUYSSENS, Eric (1977), « A propos de l'archiphonème », La linguistique 13, pp.51-54.
VION, Robert (1974), « Les notions de neutralisation et d'archiphonème en phonologie », La linguistique 10, pp.33-52.
18 MARTINET (1955 ; p.94.) : « Sur le plan des mots et des signes, chaque communauté linguistique trouve à chaque instant un équili- bre entre les besoins d'expression qui demandent des unités plus nombreuses, plus spécifiques et proportionnellement moins fréquentes, et l'inertie naturelle qui pousse vers un nombre plus restreint d'unités plus générales et d'emploi plus fréquent. »
nommé injonctif en représente 22.19 Ce résultat montre que l'emploi assertif est beaucoup plus fréquent que celui d'injonctif.
Ce comptage de la fréquence pourrait semble super- flu, puisqu'on sait déjà intuitivement que l'assertion est plus fréquente que l'injonction, l'interrogation ou l'exclamation. Mais il a cependant un avantage non né- gligeable. Dans la mesure où les deux usages, assertif et injonctif, ont la même formede « Pas de X », on peut dire dans des conditions homogènes que l'assertion est apparemment plus fréquente que l'injonction.
Cette constatation permet de supposer que l'emploi assertif est non-marqué et celui d'injonctif est marqué
(voir 2.4.2.). On pourrait aussi suggérer de ce fait que l'assertion occupe un champ sémantique plus large, plus abstrait et plus général que l'injonction.
Or, que faut-il entendre par assertion ou injonction en face de « Pas de X » ?
3. Définitions : assertion et injonction
Nous avons déjà vu ci-dessus que « Pas de X » avait deux usages différents. Reprenons les même exemples.
(82)Je dois donc recoudre les bords de la dure-mère pour fermer l'ouverture. Là, pas de problème.
(KK-p.38.)
(21)Mais rentrez vos armes. Pas de provocation, s'il vous plaît. (Becket-p.70.)
Si nous avons dit d'assertif ou d'injonctif en face de ces exemples, c'est parce que nous présupposons avant tout qu'il y a en français quatre types d'énoncé : as- sertif, interrogatif, impératif et exclamatif. Il s'agit là souvent de la modalité.
Mais qu'est-ce que la notion de modalité ? De quelle manière les deux usages de « Pas de X » correspon- dent-ils aux modalités assertive, interrogative, exclama- tive ou injonctive ?
3.1. Modalité
La modalité est une notion très polysémique, éventu- ellement même ambiguë. Elle est une notion toujours controversée. Il est donc impossible de la définir pleine-
ment. Mais si nous parlons d'assertion ou d'injonction, il faudrait au moins montrer de quelle façon nous com- prenons ces notions.
Quel que soit la définition de la modalité20, on peut dire qu'il y a en français quatre types d'énoncé d'un point de vue syntaxique, sémantique ou pragmatique.
Des modalités peuvent correspondre à ces quatre types d'énoncé. D'après MOREL (1996 ; p.151.), par ex- emple, la modalité d'énonciation est une :
« attitude de l'énonciateur vis-à-vis de celui auquel il s'adresse, qui correspond à des types syntaxiques de phrase différents. On distinque généralement quatre modalités d'énonciation : assertive (trans- mission d'information), interrogative (demande d'information), impérative (demande adressée à l'autre de modifier quelque chose dans la situation)
et exclamative (manifestation d'un point de vue per- sonnel de l'énonciateur dont il pense que celui auquel il s'adresse ne le partage pas nécessairement). »
Dans ce présent mémoire, la modalité est purement et simplement un étiquettage21 de l'énoncé « Pas de X » selon l'attitude et le mode de communication du locuteur en face de son interlocuteur.
(33)Pas de chance, Seymour, tu viens de le rater.
(RD/TR-p.69.)
(5)Et Jimmie, pas de connerie, vas pas mettre ce truc dans la poubelle pour que demain l'éboueur le ramasse. (PF-p.174.)
(68)Locuteur A : Huit plombes, pas plus tard, ça joue ?
Locuteur B : Promis ; j'emmènerai Müller, pas d'objection ? (San-A.-p.89.)
(99)Locuteur A : Méfie-toi des portiers du nuit, des moutards, des putes et des scènes de ménage.
(…) Et de pas coucher avec la clientèle.
Locuteur B : Ça, pas de risque avec moi ! (FR-p.14.)
Or, nous voulons ici faire remarquer que l'on a là aus- si quatre types de « Pas de X ». Dans (33), « Pas de X » constitue une modalité assertive (Tu n'as pas de chance). « Pas de X » de (5) est une modalité injonc-
19 Voir à l'annexe (1)〜(22).
20 Voici un exemple de sa définition. GROUSSIER et RIVIERE (1996 ; p.120.) : « Détermination énonciative d'une lexis prédiquée par laquelle l'énonciateur indique dans quelle mesure il attribue à ce qu'il prédique une valeur référentielle. L'énonciateur peut soit spécifier dans ce but le degré et les conditions de validité de la lexis prédiquée, soit se placer en-dehors de ce plan (passage au plan du fictif). »
21 En tout cas, cette conception a peut-être été à la source de cette notion de modalité.
tive (Ne fais pas de connerie) tandis que celui de (68)
représente une modalité interrogative (Est-ce que tu n'as pas d'objection ?)et celui de (99) une modalité exclamative (Tu parles s'il n'y a pas de risque avec moi ! !).
Nous avons ci-dessus parlé d'emploi ou usage asser- tif lorsque la forme « pas de X » se dit à propos de la négation de X, tandis que nous avons parlé d'emploi ou usage injonctif lorsque cette même forme s'énonce pour que l'interlocuter réagisse. Il s'ensuit que l'emploi assertif se compose de trois modalités c'est-à-dire trois types d'énoncé dits assertif, interrogatif et exclamatif.
Ce chevauchement terminologique constitue-t-il un problème théorique ? Non. Quoi qu'il en soit, c'est es- sentiellement l'opposition entre l'assertion et l'injonction qui assure une dintinction significative entre les emp- lois que nous appelons assertif et injonctif. L'opposition entre l'assertion et l'injonction serait plus forte que celle qu'il y a entre les autres. On ne pourrait nier que les significations de « Pas de X » dans (33), (68) et
(99) sont proches les unes des autres par rapport à celle dans (5). L'« inexistence » n'est rien que la signi- fication en soi de l'assertion dans « Pas de X ». Ce fait montre la force de l'opposition assertion~injonction.22 Ce qui nous importe, c'est donc de poser ce qu'est l'assertion ou l'injonction.
3.2. Injonction
Concernant la question de l'injonction, il existe peu de controverse.
Selon , par exemple, JAKOBSON (1963 ; p.216.), c'est
« l'orientation vers le destinataire » qui « trouve son expression grammaticale la plus pure dans le vocatif et l'impératif, (…). » D'après BENVENISTE (1974 ; p.84.), c'est l'« ordre, appel conçus dans des catégories comme l'impératif, le vocatif, impliquant un rapport vivant et
immédiat de l'énonciateur à l'autre dans une référence nécessaire au temps de l'énonciation. »
Il nous suffirait de définir l'injonction dans un sens plus ou moins analogue.23 « La modalité injonctive con- siste, pour l'énonciateur, à exercer sur le coénonciateur une contrainte pour qu'il déclenche une action. »24 Nous ajouterons cependant une seule remarque : l'injonction est une modalité marquée par rapport à l'assertion, dans la mesure où elle est beaucoup moins fréquente que celle-ci. De plus dans une phrase ver- bale, elle est à proprement parler marquée par une forme particulière de verbe sans pronom-sujet.
3.3. Assertion
L'assertion est une notion polysémique. Il est en fait difficile de la définir clairement. Ses définitions sont plus ou moins obscures et abstraites par rapport à l'injonction.
Nous en citons quelques passages représentatifs ci- dessous :
BENVENISTE (1966 ; p.154.) : « Une assertion finie, du fait même qu'elle est assertion, implique référence de l'énoncé à un ordre différent, qui est l'ordre de la réalité. A la relation grammaticale qui unit les membres de l'énoncé s'ajoute implicitement un « cela est ! » qui relie l'agencement linguistique au système de la réalité. »
BENVENISTE (1974 ; p.84.) : « Dans son tour syn- taxique comme dans son intonation, l'assertion vise à communiquer une certitude, elle est la manifestation la plus commune de la présence du locuteur dans l'énonciation, elle a même des instruments spéci- fiques qui l'expriment ou l'impliquent, les mots oui et non assertant positivement ou négativement une
22 Ce raisonnement pourrait être plus profondement développé. Cependant cela n'entre pas dans le cadre de ce travail. Nous nous con- tenterons de ci suit citer quelques passages qui lui sont relatifs.
CULIOLI (1985 ; p.73.) : « Il s'agit de poser le problème de l'assertion, puis de la désassertion, lorsqu'on a une forme assertive compatible avec l'interrogation, soit équi-pondérée soit biaisée ; (…). »
CULIOLI (1985 ; p.81.) : « (…) car [l'injonction] c'est l'anti-assertion par excellence : dans l'assertion on dit que telle chose est ou n'est pas et dans l'injonction on dit : "que telle chose soit ou ne soit pas". »
GROUSSIER et RIVIERE (1996 ; p.105.) : « La modalité injonctive appartient à l'intersection entre 1er ordre des modalités (parce qu'elle est mutuellement exclusive avec l'assertion) et (…). »
JAKOBSON (1963 ; p.216.) : « Les phrases impératives diffèrent sur un point fondamental des phrases déclaratives : celles-ci peuvent et celles-là ne peuvent pas être soumises à une épreuve de vérité. Quand, (…), Nano (…) dit « Buvez ! », l'impératif ne peut pas provoquer la question « est-ce vrai ou n'est-ce pas vrai ? », qui peut toutefois parfaitement se poser après des phrases telles que : « on buvait », « on boira », « on boirait ». De plus, contrairement aux phrases à l'impératif, les phrases déclaratives peuvent être converties en phrases interrogatives : « buvait-on ? », « boira-t-on ? », « boirait-on ? » »
23 CULIOLI (1985 ; p.81.) : « J'ajoute aussi l'injonction que j'entends dans son sens très général, qui va de l'ordre à la prière et même au souhait en passant par la requête, la suggestion. »
24 GROUSSIER et RIVIERE (1996 ; p.105.).
proposition. »
DUBOIS et al. (1973 ; p.54.) : « L'assertion est le mode ou type de communication institué par le sujet parlant entre lui et son (ou ses) interlocuteur(s)
et consistant à faire dépendre ses propositions d'une phrase implicite Je te dis que (…). »
GROUSSIER et RIVIERE (1996 ; p.12.) : « Modalité du premier ordre dans laquelle l'énonciateur in- dique que, selon lui, il y a conformité entre ce qu'il prédique dans son énoncé et ce qu'il considère (im- plicitement) comme étant un fait avéré. »
MOUNIN (1974 ; p.14.) : « Type de phrase énoncia- tive ou déclarative, appelée aussi assertion , et mar- quée par une chute, en fin d'énoncé, de la courbe mélodique. L'affirmation s'oppose aux autres types principaux d'énoncé : l'interrogation, l'exclamation, l'injonction. »
Cette difficulté provient de la nature de l'assertion.
L'assertion est en effet une modalité non-marquée par rapport aux autres modalités. Elle a peu de propriétés spécifiques ; c'est la raison pour laquelle il est difficile de lui donner une définition stricte.
Primo, l'assertion est beaucoup plus fréquente que les autres modalités. En général, ce qui est fréquent a moins de propriétés spécifiques et, est non-marqué
(voir 2.4.2.).
Secundo, l'assertion n'a pas de forme propre. Elle n'est qu'un énoncé nu. C'est les autres modalités qui sont marquées par rapport à elle.25 Le non-marqué a tendance à prendre une forme plus simple26 et l'énoncé nu, étant une assertion, la signification de l'assertion est égale à celle de l'énoncé.
Tertio, y a-t-il des contextes où seul l'assertion peut apparaître ? Probablement. Elle apparaît dans une proposition subordonnée tandis que les autres n'y fig-
urent pas. Cela pourrait répondre au critère de la neu- tralisation (voir 2.4.1.). Mais il n'est pas certain qu'il y ait d'abord des oppositions entres ces modalités dans la proposition subordonnée.
En somme, on peut dire que l'assertion est non- marquée par rapport aux autres modalités. Mais nous voulons également souligner qu'elle n'est pas une mo- dalité zéro. C'est par rapport aux autres qu'elle a peu de propriétés spécifiques.27 Elle leur est donc relative.
3.4. Assertion / injonction et « Pas de X »
En ce qui concerne la phrase nominale de type
« Pas de X », il y a un facteur que l'on ne voit pas dans la phrase verbale. Dans cette dernière en effet, l'injonction est marquée par le mode impératif, c'est- à-dire une forme verbale sans pronom-sujet de 2ème personne singulier ou pluriel, ou de 1ère personne du pluriel. La forme « Pas de X », en revanche, n'est pas intrinsèquement marquée, soit par l'assertion soit par l'injonction. Autrement dit, ces deux modalités ont une même forme et de ce fait, n'ont pas de différence intrinsèque. Il s'agit là d'un problème d'interprétation.
Au lieu de parler d'emploi ou d'usage, nous parlerons plutôt d'interprétation assertive ou injonctive en face de « Pas de X », afin de souligner cette absence de dif- férence intrinsèque entre les deux emplois.
Nous avons déjà constaté ci-dessus que l'assertion est non-marquée et l'injonction marquée. Ce raisonnement est-il également valable pour la phrase nominale « Pas de X » sur ce plan interprétatif ?
3.4.1. Injonction et « Pas de X »
Dans le cas de l'injoction, nous n'avons pas besoin de longues explications. Il est évident que l'on peut inter- préter « Pas de X » comme injonctif dans certains cas.
(21)Mais rentrez vos armes. Pas de provocation, s'il vous plaît. (Becket-p.70.)
25 GROUSSIER et RIVIERE (1996 ; p.13.) : « L'affirmation est primaire par rapport à la négation et par rapport aux autres modalités.
C'est la raison pour laquelle, dans la plupart des langues, l'assertion affirmative est la seule modalité à ne pas être indiquée par un mar- queur spécifique et, (…). »
26 MARTINET (1965 ; p.183.) : « La chose se vérifie dans le cas de l'injonctif et du subjonctif français : le subjonctif, sémantiquement marqué par rapport à l'indicatif, est presque toujours phoniquement plus lourd que lui lorsque les deux formes sont distinctes : fasse / fas/ à côté de fait /fe/, (…), etc. »
27 CULIOLI (1985 ; p.80.) : « Si je disais, comme il m'arrive de le dire parfois, "force modale nulle", ça n'est pas vrai : une assertion a une force modale. »
TAMBA-MECZ (1988 ; p.84.) : « D'une part la modalisation est obligatoire pour tout énoncé prédicatif, (…). Aussi existe-t-il un terme « neutre », échangeable synonymiquement avec des termes « marqués » sur le plan énonciatif, mais non une « modalité propositionnelle neutre », même si l'on condidère souvent la phrase assertive comme « basique ». »
Quand on dit (21), on s'attend à ce que notre inter- locuteur cherche à éviter une attitude irrémédiable.
On peut donc dire que « pas de provocation » (21)
s'emploie pour « exercer sur le coénonciateur une con- trainte pour qu'il déclenche une action. »28
La question est de savoir si l'assertion « Pas de X » est non-marquée par rapport à l'injonction et, par con- séquent, de savoir si l'injonction est marquée à son tour par rapport à celle-là.
3.4.2. Assertion et « Pas de X »
Pour pouvoir constater que l'assertion est non-mar- quée par rapport à l'injonction, trois critères doivent être remplis.
Premièrement, y a-t-il bien opposition entre l'assertion et l'injonction dans « Pas de X » ? Oui. Cette opposi- tion a deux aspects. Pour s'opposer l'un à l'autre, les éléments en question doivent être sur le même plan et dans un rapport exclusif. L'assertion est une modalité aussi bien que l'injonction et elles sont en rapport ex- clusif l'une par rapport à l'autre. L'assertion n'est pas compatible avec l'injonction.
Deuxièmement, le « Pas de X » assertif est beaucoup plus fréquent que celui de l'injonction. Dans notre corpus, comme nous l'avons déjà vu, le premier cas représente 90 occurrences sur 112 et le dernier en représente 22.29 L'assertion y est à peu près quatre fois plus fréquente que l'injonction. Ce fait remplit bien le critère de la fréquence (voir 2.4.2.).
Troisièmement, y a-t-il des contextes où peut appa- raître seule l'interprétation assertive de « Pas de X » ? Certainement. La signification de cette interprétation est la « négation de X » et l'assertion « Pas de X » répond à cette signification. Sous une modalité inter- rogative ou exclamative, on ne rencontre que cette signification : « négation de X ».
(68)Locuteur A : Huit plombes, pas plus tard, ça joue ?
Locuteur B : Promis ; j'emmènerai Müller, pas d'objection ? (San-A.-p.89.)
Dans (68), « pas d'objection ? » est interrogatif. Il n'est pas compatible avec l'injonction et soulève la
question de la présence ou non d'objections. Elle figure la « négation de l'objection » qui représente la signifi- cation assertive.30
(99)Locuteur A : Méfie-toi des portiers du nuit, des moutards, des putes et des scènes de ménage.
(…) Et de pas coucher avec la clientèle.
Locuteur B : Ça, pas de risque avec moi ! (FR- p.14.)
Dans (99), « pas de risque avec moi ! » est exclamatif.
Il n'est donc pas non plus compatible avec l'injonction.
Il montre, avec exclamation, l'« inexistence de risque » qu'est la signification en soi de l'assertion.31
Ce n'est pas l'injonction mais toujours l'assertion qui est figurée sous une forme interrogative ou exclama- tive. Cela veut dire que l'assertion et l'injonction se neutralisent en assertion lorsque la condition est telle.
Ce fait répond au critère de la neutralisation (voir 2.4.1.).
En définitive, en ce qui concerne « Pas de X », on peut dire que l'assertion est non-marquée et l'injonction marquée, l'une par rapport à l'autre. Cela permet de supposer, à partir du principe d'économie, que l'assertion est moins spécifique que l'injonction dans
« Pas de X ».
3.4.3. Conclusion
Nous concluons de ces analyses que l'assertion est une modalité non-marquée et l'injonction est une modalité marquée. De plus nous tirons du principe d'économie que le champ sémantique dont l'assertion s'occupe, est plus large, général et abstrait que celui que l'injonction recouvre. Nous faisons remarquer à ce propos que l'assertion n'est pas forcément une modalité zéro. C'est par rapport à l'injonction qu'elle n'est pas spécifique et c'est toujours de relativité dont il s'agit.
Or, comme nous l'avons vu ci-dessus, entre l'assertion et l'injonction de « Pas de X », il n'y a pas de différence intrinsèque à part des éléments X. Ça serait donc le contexte ou la situation qui produit la différence inter- prétative. Qu'est-ce qu'un tel contexte ou une telle situ- ation ? C'est ce que nous étudierons dans le prochain.
Ce problème est lié à celui de la marque.
28 GROUSSIER et RIVIERE (1996 ; p.105.)
29 Voir à l'annexe (1)〜(22).
30 Voir à l'annexe (25), (26), (45), (66), (68), (73), (85), (90), (93), (96), (98), (105).
31 Voir à l'annexe (23), (60), (86), (91), (99).
4. Observations de « Pas de X »
A part les éléments X, « Pas de » n'a pas de dif- férence formelle qui permet de l'interpréter autrement, soit comme assertif soit comme injonctif.32 Ce n'est donc pas l'élément intrinsèque mais celui extrinsèque qui produit cette différence interprétative.
Nous appelerons contexte ou situation assertive ceux qui entourent l'interprétation assertive. Nous ap- pelerons contexte ou situation injonctive ceux qui en- tourent l'interprétation injonctive.
Quelle différence y a-t-il entre les deux ?
4.1. Contexte / situation et marque
Le présupposition théorique est que plus l'élément est spécifique, plus il demande au contexte ou à la situ- ation de propriétés spécifiques pour y figurer.
Reprenons l'histoire d'« ami » et de « dinosaure ».33
« Ami » est censé, dans notre société actuelle, être moins spécifique que « dinosaure » dans la mesure où le premier est plus fréquent que le dernier. Il est évi- dent que pour faire figurer « dinosaure », on a besoin d'un contexte ou d'une situation plus spécifique que pour faire apparaître « ami ». De plus, un énoncé tel que « j'ai rencontré un ami » peut accepter pragma- tiquement des conditions temporelles ou locatives plus libres que « j'ai rencontré un dinosaure ».
Ce raisonnement permet de supposer que l'injoction demande plus de propriétés spécifiques dans le con- texte ou dans la situation que l'assertion, puisque l'injonction est marquée et donc spécifique par rapport à l'assertion.
Or, quelle propriété le contexte ou la situation injonc- tive ont-ils ?
4.2. Contexte ou situation injonctive (1)
L'injonction est essentiellement interénonciative. On a besoin d'interlocuteurs auxquels à s'adresser. On n'interprète donc pas directement « Pas de X » dans la narration comme injonctif mais assertif.
(31)On peut rêver là d'une population éveillée poursuivant ses calculs, société de Chinois discrets.
Pas de bruit, sauf les sirènes des bateaux, les cloches, ou bien, parfois, multipliant les creux, des coups de marteau contre les coques, (…) (FV-p.88.)
(32) (49) (50) (53) (62) (70) (103) (107)
N'importe quoi. Personne ne tournoie même si les toiles tournent, et jamais la raison n'a été plus liée, déliée, plus claire. Pas de carnaval, pas de papillons, pas d'erreur ni d'errance, pas de lustres, pas de verse- ment, pas de folie, pas de tournoiement. (FV-p.145.)
Dans (31), par exemple, « Pas de bruit » ne doit pas s'interpréter comme injonctif, parce qu'il s'agit là de la narration sans interlocuteur direct. L'injonction présuppose la présence d'un interlocuteur, tandis que l'assertion peut figurer dans la pure narration.
4.3. Contexte ou situation injonctive (2)
L'injonction n'est pas compatible avec l'interrogation.
Sous la forme interrogative, « Pas de X » signifie la né- gation de X et donc s'interprète comme assertif.
(25) (45) Qu'aurait-elle à faire des intentions ca- chées de Watteau ? Deux mois avec une étudiante américaine ? Et alors ? Tout le monde a besoin de vacances. Étudiante en quoi ? Physique ? Astrono- mie ? Berkeley ? Rencontrée où ? Voulant quoi ? Rien de spécial ? Pas de dossier ? Pas d'archives ? Parents, amis, ambassade ? (…) (FV-p.86.)
(26)On reconnaît son erreur à propos de Napoléon, ce grand criminel ? Non ? Pas d'autocritique ? Pas le moindre mea culpa ? (FV-p.33.)
(66) (73) (85) (96) Ne pas être serait une façon positive d'être ? Ne pas être pourrait revenir à être insouciant ? Être, ne pas être, pas de question ? Domir non plus ? Rêver, encore moins ? Pas de né- ant, ni peur ni reproche ? (FV-p.20.)
(68)Locuteur A : Huit plombes, pas plus tard, ça joue ?
Locuteur B : Promis ; j'emmènerai Müller, pas d'objection ? (San-A.-p.89.)
(93)Locuteur A : Vous êtes pour l'amour ? Locuteur B : A fond.
Locuteur A : Pas de regrets ? Locuteur B : Aucun. (FV-p.270.)
(98)Locuteur A : Il est là, patron ! Locuteur B : Pas de résistence ? Locuteur A : Aucune. (San-A.-p.196.)
(105)Locuteur A : Méfie-toi des portiers de nuit, des moutards, des putes et des scènes de mé-
32 Nous laisserons de côté dans ce mémoire l'intonation.
33 MARTINET (1991 ; pp.184-185.)