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L’«affaire infernale

1

»

En 1765, Jean-Jacques Rousseau se retrouvait forcé, à la suite de la publication des Lettres écrites de la montagne, de quitter la Suisse et de chercher un autre refuge. Le 22 octobre, il reçut une lettre d’invitation du philosophe écossais David Hume qui gardait toujours, disait ce dernier, « l’espérance d’adoucir (sa) situation présente

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». Après quelques moments d’hésitation, le réfugié décida, le 4 décembre, d’« aller (se) jeter entre (les) bras (de Hume)

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». Les protestations mutuelles d’amitié étaient des plus vives dans les premiers temps des relations entre le

« pupille » genevois et le « patron » écossais : après l’arrivée à Londres (le 13 janvier 1766), Hume se démène pour établir Rousseau dans un séjour à la campagne et surtout pour lui procurer une pension du roi d’Angleterre.

Et pourtant, la situation a dramatiquement changé depuis que Rousseau s’est séparé de Hume, le 19 mars 1766, pour partir à Wootton.

Le protégé commence à considérer son « patron » comme un de « ceux qui trament des noirceurs

4

» à Paris pour le couler bas dans l’opinion publique. La publication d’un pamphlet satirique, intitulé « Lettre du roi de Prusse », a été déterminante, l’auteur, Walpole, étant un ami de Hume. Ainsi, le 12 mai, Rousseau, qui ne voulait rien devoir au

« traître », adressa une lettre au général Conway, secrétaire d’Etat, pour lui demander de différer (et non refuser) le paiement de la pension royale

5

. Quant à Hume qui n’avait plus aucune réponse de Rousseau, il n’eut de cesse que ce dernier lui explique la raison de ce silence mystérieux et du « refus » brutal de la pension. Le 23 juin, il reçut enfin la lettre de Rousseau si attendue, et la lut avec un grand étonnement :

« Vous vous êtes mal caché, lit-il, je vous connais et vous ne l’ignorez pas.

(...) Vous m’amenez en Angleterre, en apparence pour m’y procurer un asile, et en effet pour m’y déshonorer. (..) Je laisse un libre cours aux manœuvres de vos amis, aux vôtres

6

». Cette lettre provoqua évidemment

L’affaire Rousseau-Hume : vers l’éducation du lecteur

Morihiko K OSHI

(2)

un grand scandale dans les salons parisiens qui en avaient connaissance. Mais ce n’était encore qu’une partie du chef d’accusation de Rousseau. A Hume qui demandait de nommer ceux qui l’avaient conduit à « une telle accusation violente

7

», Rousseau envoya, le 10 juillet, une autre lettre de rupture dont la longueur démesurée est comparable, selon Hume, à celle d’un « pamphlet de deux schilling

8

». Après avoir récapitulé en détail l’histoire de son rapport avec Hume, Rousseau lance un défi : « Si vous êtes innocent, daignez vous justifier : si vous ne l’êtes pas, adieu pour jamais

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». Le 21 mai de l’année suivante, le citoyen de Genève fuit l’Angleterre. Tout Paris ne bruissait que des éclats de cette rupture entre deux intellectuels célèbres. Hume décida alors, sous la pression des philosophes français dont notamment d’Alembert, de rédiger un compte-rendu de ses relations avec Rousseau, intitulé Exposé succinct de la contestation qui s’est élevée entre M.Hume et M.Rousseau, avec les pièces justificatives

10

. Cette brochure paraît en octobre 1766 à Paris, puis en novembre à Londres, prétendument « traduit(e) du français ».

Cette brouille avec David Hume est souvent considérée comme un tournant capital dans la vie de Jean-Jacques Rousseau

11

. Désormais, ses écrits mettent de plus en plus l’accent sur son autojustification, offrant parfois des aspects obsessionnels. Or, depuis longtemps, cette querelle n’a presque suscité dans la critique rousseauiste qu’une curiosité biographique, voire anecdotique,– et non littéraire. En recueillant patiemment les témoignages écrits de ou sur deux écrivains, les recherches classiques, telles que La querelle Rousseau-Hume (1928) de M.H. Peoples

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et Cette affaire infernale (1942) de H.Guillemin

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, ont essayé de rétablir les faits pour savoir qui est le plus responsable : Jean- Jacques ou David ? De nos jours, il nous semble que les études rousseauistes ne s’intéressent que rarement au rapport de l’écrivain avec Hume. Rousseau lui-même ne retrace pas, dans ses œuvres, l’histoire de son séjour en Angleterre: le récit des Cenfessions, par exemple, se termine avant le départ à Londres, il n’y a presque aucune mention au sujet de Hume. L’auteur se contente de présenter la vie officielle de Hume sans jamais critiquer sa personnalité

14

. A la différence des précédentes brouilles avec Diderot, Mme d’Epinay, ou Grimm, dont le déroulement est raconté en détail, celle avec Hume reste dans l’ombre.

En revanche, l’étude des documents publics lors de la controverse

couplée avec celle de la correspondance de Rousseau, nous introduit au

cœur d’un débat passionné sur la façon dont le philosophe doit

désormais se conduire face à ses confrères de la République des Lettres,

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ainsi qu’au plus large public qu’est devenu le lectorat européen des Lumières

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. C’est ce que nous avons essayé de montrer dans cet article.

On verra finalement que les éléments fondamentaux de ce débat appellent logiquement la question de sa répercussion profonde sur la stratégie d’adresse à autrui qui est celle de Rousseau dans Les Confessions.

Du débat dans la République des Lettres au « tribunal du public »

Au sujet de l’image de Rousseau, l’affaire Hume a imposé aux salons parisiens une alternative. D’une part, on est amené à conclure que Rousseau est un « fou », comme le dit le 3 septembre, la marquise de Barbentane : « sa tête est physiquement attaquée » (C.C. 5401). D’autre part, l’affaire a consacré l’image d’un Rousseau foncièrement

« méchant », comme l’affirme Mme Geoffrin à Marmontel : « c’était un très bel esprit et une âme très noire ». L’opinion est partagée entre ces deux termes. Or, distinguer « fou » et « méchant » n’est pas une question de mots, mais plutôt celle de la prise de position dans le débat autour de la personnalité de Rousseau. L’image du « fou » sert en effet d’excuse pour les partisans de Jean-Jacques : « les amateurs de ses ouvrages, dit Mme Geoffrin à Marmontel, ne l’ont défendu qu’en disant qu’il est fou », car, comme l’a bien dit Voltaire dans les Sentiments du citoyen (1765), le fou ne fait pas l’objet de l’indignation, mais de la pitié. Ce qui conduit d’Holbach à expliquer : « Rousseau ferait le fou, dit-il à Hume le 18 août, pour se tirer de cette affaire; c’était en effet la seule porte pour en sortir;

il sait bien que l’on a pitié des fous, et que l’on pardonne à ceux qui sont méchants par nécessité » (C.C.5372).

Hume, quant à lui, considère Rousseau comme un « méchant » qui

feint d’être un homme sensible afin d’inspirer la pitié au public : « I

wou’d not (...) imagine, dit-il à Davenport le 15 juillet, that he has such

an extreme sensibility as he pretends » (C.C.5283). Si Rousseau se

représente lui-même comme un « malade » dans sa lettre de rupture du

10 juillet

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, Hume n’y voit qu’une simulation de troubles mentaux. Ainsi,

il joue son atout en rappelant à Davenport une anecdote pour prouver

l’incohérence chez Rousseau. Selon ce que Davenport lui-même a raconté

le 14 mai

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, Rousseau allait très bien juste au moment où il prétendait,

dans sa lettre au Général Conway, datée du 12 mai

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, que les articles

calomnieux du journal anglais l’ont trop déprimé pour décider d’une

affaire aussi importante que la pension royale. De la lecture croisée de

ces deux lettres, Hume conclut que la détresse et l’affliction dont se

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plaint Rousseau ne sont que des feintes. Si ce dernier a refusé la pension royale, – du moins c’est ce qu’il a semblé à Hume en lisant la lettre au Général Conway –, c’est parce qu’il avait pour projet d’attirer l’attention du public par son attitude excentrique. Hume insiste également sur le ton cordial dont Rousseau parle pour lui exprimer, le 21 mars, une joie de s’être finalement installé dans une campagne idyllique (C.C.5118).

Le pire, c’est que, dans la version des faits de Hume, Rousseau avait, depuis le mois de mars ou d’avril, l’intention de servir son « cher patron » pour élever sa réputation. Hume ne voit pas dans la conduite de Rousseau une ingratitude fortuite faite par un « fou » qui a tout d’un coup perdu la raison, comme le croient certains membres de la République des Lettres. Loin d’avoir une âme sensible, Rousseau a un esprit calculateur. Ses actes ingrats sont tous programmés en ne laissant rien au hasard. Voilà une conviction inébranlable qui amène Hume à expliquer la conduite de Rousseau en ces termes :

Je sais par diverses circonstances, (...) , qu’il avait tramé cette conspiration contre moi de propos délibéré, il y avait plus de deux mois, dans le temps où il était de la meilleure santé et de la meilleure humeur du monde. Son projet était de se faire offrir une pension pour avoir la gloire de la refuser, et pour effacer en même temps d’un seul trait, par une mauvaise querelle, toutes les obligations qu’il peut m’avoir, et qui pèsent trop à son orgueil. Il cherchait aussi à avoir une dispute qui pût faire parler de lui, quoique fort à son désavantage.

(Nous soulignons, C.C.5281

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)

Cette lettre de Hume, traduite en français probablement par Suard, constitue un champ sémantique d’une cohésion exceptionnelle. L’objectif principal consiste à souligner le caractère organisé de la conduite de Rousseau : le verbe « tramer » et le substantif « conspiration » évoquent ensemble l’image d’un homme élaborant soigneusement sa manœuvre.

Cette isotopie sémantique se conserve et même s’amplifie, au long des quelques lignes suivantes, par l’ensemble du vocabulaire qui s’articule autour de l’idée d’intention : « propos délibéré », « projet », « pour »,

« chercher » sont autant d’éléments lexicaux à travers desquels se profile dans une clarté évidente la figure d’un homme qui agit par calcul afin d’atteindre un objectif précis, celui, en l’occurrence, de « faire parler de lui ».

Et pourtant, la plupart des amis de Hume ne sont pas convaincus de sa thèse. Le 22 juillet, Madame de Boufflers explique déjà, mais en vain,

« le vrai principe » du « déplorable égarement » chez Rousseau. Elle

rejette complètement le doute de Hume : « je ne me persuaderai qu’à la

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dernière extrémité, qu’il ait formé un projet infâme, et nuisible à lui- même avec l’entier usage de sa raison ». En effet, accuser Rousseau, comme le fait Hume, de «préméditation de dessein formé de (lui) nuire et de (le) déshonorer, c’est ce qui n’est nullement vraisemblable » (C.C.5304). Selon Mme de Boufflers, la critique de Hume ne permet pas de comprendre l’intérêt pour Rousseau de trahir Hume :

Estime-t-il la gloire, la réputation, serait-ce un moyen d’acquérir ou de conserver l’un et l’autre de se montrer ingrat ? Il est sans appui, sans ressource, sans consolation, quelconque, si vous l’abandonnez, et vous imaginez que c’est de sang froid avec toute sa raison, qu’il s’expose à tant de malheurs. Non, cela n’est pas possible. (...) Il ne nous paraît pas qu’il refuse la pension. (C.C.5304)

Ainsi, Mme de Boufflers s’efforce de persuader Hume que Rousseau est le dernier à agir par « une noirceur méditée ». Si ce Genevois commet une faute qui le fait paraître « méchant », il ne s’agit que d’« un trait de lumière, qui lui aura fait entrevoir l’abyme ». Le 15 août, George Keith n’en dit pas autre chose : « I can not suspect him, of black ingratitude in his heart which many now accuse him of, but I believe his warm imagination has realised to him suspicions that have not the least foundation » (C.C.5367). Selon cet ancien ami de Rousseau, ce dernier apparaît sans doute comme la victime d’un tempérament trop ardent, mais il n’est pas un « méchant ». De même, la lettre des Meinières ne cache pas l’embarras des salons parisiens en lisant la lettre accusatrice de Hume : « Personne ne doute que Rousseau ne soit un extravagant;

mais on ignorait qu’il fut the blackest and most atrocious villain that ever disgraced human nature, et qu’on pût lui prodiguer les épithètes of the lying, the ferocity, of the rascal » (C.C.5268). Refuser la pension royale et soupçonner un bienfaiteur d’intelligence avec les ennemis sont ainsi unanimement considérés comme une conduite totalement aberrante. C’est une évidence. La question est plutôt de savoir quelle est la vraie intention de Rousseau. Un débat épistolaire très vif s’est alors déclenché. D’abord, le 23 juillet (C.C.5308), Turgot fait remarquer l’impertinence de la thèse de Hume en invoquant le témoignage de Malesherbes pour qui « les torts qu’il (Rousseau) a eus avec (Hume) peuvent s’expliquer par la seule violence de son caractère aussi impétueux que défiant sans être obligé de recourir aux manœuvres réfléchies dont (Hume) l’(a) cru coupable ». Turgot dégage de là le constat suivant: Rousseau a sans doute tendance à s’abandonner à

« toute l’impétuosité de son caractère », mais il n’y a pas « dans toute

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cette conduite ni manœuvre ni noirceur. » A l’instar de Malesherbes, Turgot penche pour voir dans la conduite de Rousseau « plus de folie que de noirceur ». Quant à la lettre au général Conway, le Genevois « ne désavoue pas son consentement, ainsi seule elle n’établit pas sa manœuvre odieuse ». Bref, la « scélératesse aussi profonde et aussi atroce est véritablement inconcevable», tant qu’« on n’y voit point un intérêt qui ait pu l’y déterminer ». Turgot répète sans cesse que « le motif de secouer les obligations qu’il vous a n’est pas plus vraisemblable ». Notons que, comme dans la lettre de Mme de Boufflers, l’«intérêt» ou le « motif » servent ici encore d’argument pour contredire Hume. L’absence de l’«intérêt» conduit les salons parisiens, ( Turgot s’adresse maintenant avec le « nous » ), à ne trouver « dans l’action de Rousseau que de la folie

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» , et non la « méchanceté ».

Le débat épistolaire continue. Hume n’accepte toujours pas de ne voir que la folie chez Rousseau, mais il fait une concession à son adversaire : « All of them ( = les lettres de Rousseau ) allow, rétorque-t-il à Turgot, that there is a strong mixture of frenzy and of wickedness in them; but some maintain, that the former ingredient prevails and some the latter »(C.C.5341). Hume admet ainsi que la méchanceté ne constitue pas un seul facteur dont on doit tenir compte pour expliquer l’ingratitude de Rousseau; la part de la folie ne doit pas être méconnue.

La nouvelle question est alors de savoir laquelle de ces deux composantes est principale dans la personnalité de Rousseau. Mais Hume finit par s’abstenir de dire davantage : « But I shall not anticipate your judgement », dit-il à Turgot pour terminer le débat. En effet, Turgot est invité à porter jugement après s’être rapporté aux documents qu’il n’a pas encore lus, et l’Exposé succinct apparaîtra bientôt pour les fournir. A ce stade du débat, l’affaire Rousseau-Hume a déjà dépassé la sphère intime et limitée de la République des Lettres. Le débat épistolaire devient le débat public. Tant les défenseurs que les adversaires de Rousseau sont sollicités de se rapporter aux pièces à conviction pour former leur propre jugement : « The partisans of Rousseau have only to chuse whether he is a villain or madman, or mixture of both, which is my own opinion », déclare Hume.

Exposé objectif des faits

Dès que le champ de bataille s’est déplacé de la République des

Lettres au « tribunal du public »(Voltaire), un nouveau problème s’est

imposé à Hume et ses « amis parisiens »: comment doit-on s’adresser au

public, à une masse d’individus inconnus ? Les salons parisiens jouent

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un rôle capital dans l’élaboration de cette stratégie d’argumentation. En suivant la tradition rhétorique de la disposition (taxis), leurs recommandations concernent surtout la narration (diégèsis), c’est-à-dire l’exposé des faits. Ils conseillent à Hume de borner son pamphlet au simple exposé des faits, sans y mêler des opinions personnelles trop concluantes. Pourquoi ? Parce qu’il faut se décharger sur le public du soin de tirer une conclusion.

D’Alembert, qui se fit le porte-parole

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de l’opinion unanime du conseil rue de Bellechasse ( le 21 juillet ), souligne l’importance d’éviter toute réflexion sur le caractère de Rousseau, sur le rôle de bienfaiteur, joué par Hume, et aussi toute allusion aux autres querelles de Rousseau :

(...) vous entrerez dans le détail, et dans le plus grand détail, mais surtout, et c’est une chose absolument essentielle et que nous vous recommandons tous, vous vous bornerez aux faits, exposés simplement et nettement, sans aigreur, sans la moindre injure, sans même des réflexions sur le caractère de Rousseau et sur ses écrits; vous rapporterez vos lettres et les siennes; celle qu’il vous a écrite le 23 juin suffirait seule pour le faire condamner; vous ne direz point du moins trop souvent que vous êtes son bienfaiteur, tout le monde le sait assez.

(C.C.5300)

Il donne ainsi des indications sur le ton à adopter et les arguments à développer. Jamais il ne faut affirmer que Rousseau a voulu se targuer du refus d’une pension pour étonner les gens par un geste ostensiblement vertueux. Il faut absolument apporter la preuve que Hume, et partant d’Alembert

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, ne sont pour rien dans la lettre du roi de Prusse. Le plus important est de laisser les faits condamner Rousseau : rien que des faits.

Le conseil de d’Alembert est généralement partagé. Le 18 août,

d’Holbach ne dit pas autre chose : « une exposition simple des faits,

jointe aux preuves authentiques que vous avez en main, suffira pour

vous faire triompher et pour couvrir d’infamie l’ingrat qui ne vous

oppose que des soupçons insensés » (C.C. 5372). Il le répète le 1er

septembre : « il ne s’agit que d’une exposition simple des faits et des

preuves ; il est bien difficile que les sophismes et les tirades d’éloquence

parviennent à obscurcir la vérité toute nue et exposée sans passion »

(C.C. 5397). Le même jour, Jean-Charles Trudaine de Montigny donne

un même conseil : « Si vous vous déterminez à faire imprimer, par

exemple, je trouverais bien quelque chose à dire à vos notes que

j’adoucirais ou même que je supprimerais peut-être en entier me

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contenant de restituer les faits dans les endroits où cela serait absolument indispensable » (C.C. 5398). A ces noms, s’ajoute également celui de Turgot pour qui rien n’est mieux que de « s’en tenir à la vérité dans toute sa simplicité » (C.C.5308).

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Ainsi, tous les conseils donnés à Hume concernent la simplicité du discours. D’après d’Alembert et Turgot, la future réfutation de Hume devra être claire, concise, sans rien d’inutile, ( en l’occurrence sans accusation trop directe. ) L’exposé de l’affaire devra avoir l’air d’autant plus objectif qu’elle est en réalité des plus tendancieuses. Le premier devoir que Hume doit accomplir sera d’instruire, et non de convaincre, ni de se justifier. L’opinion personnelle devra être soigneusement gommée au profit des faits qui, pour ainsi dire, racontent tous seuls pour mettre au jour la vérité. Suard en témoigne dans sa lettre à Hume : « Dans tout cela nous avons cherché à prendre le ton qui vous convenait le mieux vis-à-vis du public pour qui nous écrivions » (C.C.5512). Les philosophes parisiens suivent ainsi la tradition rhétorique qui veut que pour instruire l’orateur choisisse le style simple.« Simplicité, netteté, objectivité », devise de la République des Lettres

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. Si, pour gagner la crédibilité, la tradition veut que l’orateur se montre sensé, sincère et sympathique

25

, le Hume de l’Exposé succinct doit être exemplaire; sensé : capable d’être modéré malgré toutes les accusations injustes et ineptes de Rousseau; sincère : ne pas dissimuler ce qu’il sait ou ce qu’il a fait; sympathique : disposé à ne pas imposer son opinion. Ces trois éléments concourent à la mise en œuvre de la stratégie argumentative élaborée pour soulever une indignation générale contre Rousseau.

Pourtant, jusqu’où Hume a-t-il suivi les conseils de ses amis parisiens ? A première vue, certes, l’Exposé succinct serait fortement marqué par la simplicité du discours. L’auteur semble expliquer peu de choses et ne prétendre rien : il ne promet pas, par exemple, de se

« dévoiler », comme le fera plus tard Rousseau. Dans le pamphlet de Hume, la sincérité est considérée comme résidant dans ce qu’il ne dit pas, plutôt que dans ce qu’il dit: moins l’auteur commente l’affaire, plus il paraît sincère. Pourtant, il apparaît que ce n’est là que pure théorie, dès qu’il s’agit d’examiner la rédaction définitive de Hume. Prenons le passage le plus frappant, par exemple, celui où Hume suggère, dans l’Exposé succinct, que Rousseau, s’il n’est pas un « fou », est un être de mauvaise foi qui est prêt à sacrifier tout, ( l’honneur, la vérité, l’amitié ...), pour peu qu’on parle de lui :

Il y a des hommes, dit Hume, sur qui la vanité a un empire bien

plus puissant; et c’est le cas de ce philosophe (=Rousseau). Un refus fait

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avec ostentation de la pension du Roi d’Angleterre, ostentation qu’il a souvent recherchée à l’égard d’autres principes, aurait pu être seule un motif suffisant pour déterminer sa conduite

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.

L’auteur s’efforce ainsi de persuader le public de la méchanceté foncière de Rousseau. Mais par quelle aberration ?, dirait d’Alembert. C’est probablement parce que Hume savait, comme nous l’avons vu, que ses amis parisiens contrediraient sa thèse en lui donnant un argument qui leur est habituel: la manque d’«intérêt», pour Rousseau, de trahir Hume.

Ce que Hume réfute en ramenant toutes les ingratitudes du Genevois au désir irréductible d’être connu, même si cet argument n’était pas prévu dans le programme proposé par les philosophes parisiens.

Hume n’est pas soumis au contrôle des philosophes parisiens.

L’affaire qui nous occupe ne se déroule pas seulement entre Rousseau et Hume, mais aussi, et surtout même, entre Hume et les salons parisiens.

Il n’est pas légitime, d’après nous, de schématiser cette affaire en termes des « philosophes contre Jean-Jacques » ( sous-titre de l’œuvre de H.

Guillemin ), car le camp des philosophes est loin d’être monolithique.

C’est ce que montre la genèse de l’Exposé succinct, notamment celle des notes jointes à la lettre du 10 juillet. D’Alembert et surtout le traducteur Suard,

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modifient ou même amputent la plupart des notes originales de Hume, et ils ajoutent aussi des notes nouvelles. Selon d’Alembert, Hume doit atténuer ses propos : son accusation est trop violente. La note de Hume apparaît dans l’Exposé succinct sous une forme adoucie. Ainsi, le terme anglais «Lye» que Hume emploie plus d’une dizaine fois avec un L majuscule, doit être supprimé, selon eux, sans aucune exception. En effet, imposer d’emblée un terme trop concluant comme « Lye » ne cadre pas avec la stratégie voulue par d’Alembert.

L’autre type de modification touche le rôle attribué au lecteur. Le jugement des faits incombe au lecteur, et non à Hume. C’est ainsi que la note originale de Hume ajoutée à l’accusation de Rousseau, dans la lettre du 10 juillet, de l’avoir trahi par la lettre du roi de Prusse, est radicalement modifiée. En effet, cette note en question arrive trop vite à une conclusion : « How innocent I am of every thing (...) » (C.C. 5274, note.ee.), dit Hume. D’Alembert en a fait une note d’une teneur complètement différente :

Ce faux ami (dont parle Rousseau), c’est moi, sans doute ; mais

cette trahison quelle est-elle ? Quel mal ai-je fait ou ai-je pu faire à

M.Rousseau ? En me supposant le projet caché de le perdre, comment

(10)

pouvais-je parvenir par les services que je lui rendais ? Si M. Rousseau en était cru, on me trouverait bien plus imbécile que méchant. (C.C.

5274, note. ee. / L’Exposé succinct, p.100)

Ainsi, au lieu de crier son innocence et son indignation, Hume, réécrit par d’Alembert, semble préférer argumenter par l’absurde, ce qui renforce l’image consacrée de Hume, celle d’un philosophe flegmatique.

Notons également que la note mentionne en passant les « services» que Hume a rendus à Rousseau pour accentuer ici encore l’activité bienfaisante du « patron ». Enfin, les ironies de Hume sont supprimées à cause de leur caractère trop amer : « This is a Preparation, disait-il, to his twelfth Lye : But we shall be induglgent to him : we shall not count it for a Lye apart » (C.C. 5274, note.bb

28

).

L’autre manière d’adoucir le ton consiste, au contraire, à ajouter de nouvelles phrases. En supprimant la phrase : « This is also a lye, which I shall throw into the dozen », d’Alembert met en place cette note : « Au reste, j’aimais et j’estimais M. Rousseau, et j’avais du plaisir à le lui marquer » (C.C. 5274, note.m.). Inutile de dire que cette modification a pour effet de mettre en valeur l’image d’un Hume gentil et même débonnaire. De même, la phrase ajoutée : « Je demande pardon aux lecteurs de les entretenir de semblables notes » (C.C. 5274, note.o.

/L’Exposé succinct, p.90), met l’accent sur le caractère sensé de Hume.

La même phrase sera ajoutée dans la note de l’édition anglaise qui a été publiée un mois plus tard : « Je suis bien entendu honteux, dit-il, de devoir m’obliger à révéler des circonstances aussi mesquines

29

».

Suard rend compte de son travail à Hume en disant que la note retouchée est « plus que suffisante pour vous disculper auprès des personnes raisonnables » (C.C. 5540). Dans la version de d’Alembert et Suard, c’est-à-dire dans l’Exposé succinct tel qu’il est publié en France, Hume semble en effet garder le noble dédain qui consiste à refuser d’avoir affaire à des soupçons ineptes. Contre l’accusation de Rousseau d’avoir intercepté ses lettres, par exemple, Hume répond en face dans une des notes du manuscrit de l’Exposé succinct. Il s’y acharne à rétablir la vérité en entrant dans tous les détails, à tel point qu’il mentionne même les frais du transport de lettre

30

. Mais cette note, la plus longue, dans l’édition française, est complètement supprimée au profit d’une note beaucoup plus brève : « Ces imputations d’indiscrétion et d’infidélité sont, corrigent d’Alembert ou Suard, si odieuses, et les preuves en sont si ridicules, que je me crois dispensé d’y répondre». (C.C.

5274, note. r.

31

) Ainsi, prouver l’innocence est considéré comme indigne

d’un honnête homme, lorsqu’il s’agit d’un ingrat méchant comme Jean-

(11)

Jacques.

Si l’affaire Rousseau-Hume n’a plus pu être circonscrite dans la sphère intime des République des Lettres, c’est, selon nous, parce que les prises de position sur la conduite de Rousseau étaient trop variées entre les philosophes, comme le montre la genèse des notes, et non pas seulement parce que le scandale a été divulgué en public. « M. Hume abandonne sa cause au jugement des esprits droits et des cœurs honnêtes

32

», déclarent les éditeurs à la fin de l’avertissement de l’Exposé succinct. Pour Hume comme pour les philosophes, attribuer au public le rôle de juger apparaît comme une solution de dernier recours : tant leur désaccord est irréductible sur le fond. C’est un échec, et ce ne sera pas le dernier.

Réception de l’Exposé succinct

A l’époque où Hume a publié l’Exposé succinct, ce n’était plus le groupe restreint de la République des lettres, mais l’« opinion publique » qui a joué le rôle du « tribunal

33

». Le lectorat réel et potentiel s’est beaucoup élargi au point de dépasser ce cadre limité. Or, le lecteur de l’Exposé succinct est aussi invité à former son opinion pour entrer dans le débat. Si les « faits » sont présentés comme les données brutes grâce auxquelles le public peut trouver une vérité, c’est sans doute parce que l’auteur présuppose l’existence d’un public suffisamment éclairé pour lui confier le rôle de juger. L’Exposé succinct est un texte présenté à « une république immense d’esprits cultivés » (L’Encyclopédie, l’article «gens de lettres» écrit par Voltaire).

En présentant un document prétendument factuel, Hume propose

donc au public de faire de la lecture de son Exposé succinct la source

unique de tout jugement sur l’affaire avec Rousseau. Le public est ainsi

censé assumer le libre examen des faits. Or, comment a-t-il lu le

pamphlet ? Les brochures ou les articles qui ont paru à la suite de la

publication de l’Exposé succinct nous permettent de répondre à cette

question. Deux points nous frappent. D’abord, la plupart des auteurs de

ces écrits sont défavorables à Hume

34

. Mais ce qui est pire et ironique

pour la République des Lettres, c’est que les critiques sur l’auteur de

l’Exposé succinct ne sont rien d’autre que la conséquence de l’appel au

jugement du public. Autrement dit, le public s’est montré assez

raisonnable, comme le voulaient les philosophes, en s’appuyant sur les

documents présentés pour former leur opinion personnelle. Il a bien

répondu à l’appel de l’Exposé succinct. Mais il n’a pas du tout dégagé la

conclusion souhaitée par l’auteur ou les auteurs. C’est bien là un

(12)

deuxième échec des philosophes.

Une brochure, intitulée Précis pour M.Rousseau, en réponse à l’Exposé succinct de M.Hume

35

, en fournit un exemple. D’abord, le rôle du public est bien compris par l’auteur:

C’est au public à peser quel est celui qui aurait pu former avec

succès un projet aussi détestable : c’est au public à examiner s’il y a,

d’une part, de la vraisemblance qu’ignorant la langue du pays où l’on

mène, ne pouvant conséquemment ni parler ni entendre, seul, sans

appui, sans connaissance, allant chercher du repos à la campagne, un

étranger ait pu, du fond de sa retraite, machiner, ourdir des trames

contre son conducteur : d’autre part, le public verra ce patron au milieu

de son pays, en grand crédit à la cour, à la ville, répandu dans le plus

grand monde, à la tête des gens de lettres, en grande relation chez

l’étranger, surtout avec les mortels ennemis de son recommandé

36

.

Ainsi, l’auteur propose au public y compris lui-même la lecture

critique consistant à « peser » ou à « examiner » les informations fournies

par l’Exposé succinct, mais le préjugé l’empêche de se livrer au libre

examen des faits. Il se raille de la méthode proposée par les philosophes

en la traitant comme une absurdité : il implique, par la présentation

ironique de l’affaire, que demander de décider qui doit prendre la

responsabilité et accepter cette demande ne sont rien d’autre qu’un non-

sens, car il est, dès le départ, trop évident que c’est la faute de Hume si

sa relation avec Rousseau s’est dégradée. Certes, l’auteur du Précis

accepte le type de lecture programmé par les philosophes, mais c’est

seulement pour les critiquer plus violemment. Lui, qui vient

probablement de commencer dans la carrière d’écrivain, s’efforce de

montrer ses capacités de réflexions : « Nous voilà enfin, dit-il au début

du compte-rendu, à portée de nous instruire des démêlés survenus entre

M.Rousseau et M.Hume

37

». S’instruire : c’est bien le maître mot, car c’est

bien cela qui permet de connaître la vérité. L’auteur anonyme fait sans

cesse attention à justifier ses réflexions par les faits précis et concrets,

qui sont fournis par la lecture de l’Exposé succinct. Par exemple, pour

montrer que Hume s’est trompé dans l’ordre chronologique des faits

lorsqu’il considère la pauvreté de Rousseau comme une simulation,

l’auteur du Précis examine minutieusement toutes les dates concernées,

et il conseille lui-aussi au public cette lecture critique: « Je prie le lecteur

de peser ces faits

38

». Comme si c’était pour montrer l’exemple, sa

conclusion est saturée de termes argumentatifs: « J’ai avancé, non sans

raison et sans preuves, que M. Rousseau avait des ennemis à Genève,

(...) J’ai établi que ... J’ai prouvé que ...

39

». Pourtant, sa thèse générale est

(13)

assez décevante pour les philosophes: Hume n’est qu’un homme de paille, les philosophes parisiens l’ayant manœuvré.

Comme l’auteur du Précis, la plupart des lecteurs de l’Exposé

succinct n’arrivent même pas à dégager la problématique. La question

qui se trouvait au centre du débat dans la République des Lettres, et qui

est bien pesée dans l’Exposé succinct, est, comme nous l’avons vu plus

haut, de savoir si Rousseau est « fou » ou « méchant ». Mais tous ceux qui

ont répondu à l’appel des éditeurs de l’avertissement ne pensaient qu’à

remettre en cause la personnalité de Hume. Il s’agit d’un échec d’autant

plus amer et ironique que ce sont les philosophes eux-mêmes qui ont

fourni les pièces à conviction servant à cette critique. Il y a même des

lecteurs qui ne comprennent pas le programme proposé. Ils ne recourent

pas à la raison, mais au sentiment. Pour eux, ni les faits ni les

documents n’ont aucune importance. L’exemple des Remarques d’un

anonyme

40

est éclairant: « S’il est vrai qu’un homme se peint dans ses

ouvrages, ceux de M. Rousseau nous obligent de croire qu’il est aussi peu

capable de cet artifice », dit-il. Ce qui compte pour lui, ce n’est ni

analyser, ni réfléchir, mais « croire ». Le seul argument qu’il offre pour

défendre Rousseau vient du fait que l’auteur de la Nouvelle Héloïse a « le

cœur trop droit et les mœurs trop pures pour donner dans de pareils

travers qui découlent toujours d’un caractère noir et d’un(e) (sic) âme

méchante ». Concernant le problème de la personnalité de Rousseau,

l’auteur des Remarques d’un anonyme s’intéresse aussi à son œuvre : si

la connaissance de l’homme passe par son style, c’est parce que la

littérature de Rousseau est considérée comme l’expression de l’homme

tout entier. C’est ainsi que l’auteur d’un autre pamphlet, Plaidoyer pour

et contre J.J.Rousseau et le Docteur D.Hume

41

, critique la manque de

modération chez Hume, qui est évidente, selon lui, dans sa façon de

s’exprimer: « Est-ce le langage d’un homme qui n’a étudié, comme le

disent les éditeurs, que pour éclairer le genre humain ? », se demande-t-

il

42

. En revanche, il croit à l’entière bonne foi de Rousseau : « Je défie que

l’on puisse jamais arracher de la plume d’un homme né méchant,

quelque éloquent qu’il soit, des expressions aussi pures et aussi

naturelles que celles dont il se sert pour faire connaître les replis les

plus secrets de son cœur

43

». L’homme et l’œuvre sont ainsi étroitement

liés, ce qui fait que l’on peut voir dans l’expression la clef de la

personnalité. Une telle conception conduit nécessairement à négliger

le poids des faits, même si les philosophes ont tant essayé de les

exposer de telle façon que chaque lecteur puisse en dégager une

vérité.

(14)

La réaction de Rousseau

Si donc le public avait tendance à s’insurger contre les philosophes, comment Rousseau a-t-il réagi ? Le 25 octobre 1766, il écrit à Du Peyrou:

« J’ai vu aussi l’extrait de la lettre de M.M. (Milord Maréchal) où il vous dit que je blâme M. Hume d’avoir demandé et obtenu la pension sans mon aveu. J’avoue rondement que si cela est, je suis un extravagant, tout au moins, je n’ai rien à dire de plus sur cet article (...) » ( C.C. 5492).

Rousseau refuse ainsi de parler davantage de l’affaire dont il vient de souffrir. Il est trop désespéré par le fait que son ami Du Peyrou ne le croie pas entièrement : « (...) avec tous mes beaux raisonnements et avec toute la feinte probité dont je m’étais paré durant ma vie, je n’étais au fond qu’un insensé, un menteur, un calomniateur, et un scélérat. Et comme l’autorité de mes plus vrais amis n’était pas suspecte, si ma mémoire eut passé à la postérité, elle n’y eut passé que comme celle d’un malfaiteur dont on se souvient uniquement pour le détester ». Rousseau se décide enfin à se « détacher pour jamais de l’opinion des hommes quels qu’ils soient, et même de ceux qui (lui) sont les plus chers ». Ses sentiments sont déjà ceux exprimés dans les Rêveries : « Je suis las de passer ma vie en continuelles apologies, de me justifier sans cesse auprès de mes amis et d’essuyer leurs réprimandes lorsque j’ai mérité tous leurs applaudissements ». Il va jusqu’à dire qu’il renoncera à tout sur la terre: « Rien de tout cela ne me fâchera plus, je vous le jure, mais je n’y répondrai de ma vie un seul mot ».

Pourtant, vers le 10 novembre 1766, en s’adressant à Henri Laliaud, Rousseau écrit après la lecture de l’Exposé succinct:

Mais en revanche quel honneur ne doit-on pas à la générosité de ce protecteur magnifique qui achète une maison tout exprès pour y faire l’aumône en secret et tout à son aise à son protégé qu’il sait avoir de quoi vivre et pour lequel il vient d’obtenir de plus une pension de deux mille francs. Que pensez-vous, Monsieur, d’une charité si grande et si rare, si nécessaire, surtout dans M. Hume qu’on n’a pas accusé jusqu’ici de prodiguer sa bourse aux indigents. Je ne sais ni ne me soucie de savoir quel est à Paris le succès de sa brochure : mais ce que je sais bien c’est qu’il faut que M. Hume et ses amis prennent les Français pour de grands sots. (C.C. 5537)

La réfutation de Rousseau vise à une phrase de l’Exposé succinct:

« Il ne sera peut-être pas hors de propos, dit Hume, de parler ici d’un autre arrangement que j’avais concerté dans les mêmes intentions

44

».

Dans les pages qui suivent, Hume fait le panégyrique de ses bienfaits

(15)

qui sont restés le plus souvent, comme il l’avoue lui-même, à l’état de projet. Mais ce n’est encore qu’un détail dans l’ensemble des accusations de Hume. La critique la plus choquante pour Rousseau concerne évidemment le refus de pension royale. En effet, il a remarqué cette phrase : « ( les amis parisiens de Hume) croient que tous ses procédés sont dictés par cet orgueil extrême qui forme la base de son caractère et qui le porte à chercher l’occasion de refuser, avec éclat, un bienfait du Roi d’Angleterre

45

». Ainsi, vers le 10 novembre 1766, Rousseau a envisagé de faire une déclaration dans un journal : « J.-J. Rousseau prie tous ceux avec qui il a eu quelques relations, amis ou ennemis il n’importe pourvu qu’ils aiment la justice et la vérité, de déclarer s’ils lui ont jamais entendu se vanter directement ni indirectement d’avoir refusé quelques pensions ou bienfaits soit d’aucun prince soit d’aucun particulier ». Pourtant, Rousseau n’a pas envoyé cet écrit véhément, préférant sans doute le silence. Le 15 novembre 1766, dans une lettre adressée à Guy, La Roche et Laliaud, il se contente d’ironiser sur la prétendue modestie de Hume: « J’admire l’intrépidité des auteurs de cet ouvrage (l’Exposé succinct), surtout s’ils le laissent répandre à Londres;

ce qui me paraît difficile à empêcher. Du reste, ils peuvent faire et dire tout à leur aise : pour moi je n’ai rien à dire de M.Hume, sinon que je le trouve bien insultant pour un bon homme, et bien bruyant pour un philosophe ». (C.C . 5419) On voit ainsi l’auteur du Discours sur l’Inégalité dresser un portrait aussi simplifié que caricatural de Hume comme figure de « l’homme policé » toujours en mouvement pour acquérir de la réputation. Hume, qui s’agite toujours, est bruyant, tandis que Rousseau, qui préfère le repos, est silencieux, comme un homme de la nature. C’est sur cette opposition que se fonde la lettre de Rousseau à Davenport, datée du 27 novembre 1766: « Ayant pris mon parti sur l’affaire en question, je continuerai quoiqu’il arrive, de laisser M.Hume faire bien du bruit tout seul, et de garder jusqu’à la fin le silence que je me suis imposé sur ce chapitre. (...) J’aime infiniment mieux être l’infortuné Jean-Jacques Rousseau livré à toute la diffamation publique, que le triomphant David Hume au milieu de toute sa gloire » (C.C.

5581). La principale marque distinctive de Hume est ainsi son « bruit »,

son cri « bruyant », comme s’il pensait que la valeur d’un homme croît

suivant le volume du « vacarme » (C.C.5667) dont il est à l’origine. En

revanche, Rousseau, homme de la nature, reste fondamentalement

calme et paisible en occupant sagement la position d’observateur

silencieux. Rousseau cherche à garder ce contraste, même si Du Peyrou

ne le laisse pas tranquille avec ses interminables comptes-rendus sur

l’opinion publique. Ainsi, à la fin novembre ou au début décembre 1766,

(16)

il écrit :

Je ne trouve point mauvais, mon cher hôte, que vous continuiez à me parler de M.Hume, puisque cela vous paraît convenable; mais j’espère de votre équité que vous ne trouverez pas mauvais, non plus, que je ne vous réponde plus sur cet article. Tout ce que je me permettrai d’en dire pour la dernière fois est que je suis un peu surpris que dans toute cette affaire où j’ai gardé et garderai le plus profond silence, mon ami du Peyrou avec le bon sens que je lui connais n’ait pas trouvé le bon David un peu insultant pour un bon homme, et un peu bruyant pour un philosophe. ( C.C. 5593)

Rousseau laisse ainsi à Hume le soin de chercher l’approbation des autres. Il rejette la dépendance des autres pour vivre en soi, et cela dès le début de l’affaire: « Après un premier mouvement d’indignation dont je n’était pas le maître, écrit-il à Daniel Malthus le 2 janvier 1767, je me suis retiré paisiblement ; il a voulu une rupture formelle ; il a fallu lui complaire; il a voulu ensuite une explication; j’y ai consenti. Tout cela s’est passé entre lui et moi. Il a jugé à propos d’en faire le vacarme que vous savez. Il l’a fait tout seul, je me suis tu, je continuerai de me taire, et je n’ai rien du tout à dire de M.Hume, sinon que je le trouve un peu insultant pour un bon homme, et un peu bruyant pour un philosophe » (C.C. 5655

46

). Précisons enfin que l’autobiographie lui assure également la paix, comme il le dit lui-même à Du Peryou le 8 janvier 1767: « Si je puis obtenir que le public m’oublie, comptez que je ne réveillerai plus ses souvenirs. La postérité me rendra justice, j’en suis très sûr; cela me console des outrages de mes contemporains » (C.C. 5667).

Mais que pense-t-il alors de sa justification par ses admirateurs ? Ils n’ont fait qu’ennuyer Rousseau. Sa lettre à Dutens, le 5 février, en est la preuve. Il s’agit d’un exemplaire du Précis, pamphlet que nous avons analysé plus haut. Certes, Rousseau remercie Laliaud, qui lui l’avait envoyé, mais c’est seulement pour ne pas manquer de politesse. En effet, tout ce qu’il demande, c’est encore d’être oublié, et cela pour toujours :

(...) Je suis vraiment touché de son zèle et de celui de l’estimable anonyme dont il m’a envoyé l’écrit, et qui, prenant si généreusement ma défense sans me connaître, me rend ce zèle pur avec lequel j’ai souvent combattu pour la justice et la vérité, ou pour ce qui m’a paru l’être, sans partialité, sans crainte, et contre mon propre intérêt.

Cependant, je désire sincèrement qu’on laisse hurler tout leur soûl ce

troupeau de loups enragés, sans leur répondre. Tout cela ne fait

qu’entretenir les souvenirs du public, et mon repos dépend désormais

(17)

d’en être entièrement oublié. Votre estime, Monsieur, et celle des hommes de mérite qui vous ressemblent, est assez pour moi. Pour plaire aux méchants, il faudrait leur ressembler; je n’achèterai pas à ce prix leur bienveillance. (C.C. 5704 )

Deux jours avant de recevoir cette lettre, il avait déjà écrit à Guy que, bien que les ouvrages pour sa défense l’attendrissent, ils laissent trop à désirer : « Il est étonnant que personne n’ait encore mis la question sous son vrai point de vue; il ne fallait que cela seul, et tout était dit » (C.C. 5713). Les écrits dont Rousseau parle ici sont le Précis d’un auteur anonyme et la Lettre à l’auteur de la justification de Mme La Tour. Pourquoi ces pamphlets ne satisfaisaient-ils pas Rousseau ? En quoi consiste exactement le « vrai point de vue » ?

Il convient ici d’examiner, à l’instar de D. Goodman, les deux méthode de lecture distinctes qui sont proposées dans le même texte de l’Exposé succinct. Comme nous l’avons montré, Hume et les philosophes parisiens fondent la crédibilité du discours sur la simplicité de la présentation ou, sur la véracité des documents. En revanche, Rousseau recourt à la sincérité dans sa lettre à Hume, insérée dans l’Exposé succinct :

Le premier soin de ceux qui trament des noirceurs est de se mettre à couvert des preuves juridiques; il ne ferait pas bon leur intenter des procès. La conviction intérieure admet un autre genre de preuves qui règlent les sentiments d’un honnête homme: vous saurez sur quoi sont fondés les miens. (C.C.5274)

Après avoir ainsi soutenu qu’il est privé des « preuves juridiques » qui sont indispensables dans un procès, Rousseau présente cette lettre- mémoire du 10 juillet comme l’expression spontanée de son cœur, qui s’expose à travers l’écriture : « Je vais me livrer, dit-il, sans réserve et sans crainte à mon caractère ouvert, ennemi de tout artifice; je vous parlerai avec la même franchise que si vous étiez un autre en qui j’eusse toute la confiance que je n’ai plus en vous ». Dans le cadre de lecture proposé par Rousseau, le public ne voit plus dans l’auteur un « auteur » artificieux, mais un « homme » dont la façon de s’exprimer rend transparente sa vraie personnalité, souvent défigurée d’ailleurs par ses contemporains. Autrement dit, et de façon développée, Rousseau ne se fie pas aux capacités réflexives du lecteur, mais aux « sentiments » des

« honnêtes » gens qui sont le miroir des siens propres. La vérité de son

cœur doit être, pour Rousseau, transmise non pas par l’intermédiaire

(18)

des preuves, mais par sa présence directe dans le cœur du lecteur. Cette dénégation du jugement raisonnable tant prôné par les éditeurs de l’Exposé succinct, nous rappelle le rôle dévolu à la notion de réflexion chez Rousseau : « La réflexion nous fait perdre la présence immédiate du monde naturel

47

», dit Starobinski. Etre gouverné par le sentiment, la sensation immédiate, c’est, pour Rousseau, rejeter toutes sortes de preuves qui nous amènent à réfléchir, comparer, choisir, autant d’activités propres à la vie sociale, donc corrompue. De ce point de vue, prouver son innocence, ou même essayer de le faire, n’est-ce pas déjà se dégrader, s’éloigner de l’état originel où la conviction intime de chacun s’exprimait sans intermédiaire ? En effet, Rousseau affirme que « les hommes feront et diront ce qu’ils voudront, peu importe ; ce qui m’implique est d’achever, comme j’ai commencé, d’être droit et vrai jusqu’à la fin quoi qu’il arrive » (C.C. 5274). Or, refuser la preuve n’est pas refuser autrui. Au contraire, Rousseau cherche à trouver quelqu’un qui croie son innocence; seulement, la méthode est radicalement différente de celle proposée par les philosophes: «je veux, dit-il à Du Peyrou, qu’on juge par elle (la lettre du 10 juillet ) de l’âme qui l’a dictée » (C.C. 5667). Ce que Rousseau demande au public, c’est imaginer, de sentir son état d’âme, et non raisonner.

Or, comment le public a-t-il lu sa lettre et l’Exposé succinct ? Rappelons-nous qu’il s’efforce à mettre en balance des points de vue, à examiner et rétablir les faits, en se rapportant sans cesse aux informations données. Pourtant, comme l’affirme D.Goodman

48

, prendre une telle approche n’est-il pas implicitement prendre la position du philosophe, l’objectivité étant pertinente seulement dans le discours du philosophe ? Certes, la plupart de lecteurs ont essayé de défendre Rousseau, mais pour le faire, ils ont répondu à l’appel, non de Rousseau, mais de la République des Lettres qui recourt au jugement éclairé.

Vers l’éducation du lecteur

Quel parti Rousseau a-t-il alors tiré de cette réaction du public ? Il

nous semble que la réception de l’Exposé succinct et de la lettre du 10

juillet a conduit Rousseau à approfondir ses réflexions sur le rôle du

lecteur. D’après l’étude récente de Yannick Seïté

49

, la méthode de lecture

que Rousseau propose au lecteur ne consiste pas seulement à se livrer

aux sentiments pour s’identifier à l’âme des personnages, et partant de

l’auteur, mais aussi à recourir à la raison, comme le proposent les

philosophes parisiens. Or, pour faire réaliser une lecture souhaitée sur

ces deux plans, il faut éduquer ou instruire le lecteur, sinon, la

(19)

divergence tragique entre le point de vue que l’auteur postule et le point de vue du lecteur, ne sera pas inévitable. C’est ce que montre l’affaire Rousseau-Hume qui n’est rien d’autre que l’expérience amère d’écrivains incapables de guider le lecteur. Hume ne pouvait pas persuader ses amis de la méchanceté foncière de Rousseau, tandis que d’Alembert et Suard ont vu leur ami écossais résister à leurs conseils. Le public, auquel les philosophes ont donné l’occasion de former une opinion personnelle et aussi de l’exprimer, a violemment critiqué l’Exposé succinct, en se servant de la méthode proposée. Enfin, Rousseau a vu son amie fidèle Mme de Latour accepter, inconsciemment ou non, la lecture proposée par ses adversaires. Il ne suffit ni d’épancher le cœur, ni de faire appel aux capacités réflexives, il faut apprendre au lecteur comment lire. Dans les Confessions, Rousseau a certainement adopté la posture rhétorique de l’Exposé succinct en confiant au lecteur le rôle de juger : « C’est à lui d’assembler ces éléments (de sa vie) et de déterminer l’être qu’ils composent

50

». Mais ne refuse-t-il pas de se laisser lire par n’importe quel lecteur ? Donner un blanc-seing au jugement du public, structurer l’œuvre de façon à faire découvrir le lecteur par lui-même ce que l’auteur veut lui dire, tout cela est de bonne méthode, à condition que ceux qui lisent soient déjà prêts à repérer le plus précisément possible les consignes de l’auteur

51

...

Notes

1. Du Peyrou à Rousseau, 9 décembre 1766, Correspondance complète de J.-J. Rousseau (en abréviation C.C.), 5609, éd. R. Leigh, Oxford, 1965-1998 :

« Laissons faire au temps qui, j’espère, dévoilera cette affaire infernale ». Nous avons pris la liberté de moderniser l’orthographe.

2. Ibid., 4747. Deux ans auparavant, Hume s’est déjà proposé pour trouver à Rousseau un asile en Angleterre. Mais Rousseau a poliment refusé cette invitation en disant qu’étant en paix dans une campagne suisse (Môtier), il n’aurait pas, pour l’heure, l’intention de se déplacer. Voir aussi C.C. 2491.

3. Ibid., 4874.

4. Rousseau à Hume, 10 juillet 1766, Ibid., 5274.

5. Ibid., 5200.

6. Ibid., 5242.

7. Hume à Rousseau, 26 juin 1766, Ibid., 5246.

8. Hume à Richard Davenport, 15 juin 1766, Ibid., 5283.

9. Ibid., 5274.

10. Nous nous référons à la réédition établie et annotée par Jean-Pierre Jackson, éd. Alive, 1998.

11. Voir l’article « Hume » de L.L.Bongie dans le Dictionnaire de Jean-

(20)

Jacques Rousseau, publié sous la direction de Raymond Trousson et Frédéric S.Eigeldinger, 2001, Honoré Champion, p.424.

12. Margaret Hill People, « La Querelle Rousseau-Hume », Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, t.XVIII, 1928, pp.1-331.

13. Henri Guillemin, Les philosophes contre Jean-Jacques, « cette affaire infernale », l’affaire J.-J.Rousseau-David Hume 1766, Plon, 1942.

14. Quant à Rousseau juge de Jean-Jacques, l’auteur n’entre pas dans le détail au sujet de la rupture avec Hume, lequel n’est plus représenté que comme un des membres unis pour la persécution. Voir Œvres Compètes de J.- J. Rousseau (en abrégé O.C.), t.I, Pléiade, 1959, p.740, p.781. Ce sont des rares passages où il s’agit de Hume.

15. Voir à ce sujet Mona Ozouf, « Le concept d’opinion publique au XVIII

e

siècle », dans L’Homme régénéré. Essai sur la Révolution française, Gallimard, 1989; Hélène Merlin, « Figures du public au 18

e

siècle : le travail du passé », Dix-huitième siècle, nº23, 1991; Akira Mizubayashi, Au-de là de la langue tyrannique. L’émergence de La Littérature à l’âge de l’opinion publique.

L’expérience de Rousseau., Misuzu-shobo, Tokyo, 2003, I

ère

partie.

16. Voir l’incipit de la lettre : « Je suis malade, Monsieur, et peu en état d’écrire (...) », C.C.5274.

17. Davenport à Hume, 14 mai 1766, Ibid.,5203. « I (...) had the satisfaction of finding Mr Rousseau in perfect health, he seems to like the place, amuses himself with walking, (...), is very sociable et an excellent companion »

18. Ibid.,5200 : « (...) le trouble où ils me jettent m’ôtant la liberté d’esprit nécessaire pour me bien conduire (...) ».

19. Voir aussi la lettre à de Menières, datée du 25 juillet : « I own, that I was somewhat anxious about the affair till I received this mad letter (le lettre du lo juillet 1766); but now I am quite at my ease. I do not however find, that, in other respects, he is madder than usual, nor is his conduct towards me much worse than toward M.Diderot about seven years ago ». (C.C.5313)

20. Turgot se montre très tenace. Le 27 juillet, il écrit encore avec conviction pour rapporter à Hume que Adam Smith et lui ne voient, dans la lettre de Rousseau au général Conway, « aucun désaveu du consentement ».

La faute de Rousseau « n’est plus l’effet d’une manœuvre préméditée de sang

froid, préparée longtemps à l’avance, masquée par les apparences de la

reconnaissance et de l’amitié, dictée par le projet sot et noir tout à la fois de se

ménager la gloire du refus éclatant d’une grâce à laquelle il avait consenti par

écrit, et de se dégager de toute obligation envers un bienfaiteur qu’il ne doit

jamais revoir. C’est un trait de violence, de folie, une saillie de son caractère

sombre, défiant, impetueux; ce n’est point une noirceur réfléchie une

scélératesse atroce. Son ingratitude envers vous est réelle, mais elle n’est

point préméditée » (Nous soulignons, C.C.5321). Hume n’est pas moins tenace

dans sa réponse. Il ne change jamais d’avis à propos de l’interprétation de la

lettre au Général Conway : « Rousseau’s letter to General Conway was a plain

refusal, and was so understood both by the General and by me; and is

(21)

confessed to be so meant by himself. You will find when you see all the papers that every circumstance of this affair is more atrocious one than another » (C.C.5341). Enfin, nous citerons également la lettre de Turgot (7 septembre) :

« j’y (dans la lettre du 10 juillet) vois toujours plus de folie que de noirceur. J’y vois les sophismes dont une imagination sombre se sert pour les circonstances les plus simples et les transformer au gré de la manie qui l’occupe, mais je ne crois point que ces extravagances soient un jeu joué et un prétexte pour secouer le poids de la reconnaissance qu’il vous doit : il paraît sentir lui-même que personne ne le croira, et qu’il se couvre d’opprobre du moins pour le moment aux yeux du public. Il avoue qu’il sacrifie et son intérêt et même sa réputation : et il est certain que cette affaire lui fait un tort irréparable, l’isole du genre humain et lui ôte tout appuie contre les persécutions auxquelles ses opinions et encore plus les traits de sa misanthropie l’exposeront toujours. Je persiste donc à ne le croire que fou et je suis affligé que l’impression trop vive qu’a faite sur vous sa folie vous ait mis dans le cas de la faire éclater et de la rendre irrémédiable. (...) quelques uns de vos amis et moi en particulier regretteront que vous soyez laissé aller à cette première impression et que vous ne vous soyez pas contenté de répondre simplement à Rousseau qu’apparemment il était devenu fou, sans en écrire à Paris avant d’avoir vu le fond de ses soupçons ». (C.C.5418)

21. « Voici ce que nous vous conseillons, je dis nous, car je parle ici au nom de tous », dit d’Alembert à Hume. (C.C.5300)

22. Rousseau a attribué la lettre du roi de Prusse à d’Alembert.

23. Voir aussi la lettre de Turgot, datée du 7 septembre : « je voudrais retrancher tout récit, toute imputation de mensonge, toutes notes excepté quelques unes nécessaires pour rétablir simplement les faits, importants, comme celui de la scène qui s’est passée la veille de son départ pour Wootton.

Encore voudrais-je que dans ces notes vous dissiez simplement le fait, sans traiter Rousseau de menteur, sans vous abaisser à le prouver. Vous devez être cru sur ce que vous direz et vous le serez. Je ne mettrerais autre chose à la tête sinon que les discours répandus sur la querelle et l’espèce de défi que M.

Rousseau vous fait de publier ce qui s’est passé vous obligent à regret à publier les accusations de M.Rousseau contre vous, et que vous croyez leur publication une réponse suffisante ». (C.C. 5418)

24. Voir C.C. 5300.

25. Voir Introduction à la rhétorique, Olivier Reboul, PUF, 1991, pp.59-60.

26. L’Exposé succinct, p. 124.

27. Le.-Boiteux ( « Le rôle de d’Alembert dans la querelle Rousseau- Hume », Annales de la société J.-J. Rousseau, t. XXXII, 1950-1952, pp.143-154) montre que l’intervention de Suard occupe une place capitale dans la genèse de l’Exposé succinct. Il n’est donc pas vrai que, comme semble le penser Guillemin, Suard n’est que « l’homme de peine et que l’auteur de l’Avertissement c’est d’Alembert ». Au contraire, c’est justement Suard qui a décidé de retenir quelles additions proposées par d’Alembert dans l’imprimé.

Voir aussi Raymond Trousson, « Qurelles de philosophes : Rousseau et

(22)

d’Alembert », Romanishe Forschungen, 106, 1994, p. 159.

28. voir aussi note. oo., xx., aaa., et surtout bbb.

29. L’Exposé sueeinet., p. 92

30. « L’histoire des lettres de M.Rousseau est comme suit. Il s’était souvent plaint, et avec raison, qu’il se ruinait avec la poste de Neuchâtel, qui coûtait habituellement environ vingt-cinq ou vingt-six louis d’or à année, et cela pour des lettres sans importance, quelques-unes étant écrites par des gens qui trouvaient ainsi l’occasion d’abuser de lui, et la plupart d’entre elles par des personnes qui lui étaient inconnues. (...) » (l’Exposé succinct, p.92)

31. La note originale est reprise par Hume dans l’édition anglaise. Nous pouvons consulter la traduction française dans l’Exposé succinct, p. 92.

32. Ibid., p.47.

33. Voir Dena Goodman, « The Hume-Rousseau Affair : From Private Querelle to Public Procès », Eighteenth-Century Studies, vol.25, 1992, p.179 et suivi.

34. Voir. « Lettre de M. Th. aux Auteurs de ce Journal, au sujet de M. J.- J. Rousseau » ( 17 mars 1767, C.C.A.544). L’auteur reproche à l’éditeur du Jounral Encyclopédique sa partialité en faveur de Hume, qui est apparente dans le choix du texte écrit sur l’affaire. Voir aussi. Lettre à l’auteur de la justification de J.-J. Rousseau dans la contestation qui lui est survenu avec M.Hume, signée :Madame D..., anonyme (Madame Latour de Franqueville), sans date, publiée avec le Précis, réimprimé dans les Œuvres Complètes., L.-S.

Mertier, t.XXVII, La vertu vengée par l’Amitié ou Recueil de Lettres sur J.-J.

Rousseau, 1781. L’auteur critique ironiquement Walpole.

35. Précis pour M. Rousseau, en réponse à l’Exposé Succinct de M. Hume, Paris, 1767, réimprimé sous le titre d’Observations sur l’Exposé succinct dans les O.C. Mercier, t.XXVII

36. Ibid., pp.162-164.

37. Ibid., p.161.

38. Ibid., p.164.

39. Ibid., p.226.

40. Remarques d’un anonyme, dans l’Exposé succinct (Londres [Yverdon], 1766 ), réimprimé dans les O.C., Mercier, t.XXVII, et les C.C. A.539.

41. Plaidoyer pour et contre J.J.Rousseau et le Docteur D.Hume ..., anonyme (attribué par Quérard à Bergerat), Londres,1768, réimprimé dans les O.C. Mercier, t.XXVII.

42. Ibid., p. 262. Voir aussi p.238.

43. Ibid., p.247.

44. L’Exposé succinct, p.58.

45. Ibid., p. 123.

46. Voir aussi C.C.5667. « Vous me marquez que j’ai rompu publiquement

avec M.Hume. Mon cher hôte, où avez-vous pris cela ? Mettez-vous donc sur

mon compte le vacarme qu’a fait le bon David, pendant que je n’ai pas dit un

seul mot, si ce n’est à lui seul, dans le plus grand secret, et seulement quand il

m’y a forcé ? Comme j’étais instruit de son projet, je craignais plus que la mort

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l’éclat de cette rupture ; je m’en défendis de tout mon pouvoir, et je ne la fis enfin que par des lettres bien cachetées, tandis qu’il faisait faire un grand tour aux siennes pour me les envoyer ouvertes par M.Davenport. Ces lettres, s’il ne les eut montrées, n’eussent été vues que de lui et je n’en aurais parlé même à personne au monde, qu’à Mylord Maréchal et à vous. Appelez-vous cela, rompre publiquement ? »

47. Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l’obstacle, col. « Tel », Gallimard, 1971, p. 245.

48. D. Goodman, op.cit., p.187.

49. Yannick Seïté, Du livre au lire, La Nouvelle Héloïse, roman des lumières, Honoré Champion, 2002, pp.351-445.

50. O.C.I, p.175.

51. Cf. J.-F. Perrin, « ‘Confessions’ Mode d’emploi : l’éducation du

lecteur », dans J.-F. Perrin commente Les Confessions de J.-J. Rousseau,

Gallimard, 1997.

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