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Un discours émancipateur : un aspect de la Capitale de la douleur de Paul Eluard 利用統計を見る

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Un discours emancipateur : un aspect de la

Capitale de la douleur de Paul Eluard

著者名(日)

福田 拓也

雑誌名

東洋法学

52

1

ページ

288-264

発行年

2008-09-30

URL

http://id.nii.ac.jp/1060/00000658/

Creative Commons : 表示 - 非営利 - 改変禁止

http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/deed.ja

(2)

: (2008 9 1 ) << Fu A {;>>

Un

un

discours

aspect de

6mancipateur

la Capitale de

la douleur de

Paul Eluard

Takuya Fukuda

"Le seul mot de libert6 est tout ce qui m'exalte encore. Je le crois propre entretenir, ind6finiment, Ie vieux fanatisme humain. Il r6pond sans doute ma seule

aspiration 16gitime. Parmi tant de disgraces dont nous h6ritons, il faut bien reconna^rtre que la plus grande libert d'esprit nous est laiss6e."( I ) Cet enthousiasme de Breton, cet

"attachement absolu au principe de la libert6 humaine"(2) est partag6e par tous les membres du groupe surr6aliste (pour s'en rendre compte, il suffirait de rappeler cette

revendrcation proclamee dans le pnere d mserer pour La Revolutron surrealrste: " [..・] il faut aboutir une nouvelle d6claration des droits de l'Homme"( 3 ) ) . Sur ce point, Eluard n'6tait pas, bien entendu, exceptionnel: presque tous les textes p016miques 6crits cette 6poque t6moignent de son " gout de la libert6" ( 4 ) ou "d6sir de libert6".

En 6tudiant quelques p0 mes de la Capitale de la douleur, paru en 1926, nous

nous attacherons remarquer, au moyen d'analyses de traits 6nonciatifs et 6noncifs, Ie fait suivant : Ia p06sie 6luardienne prend le plus souvent, ce debut du mouvement

surr6aliste, 1'aspect d'un discours 6mancipateur qui a pour tache de pr6dire le retour de

(1) (2) (3)

(4)

Mamfeste du surre'alisme, Oeuvres compl tes I, Gallimard, "Biblioth que de la Pl6iade", 1988, p.3 12. Breton, "La derni re gr ve", Ibid., p.892.

Tracts surrialistes et declarations collectives (1922-1939), t.1, pr6sentation et commentaires de Jos6 Pierre, Eric Losfeld, 1980, p.27.

"La suppression de l'esclavage", Oeuvres compl tes, t.II, Gallimard, "Biblioth que de la Pleiade", 1968 (en abr6g6 : II), p.796

(3)

la puret6 originaire dans le temps futur. Nous nous demanderons, ensuite, si la tentative

d'une telle p06sie lib6ratrice n'aboutit pas, paradoxalement, une sorte

d'emprisonnement ou d'assujetissement.

1 . "Le goOt de la libert"

L'aspiration vers la libert6 ou la d6livrance s'exprime de deux fa90ns .

En premier lieu, elle est traduite par la participation tr s active du p0 te au mouvement surr6aliste qui vient de naitre. Retra90ns sommairement les activit6s de l' Eluard surr6aliste de ces premi res ann6es du mouvement.

Apr s son retour au debut d'octobre 1924, Ie p0 te n'h6site pas collaborer aux activit6s du groupe surr6aliste: au 14 octobre, il assure la permanence avec Benj amin

P6ret au " Bureau de recherches surrealistes" ouvert le 1 1 octobre il partrcrpe en outre

au pamphlet "Un cadavre" paru le 1 8 octobre et attaque Anatole France, mort le 12 octobre, en 6crivant "Un vieillard comme les autres". D s la fin de 1'ann6e 1924, il est

question pour les surr6alistes de "mener, parall lement 1'action surr6aliste,

proprement dite, une action r6volutionnaire non dquivoque"(5). Cette tendance est confirm6e par la "D6claration du 27 janvier 1925", r6dig6e par Antonin Artaud, et par les "lettres" et "adresses" publiees dans le n ' 3 de La R volution surre'aliste (1e 15

avril 1925). On sait d'autre part que cette ann6e est marqu6e d'une s6rie de

provocations: celle du th6atre du Vieux-Colombier (le 29 mai), Ia lettre collective Paul Claudel (1e I " juillet), Ies incidents survenus lors du banquet Saint-Pol-Roux (1e

2 juillet). Mais il faut dire que ce qui marque 1'engagement politique des surr6alistes, c'est le tract collectif diffus6 en aout 1925 et titr6 "La r6volution d'abord et toujours!",

fruit d'une collaboration avec les membres des revues Clart et Philosophies qui

s'opposent la guerre du Rif avec les groupes de La Rdvolution surr aliste et de

Correspondance. L'activit6 commune entre les trois groupes d'abord (Clart , La

(4)

1

:

52

*i

;.+ I

(2008 9 I ) 67

Rdvolution surre'aliste et Philosophies), et puis entre les deux groupes apr s la rupture

de la fin d'octobre avec les membres de Philosophies, s'exprime par les r6unions qui se multiplient en octobre et novembre. L'engagement politique des surr6alistes en faveur du communisme est tel qu'ils acceptent dans une d6claration publi6e dans L 'Humanitd

du 8 novembre de ne "concevoir la R6volution que sous sa forme 6conomique et

sociale" ( 6 )

Les signatures donn6es aux textes collectifs et la r6daction des textes de caract re

politique ("La suppression de l'esclavage", R.S., n ' 3, Ie 15 avnl 1925 "Mamfestatron philosophies du 18 mai 1925, R.S., n " 4, Ie 15 Juillet 1925 "De I usage des guemers

morts" R S n 6 Ie I " mars 1926; "Appel" Clarte n s n

., ' 1, Ie 15 juin 1926)

t6moignent de la participation tr s r6guli re d'Eluard aux activit6s collectives que nous avons d6crites.

En second lieu, on constate le voeu de la libert6 dans les textes rassembl6s dans "Nouveaux p0 mes". Certes, ils ne le refi tent pas directement, Eluard n'y tentant pas explicitement de rapprocher le p06tique et le politique. Mais ils ne le refl6tent pas moins d'une certaine fa90n: nous y observerons d'un cot6 Ies traits 6nonciatifs comme le temps et la personne qui d6terminent un discours 6mancipateur 6luardien; et de l'autre cot6, nous envisagerons au niveau 6noncif le motif de la d6livrance qui revient curieusement un assujettissement.

2 . Le commencement projet danS Ia fin

Il est ind6niable que la restauration, au moyen de la p06sie, de l'origine perdue

constitue un des caract6ristiques les plus visibles de I'oeuvre d'Eluard d s ses premiers

p0 mes. Dans l'ensemble que nous etudions, deux textes semblent t6moigner le mieux, et d'une fa90n nouvelle, de cette pr60ccupation du p0 te: "Revenir dans une ville..." et

,,

"Dans la brume... .

(5)

    Examinons d’abord la premiさre de ces deux proses dont le premier alin6a est le suivant:     Revenir dans une v皿e de velours et(1e porcelaine,1es fenetres seront des vases oO les fleurs,(lui auront quitt61a terre,montreront la lumiαe Telle qu’elle est.(7) On reconna↑t facilement quelques valeurs originelles dont sont charg6s les substantifs quiapParaissentici:1adouceurdu“velours”,1’6clatdela“porcelaine”,la169さret6des “neurs”etsu丘outlalu血nosit6de“lalumi己retellequ’elleest”.Etco㎜ec’6t田tlecas dans“L76galit6des sexes”,1’importance du verbe“revenir”estゑsouligner:il s’agit bien de“revenir”a force de la po6sie dans un monde origimire。Le temps des autres verbes except61e demier“etre”est futur(“seront”,“auront”,“montreront”):la restauration de lbrigine par la po6sie est a venirl elle se concr6tisera dans un temps futur,si l’on ob6it a1’exigencepo6tiquede“revenirdansunevilledeveloursetdeporcelaine”,exigence exprim6e par1’infinitif imp6ratif dot6de la valeur d’hypothさse,puisqu’il est suivi du futuL II en va(le meme pour le deuxi色me alin6a:     Vbir le silence,1ui(lonner un baiser sur Ies lさvres et les toits de la ville seront de beaux oiseaux m61ancoliques,aux ailes(16cham6es. (1,P.191) Les deux innnitifs prescriptifs,suivis d’un futur,revetent une valeur hypoth6tique, Cette phrase veut donc dire que si1’on accomplit la revendication po6tique de“voir le silence”et(ie“1ui(lonner un baiser”,on introduira dans le monde des r6f6rents un changement:1es mati己res inertes et lourdes que sont“1es toits”seront ranim6es et (7) 0ε麗%召s coηψ勘ε3,t.1,Gallimard,“Bibliothさque de la Pl6iade”,1968(en abr696:1),p。191

(6)

:

:

52

*

* 1 * (2008 9 FI ) 69

devlendront 16g res comme "de beaux orseaux", fu^t-ce "m6lancoliques" et "aux ailes d6charn6es". Quant au trorsleme alinea il est denue de futur ("Ne plus anner que la

douceur et 1'immobilit6 1'oeil de platre, L・・・]", I, p.191); mais ne peut-on pas penser

que le quatri me alin6a, qui contient deux futurs, forme avec le troisi me un ensemble, en r6pondant de la sorte 1'infinitif de 1'alin6a pr6c6dent: "Le coeur de l'homme ne

rougira plus, il ne se perdra plus, [...]" (1, p. 191)?

Ainsi, Ia reproduction de 1'6tat premier qui faisait 1'objet de la nostalgie dans les

tout premiers p0 mes, de la mise en sc ne beaucoup moins nafve dans Les Animaux et leurs hommes et en particulier dans Les Ne'cessit s de la vie, du d6voilement sur la sc ne onirique dans Mourir de ne pas mourir, appara^it ici comme une anticipation du

r6tablissement de 1'origine dans un avenir.

Nous abordons maintenant "Dans la brume..." qui commence par cette phrase:

Dans la brume ofi des verres d'eau s'entrechoquent, ofi les serpents

cherchent du lait, un monument de laine et de soie disparait.

(1, p. 192)

Les parent6s th6matiques (la douceur de la "lame", l'6clat de la "sole") syntaxlque et

phomque ("laine", "porce laine") semblent nous permettre de rapprocher "un

monument de laine et de soie" de la " ville de velours et de porcelaine" . Cependant, en ce qui concerne les formes temporelles des verbes, ce texte est plus compliqu6 que le pr6c6dent: outre le futur et le pr6sent, on y constate le pass6 simple et 1'imparfait,

fonctionnant tous les deux comme indices d'un r6cit historique qui s'affirme

''

l'encontre des deictiques ( " I ", derni re") et qui, venant tout apr s la premi re phrase,

r6p te la "disparition" des originels, cette fois, des femmes, faibles, ffaneuses et recherchant 1'amour:

(7)

entr rent. Le monde n'6tait pas fait pour leurs promenades incessantes, pour leur d6marche languissante, pour leur recherche de I'amour.

(1, p. 192)

Ce mythe d'origine perdue, Ia phrase suivante le r6p te encore, mais cette fois, en tant que discours, avec des appareils 6nonciatifs accumul6s: Ie vocatif, l'adjectif possessif de la deuxi me personne, Ie pass6 compos6: Grand pays de bronze de la belle 6poque, par tes chemins en pente douce, l'inqui6tude a d6sert6" (1, p.192). Les trois alin6as suivants sont marqu6s par le futur. Mais il faut distinguer deux sortes de futurs: en premier lieu, Ie futur renvoie au monde des hommes, des "p res de 1'oubli", au monde

sans femmes oti r gnent des hostilit6s, des souffrances et le d6sespoir victorieux:

Il faudra se passer des gestes plus doux que 1'odeur, des yeux plus clairs

que la puissance, il y aura des cris, des pleurs, des jurons et des grincements de

dents .

Les hommes qui se coucheront ne seront plus d6sormais que les p res de l'oubli. A Ieurs pieds le d6sespoir aura la belle allure des victoires sans

lendemain, [...]

(1, p. 192)

Le futur du troisi me alin6a correspond par contre une r6surrection de la force

fe'minine, une fin de l' re malheureuse qui marque le retour de l'etat premier:

Un jour, ils seront las, un jour ils seront en c01 re, aiguilles de feu,

masques de poix et de moutarde, et la femme se 1 vera, avec des mains

dangereuses, avec des yeux de perdition, avec un corps d6vast6, rayonnant

toute heure.

(8)

l

52 * i ." 1 = (2008 9 FI ) 71

I1 en va de m me pour le futur de la derni re ligne du p0 me, qui atteste nettement par

les mots "soleil" et "mimosa", et avec les "verres" appararssant au debut, une continurt6

directe de ce texte avec "Salon", p0 me qui illustrait la pr6face aux Animaux et leurs hommes :

Et le soleil refleurira, comme le mimosa.

(1, p. 193)

D'une mani re beaucoup plus ambigu6, puisqu'il s'agit d'un "texte surr6aliste", "Le diamant qu 'il ne t'a pas donnd,..." fait 6tat aussi de cette projection de l'origine dans la

fin. Nous commen90ns par analyser le premier alin6a de ce texte:

Le diamant qu'il ne t'a pas donn6, c'est parce qu'il 1'a eu la fin de sa vie, il n'en connaissait plus la musique, il ne pouvait plus le lancer en 1'air, il avait perdu 1'illusion du soleil, il ne voyait plus la pierre de ta nudit6, chaton de cette bague tourn6e vers toi.

(1, p. 184)

Sauf le pass6 compos6 de la premi re phrase, Ie temps du verbe qui marque ces

lignes est imparfait. Il s'agit donc d'un pass6 relat6 par un r6cit, caract6ris6 aussi par la

n6gation observ6e sur le plan syntaxlque ou lexrcal ("ne plus", "perdu") L'ongmel est

rcl represente par "le diamant", incarnant comme nous le verrons plus tard une

visibilit6 pure, avec sa "musique" et sa possibilit6 de se transformer en soleil, diamant

qui est en m me temps la nudit6 du toi fe'minin ("la pierre de ta nudit6"). Le pass6 est

d s lors marqu6 par la perte de la visibilit6 pure, par l'impossibilit6 pour le "il" de voir la nudit6 de la femme sauf " la fin de sa vie". Et ce qui fairt obstacle au regard, ce qui

cache la nudit6 est dans ce texte charg6 d'un caract re religieux. Citons le deuxi me

(9)

De l'arabesque qui fennait les lieux d'ivresse, Ia ronce douce, squelette de

ton pouce et tous ces signes pr6curseurs de 1'incendie animal qui d6vorera en un

clin de retours de flamme ta grace de la Sainte-Claire.

(1, p. 185)

"L'arabesque" veut dire notre sens la logique retorse qui domine le premier

paragraphe: alors que la premi re phrase semble pr6supposer le fait que le diamant

''

n'appartient pas au toi", Ie paragraphe finit par cette s6quence: "chaton de cette bague

tourn6e vers toi", comme si le "tu" accaparait la pierre qui ne soit pas dans ses mains.

"L'arabesque" qui symbolise sans doute ce paradoxe est quelque chose "qui fermait", imparfait renvoyant au pass6 caract6ris6 par la dissimulation de la nudit6. Mais de la fermeture, 1'6criture avance assur6ment vers une visibilit6, ne f^ut-ce que d'une partie minime du corps fenumn ( "squelette de ton pouce") ou un devoilement qu rmpliquent certamement les " srgnes precurseurs" . D'autre part, Ies notions de dissimulation et de possession, propos de la nudit6 qui ne sert que de miroir du "toi", destin6e ainsi uniquement soutenir sa conscience de soi, s'incarnent au fur et mesure de l'6criture

dans la figure chr6tienne de sainte-Claire. C'est donc la religion, plus particuli rement

le christianisme, qui est responsable de la dissimulation de la nudit6 fe'minine et qui

doit tre d6truite. Ainsi, Ie futur "d6vorera" qui se r6f'ere 1'annihilation venir du

religieux, de "ta grace de la Sainte-Claire" qui cache la puret6 premi re du corps

fe'minin, est dot6 d'un ton quasi apocalyptique.

Nous observons dans ce texte une autre occurrence du futur:

Es-tu stire, h6roine aux sens de phare, d'avoir vaincu la mis6ricorde et

l'ombre, ces deux soeurs lavandi res, prenons-1es la gorge, elles ne sont pas jolies et pour ce que nous voulons en faire, Ie monde se d tachera bien assez

vite de leur crini re peignant l'encens sur le bord des fontaines [nous

(10)

: 52 i 1 * (2008 l 9 l) 73

(1, p. 185)

Ce qui est d6nonc6 ici, c'est "la mis6ricorde", valeur 6minemment chr6tienne, et

"I'ombre", valeur n6gative dans le contexte du texte puisqu'elle dissimule la nudit6

premi re. Par cons6quent, dans ces lignes aussi, on retrouve l'accouplement du

religieux et de la dissimulation. Le futur " se d6tachera" d6signe la fin qui viendra du r gne des "deux soeurs", images d6grad6es de la femme, incarnant les deux valeurs

n6gatives; ainsi s'effectura la d6livrance du "monde" de "leurs cnmere pergnant

l'encens" avec le d6voilement dans le temps futur des "fontaines" consid6r6es comme

originelles.

Cette projection du commencement dans une fin venir, cette attente

eschatologique du retour de la puret6 originaire que nous avons etudi6e dans les trois p0 mes, n'est pas sans nous rappeler "La suppression de l'esclavage", article paru dans

le n ' 3 de La Rdvolution surre'aliste, d'oti les verbes dont le temps est le futur ne sont

pas non plus absents. En effet, dans les deux cas, Ie sujet 6luardien parle le m me discours, du type eschatologique. Citons au titre d'exemple la premi re et la derni re phrases du texte p016mique:

Les peuples qui luttent pour leur ind6pendance, quand ils auront sauv6

leur sol, Ieurs traditions, Ieurs coutumes et leur religion, s 'apercevront qu'ils sont capables de se debarrasser de tous leurs ma^ttres, 6trangers ou nationaux.

(II, p.796)

Ce jour-1 , toutes les banques du Christianisme seront ferm6es, Ie signe de

1'aube remplacera au ciel et dans les esprits le signe du supplice, aucune parole

ne sera plus soumise la mati re et les hommes de toutes couleurs seront abso

lument libres sous le regard adorable de la libert6 absolue [nous soulignons]. (II, p.798)

(11)

Outre la forme temporelle des verbes, Ia parent6 s'affirme aussi sur le plan th6matique:

la femme, Ia 16g ret6, Ia lumi re dans les p0 mes en prose correspondent bien aux

peuples opprim6s de 1'article; et en tant que valeurs qui motivent l'6criture, 1'origine des textes p06tiques 6quivaut ce qu'est "la libert6 absolue" dans le texte p016mique. 11 est donc 6vident que le lieu oti parle le sujet est identique ou presque entre ces deux types

de textes. 11 est aussi noter que "Dans la brume... , qui conserve les 616ments qui ,,

nous sont familiers comme "soleil" "numosa", etc., est cens6 se srtuer nu-chemm entre le prolongement direct du travail p06tique du premier Eluard et le discours

politique du type marxiste.

Ainsi, tant dans les textes p06tiques que dans le texte p016mique, Ie sujet 6luardien

parle pour ainsi dire comme un proph te. On peut se rappeler ici un passage de la pr6face La R volution surrdaliste: "D'autres, et ce sont les proph tes, dirigent aveugl6ment les forces de la nuit vers l'avenir, 1'aurore parle par leur bouche, et le monde ravl s epouvante ou se felicite" (II, p.793). En effet, n'est-il pas vrai que les

p0 tes sont oblig6s de jouer le r6le de proph te tant qu'il y a encore " ceux pour qui la nuit est avare" (II, p.793)?

3 . La perSOnne: tendance au collectif

Nous avons observ6, dans quelques unes des apparitions du futur de l'ensemble "Nouveaux po mes", un trait caract6ristique d'un discours 6mancipateur qui consiste dans 1'anticipation d'une fin venir et qui s'exprime dans le contexte de l'oeuvre 6luardienne comme projection de l'origine perdue dans la fin. Mais outre ce trait, nous

signalons un autre indice 6nonciatif du discours 6mancipateur: tendance une

collectivit6 qui marque tant l'interlocuteur que le locuteur, qui tente finalement d'englober l'interlocuteur dans un "nous" universel. A cela vient s'ajouter que le

collectif cens6 etre agent de 1'exp6rience p06tique surr6aliste s'affirme sous la forme de

(12)

: 52 * .* 1 * (2008 p 9 Fi ) 75

3 1 . "Je" averti et "tu" nOn averti

Parmi les occurrences tr s vari6es de la deuxi me personne "tu" dont nous

effectuerons un recensement lors de 1'analyse du rapport amoureux avec le fe'minin,

nous nous tournons ici vers celles qui se r6f erent un interlocuteur ind6fini et par l , anonyme et universel, soit intra-textuel, soit extra-textuel, pour 6claircir la nature du rapport "Je"-"tu" qui d6finit un des aspects du discours 6mancipateur 6luardien.

"Le diamant qu'il ne t'a pas donn ,..." dont nous avons 6tudi6 Ies modalit6s temporelles nous offre un exemple du "tu" intra-textuel: il est un personnage fe'minin

qui appara^rt comlne une religieuse, avec la "grace de la Sainte-Claire" (II, p. 185); il fait

objet d'une persuasion de la part du locuteur, accus6 qu'il est comme nous l'avons remarqu6 de dissimulation de sa nudit6 s'associant la valeur religieuse; il est donc

sollicit6 de se convertir en non-chr6tien ( " Es-tu stire, h6roine aux sens de phare, d'avoir

vaincu la misericorde et 1'ombre, ces deux soeurs lavandi res, prenons-les la gorge,

L...]", I, p.185). Mais nos yeux, Ie statut de cette personne est ambigu: elle n'est pas

simplement un personnage; mais, tant que la plupart de femmes sont chr6tiennes et priv6es de cette franchise ou g6n6rosit6 de se montrer telles qu'elles sont, Ia nature religieuse du personnage peut tre appliqu6e toutes les femmes. D s lors, Ie "tu" de

ce texte est un personnage aussi bien qu'une lectrice; et le locuteur sollicite travers le

personnage toute femme qui puisse etre lectrice de ce texte de restaurer les valeurs

originaires (nudit6, 6clat premier du diamant ou " fontaines").

Le ton persuasif du locuteur semble plus marqu6, puisqu'il s'agit des imp6ratifs, dans les deux poemes qul se succedent "La nuit" et "Arp". Nous lisons d'abord "La

nuit" :

Caresse 1'horizon de la nuit, cherche le coeur de jais que l'aube recouvre de chair. Il mettrait dans tes yeux des pens6es innocentes, des fiammes, des ailes et des verdures que le soleil n'inventa pas.

(13)

Ce n’est pas la nuit qui te man(lue,mais sa puissance. (1,P.193) Le“tu”de ce poさme est extra−textuel,qu’il est possible d’identifier au lecteurl et du fait qu’il ne revet aucune qualification pr6cise,il peut etre n’importe quel sujetl ainsi,il devient en quelque sorte g6n6ral et universe1。N6anmoins,1e locuteur ne d61imite pas moins au niveau illocutionaire le statut de son interlocuteur:il pr6supPose son ignorance en matiらre de la recherche de la nuit:par exemple,les deux imp6ratifs (“Caresse l’horizon de la nuit”1“cherche le coeur de jais”)semblent supposer le fait que le“tu”n’effectue pas encore les deux actes en question et ainsi son inexp6rience dans la quete de la nuitl d’ailleurs,le conditionne1“mettrait”semble postuler son incapacit6de chercher“Ie coeur de jais”l enfin,la derniさre phrase pr6supPose assur6ment l’ignorance du“tu”de ce qui lui manque,donc,ce qui(10it etre cherch6.11 s’avさre ainsi que le“tu”de ce texte apPartient a“ceux pour qui la nuit est avare”(II, p.793)。En effet,1e Iocuteur qui parle ici est bien fidらle a cette mission surr6aliste 6voqu6e dans Ia pr6face a LαR(チvol麗琵on sμ774α1∫s診6d’ouvrir“1es portes du reve a tous ceux pour qui la nuit est avare”(II,P。793),en incitant son interlocuteur g6n6ralis6ゑ r6cup6rer par la force de la nuit l’innocence pre血さre(le la vision(“11mettrait dans tes yeux des pens6es innocentes”),a voir les choses“que le soleil n’inventa pas”,que seul lereveluipemetdevoir.Etilfau吻outerqu’unetelleincitationaureveconhibuebien ゑ1’6mancipationde1’homme,6t㎝tdonn6que“lereveseul1田ssea1’ho㎜etousses droits a la Iibert6”(II,P.793).     “Arp”est caract6ris66galement par1’apparition des imp6ratifs et le“tu”extra− textue1:     艶麗rnεsans reflets aux courbes sans sourires des ombres a moustaches, 6n肥8’s舵1es mumlures de Ia vitesse,la terreur minuscule,oh6κh6sous des cendres froides les plus petits oiseaux,ceux(lui ne fememtjamais leurs ailes,

(14)

: ' *52 I (2008 9 FI ) rdsiste au vent [nous soulignons].

77

(1, p.193)

L'absence de marques sp6cifiques qui qualifient le "tu" qui s'adressent ces imp6ratifs

nous laisse conclure une fois de plus au caract re ind6termin6 et universel du "tu".

Cette impression se confirme lorsqu'on tiens compte du fait que le p0 me est une

transformation d'une partie du compte rendu d'un ouvrage de Tzara, paru en 1 921 et intitul6 " Cine'ma Calendrier du coeur abstrait Maison p0 mes par Tristan Tzara, 19

''(8)

bois par Arp . Citons la partie concern6e du texte:

La p06sie de 1'6vidence aura toujours de bonnes raisons d'exister. A travers les lunettes c6lestes, Ia vue d'un monde sans intentions, si les ailes des nuages

sont blanches, elles sont transparentes, belles et disposes. Arp tourne sans

reflets aux courbes sans sourire des ombres moustaches, enregistre les

murmures de la vitesse, Ia terreur minuscule et cherche sous des cendres froides

les plus petits oiseaux, ceux qui ne ferment j amais leurs ailes. Tzara tranquillise

(9) les amoureux, Ies courtisanes, Ies somnambules seront toujours p0 tes, [...] .

La transformation consiste donc choisir la phrase qui concerne le peintre pour

convertir les indicatifs qu'elle porte en imp6ratifs (II aura suffi pour cela de s6parer du reste du texte le sujet grammatical " Arp" pour le mettre en tant que titre), pour aj outer ce texte transform6 un autre imp6ratif ( " r6siste au vent"). Ainsi, si le nom du peintre

reste dans le p0 me de Capitale de la douleur comme titre, Ia personne qui renvoient les verbes mis en imp6ratifs n'est nullement Arp, d'autant plus que, ayant effectu6 aux

yeux d'Eluard 6crivant le compte rendu les actes dont il s'agit ( " tourner", " enregistrer", "chercher"), il n'a aucun besoin d'etre ainsi sollicit6 de les faire. D s lors, notre sens, la r66criture a pour but de faire partager, par voie des imp6ratifs, un " tu" indetermin6

( 8 ) Paru dans Action, n " hors s6rie, 1921 et repris dans Le Po te et son ombre, Paris, Seghers, 1979, p.54. ( 9 ) Le Po te et son ombre, ibid.,p.54.

(15)

et universel les actes accomplis par Arp, de les "vulgariser", en quelque sorte. 11 est non

moins int6ressant de remarquer que les m mes actes de')j 6voqu6s 1'6poque dadaiste

deviennent, force d' tre prescrits en 1926, surr6alistes: par exemple, "enregistre les

murmures de la vitesse", cette s6quence 6crite bien entendu avant Mamfeste du

surr alisme nous donne curieusement l'impression de calquer tel ou tel passage du Mamfeste, soit un de ces imp6ratifs de "Secrets de l'art magique surr6aliste"

("Fiez-" (ro)

vous au caract re in6puisable du murmure. ), soit le partl pns du "nous" bretomen d etre "les modestes apparells enreglstreurs"(11). un moindre degr6, Ie segment

"cherche sous des cendres froides les plus petits oiseaux" para^it pr6supposer d'une part

''

la repr6sentation spatiale de l'inconscient con9u comme profondeurs de notre esprit

[nous soulrgnons]" opposees "la surface"(12) et d'autre part, Ia r6flexion de Breton sur

la contmurte du reve(13) mterrompu par "I'etat de veille" tenu pour "un ph6nom ne d'interfe'rence"(14) "ceux qui ne ferment jamais leurs ailes" pouvant etre consid6r6s comme des donn6es psychiques qui subsistent dans 1'inconscient. C'est ainsi que les imp6ratifs, du moins les deux imp6ratifs que nous avons 6tudi6s, prescrivent un "tu" cens6 tre inaccoutum6 l'exploration de la r6gion profonde de l'esprit de pratiquer

l'6criture automatique.

Il s'ensuit que le discours 6mancipateur 6luardien que nous avons reconnu dans les

trois p0 mes est du type persuasif ou prescriptif, profe'r6 par un "je" pnvilegle avetn et

proph6tique, et adress6 1'instance du "tu" que n'importe quel lecteur peut venir

occuper, pourvu qu'il ne sache explorer par lui-m me, sans conseil d'autrui plus

exp6riment6, Ia r6gion psychique cach6e, bien qu'il soit " la merci du reve" ("Nous

(10) Mamfeste du surre'alisme,op. cit., p.332.

(11) Ibid., p.330. (12) Ibid., p.316.

( 13) " [...] selon toute apparence le reve est continu et porte trace d'organisation. Seule la m6moire s'arroge le droit d'y faire des coupures, de ne pas tenir compte des transitions et de nous repr6senter plutot une s6rie de

reves que le re^ve" (ibid., p.317).

(16)

東洋法学 第52巻第1号(2008年9月) 79 sommes tous a la merci du reve[...]”,1a pr6face a加R6vo伽∫on s扉7形α1’sオε,II,p.793)。 Nous avons ainsi d6gag6deux traits comme indices du discours6mancipateur d’Eluard: rapP・丘“je”一“tu”,dul・cuteurave丘ietde1’interlocuteum・nave丘ilc肛act己repersuasif ou prescriptif(1e ce rapPort.

32

Un“nOUS”UniverSeI

   Le caractさre universel ou g6n6ral que nous avons relev6dans la figure du“tu” cens6etre interlocuteur−lecteur est plus mar(lu6s’agissant du“nous”,en ce que ce demier englobe non seulement1’interlocuteur mais aussi le locuteur Sur ce point,il est remarquable que dans“L84∫α濯αn殉薦Z n8ズαραs40nn4,_”,1e“je”et le“tu”ゑqui il ne met pas la confiance puisqu’il s’agit d’une femme du type religieux,et qu’il incite a

abandonnerlesdeuxvaleursreligieuses,sefondentdansun“n・us”quivisea

l’abolition du religieux et au d6voilement de1’origine:“Es−tu sOre,h6rolne aux sens de ph田re,d’avoirvainculamis6hcordeetl’ombre,cesdeuxsoeurslavandd己res,匹璽一 1es a la gorge,elles ne sont pasjolies et pour ce que nous voulons en faire,1e monde se d6tachera bien assez vite de leur criniさre peignant1’encens sur le bord(1es fontaines [noussoulignons】”(1,P.185)。    Rien d’6tonnant a ce(lue le“nous”colTespon(1e le plus souvent au sujet de la r6v61ation po6tique.Car comme r6crit Breton,il s’agit non seulement(le“vouloir s’6tablir(1ans ces r6gions recu16es oU tout a d’abord l’air de se passer si ma1”mais de c・nduirequelqu’un”(15).    Par exemple,1e“nous”peut apparaitre dans un texte surr6aliste comme“So配51α アn6nαC8ハ0μ86ぬnε勿48,_”:    Sous Ia menace rouge d’une6p6e,d6faisant sa chevelure qui guide des baisers,qui montre a quel endroit le baiser se repose,elle rit。L’ennui,sur son (15)乃’4.,P.323.

(17)

6paule, s'est endormi. [...] E1le est comme une grande voiture de bl6 et ses

mains germent et nous tirent la langue. [...] [nous soulignons]

(1, p. 179)

Le sujet 6cnvant ce texte automatique n' est pas un "je" mais le "nous", un suJet

collectif. Corr6lativement, Ia femme d6sign6e d s le d6part par le "elle", sans

explication ni qualification quelconque, donc, pr6sent6e comme connue tant par le

10cuteur que par l'interlocuteur, cette femme qui aurait pu etre la mal^tresse du "je" se

vort ainsi partag6e par le "nous" collectif et ind6termin6. Dans "Elle est...", p0 me auquel nous rewendrons, se constate un passage du "Je" solitarre au "nous" collectif: "Elle est mais elle n'est qu' minuit quand tous les oiseaux blancs ont referm6 Ieurs

ailes sur 1'ignorance des t6n bres, [...] J'avais peur des grandes ombres qui tissent les tapis du jeu et les toilettes, j'avais peur des contorsions du soleil le soir, des incassables

branches qui purifient les fenetres de tous les confessionnaux oti des femmes

endormies nous attendent [nous soulignons]" (1, p.169). Ce remplacement du "je" par le "nous" fait voir clairement que le "nous" constrtue le sujet qun explore la regron cach6e de 1'appareil psychique, 6tant donn6 que "tous les confessionnaux" oti attendent

"des femmes endormies" m6taphorisent 6videmment ces profondeurs mentales

conununes tous les honunes.

Nous classons aussi dans ce genre de p0 mes "Pablo Picasso" et "Paris pendant la guerre". Le premier de ces p0 mes affirme la croyance d'Eluard la collectivit6 du

sujet qui dort et qui voit d'un regard particulier, capable de d6truire le r6el

fallacieusement 6tabli, et cela malgr6 Ia s6paration et la solitude qu'implique 1'id6e de

sommeil:

Les armes du sommeil ont creus6 dans la nuit

Les sillons merveilleux qui s6parent nos tetes.

(18)

: 52 1 = (2008 1; 9 FI )

[...]

Si nous l'abandonnons, 1'horizon a des ailes Et nos regards au loin dissipent les erreurs .

81

(1, p. 178)

L'aspect collectif du sommeil et du reve est accentu6 dans ces vers de "Paris pendant la

guerre" oti I'on constate le pronom possessif "n6tres":

Silence. Le silence 6clatant de ses r ves Caresse 1'horizon. Ses reves sont les n6tres

[...]

(1, p. 183)

On peut penser donc que le "nous" d6signe en principe tous les hommes, ce que

fait voir explicitement l'6nonc6 suivant de la preface La R volution surre'aliste : " Nous

sommes tous la merci du r ve et nous nous devons de subir son pouvoir 1'etat de

veille" (II, p.793).

3 . 3 . "TOUS IeS hOmmeS", "I'homme"

Nous avons ainsi constat6 une tendance au collectif ou 1'universel qui marque

1'appareil 6nonciatif qu'est la personne, soit le "tu" qui s'adresse la prescription du "Je", soit le "nous" dans lequel se fond la bipolarit6 du rapport "je - tu". On ne saurait ', ''

trop insister sur le fait que cette collectivit6 qui caract6rise tant l'interlocuteur que le

locuteur du discours 6mancipateur constitue un des aspects surr6alistes des " Nouveaux po mes". Il faut noter qu'un des objectifs majeurs du mouvement surre'aliste consiste

faire partager " tous les hommes" 1'exploration des profondeurs inexplor6es de l'esprit et la r6v6lation qui en r6sulte. Par exemple, on constate dans le pri re d'ins6rer pour La

(19)

surr aliste] doit int6resser tous les individus, de quelque mani re qu'ils aient pens6 ou agi jusqu'ici "(16) S1 1 exploratron dort etre partagee par tous c est que "la substance

mentale" en question est consid6r6e par les surr6alistes comme "comnrune tous les hommes". Rappelons que Breton 6crit en janvier 1925: "N'est-ce pas nous, en effet, qui demandons les premiers, non la destruction des mus6es et des biblioth ques, mais ce

qui est plus grave l'abolition des privil ges artistique, scientifique et autres et, pour

commencer, Ia lib6ration d6sint6ress6e, l'isolement de cette substance mentale

commune tous les hommes, de cette substance souill6e jusqu'ici par la raison?"(17) Quant Eluard, il affirme avec vigueur dans le texte attaquant l'abb6 Br6mond, en citant Lautr6amont avec une modification minime: "P06sie pure? La force absolue de la p06sie purifiera les hommes, tous les hommes: <<La p06sie peut tre faite par tous. Non par un.>> (Lautr6amont). Toutes les tours d'ivoire seront d6molies, toutes les paroles seront sacr6es et, ayant enfin boulevers6 Ia r6alit6, l'homme n'aura plus qu'

fermer les yeux pour que s'ouvrent les portes du Merveilleux."(18) On trouve un

6qurvalent de "tous les honunes" dans la formule "tous les vrsages" de "Paris pendant

la guerre" :

[...]

O fiammes du sommeil sur un visage d'ange

Et sur toutes les nuits et sur tous les visages.

(1, p. 183)

Il convient d'aj outer que dans cette revendication surr6aliste de faire partager "tous les hommes" Ia p06sie se r6affinne avec nettetl la tendance propre Eluard au collectif,

manifeste d s 1'6poque des Po mes pour la paix.

(16) op.cit., p.27.

(17) "Le bouquet sans fieurs", R.S., n " 2, Ie 15 janvier 1925. Repris dans OEuvres compl tes I, op.cit., p.897. ( 18) "Des perles aux cochons: oh il n'est pas seulement question de l'abb6 Br6mond", op.cit.

(20)

東洋法学 第52巻第1号(2008年9月) 83    La tendance surr6aliste a lヲuniversel s’exprime6galement,dans l’ensemble dont nous nous occupons,par la troisiさme personne“1’homme”,c’est−a−dire,1’homme en g6n6ra1,cat6gorie englobant la totalit6des hommes.Comme“tu”,“nous”et“tous les hommes”,“rhomme”est cens6etre sujet de rexp6rience po6tique:“[_11’homme,a vous fr6(luenter,per(l son chen廿n et cette vertu(lui le conda㎜e aux buts。Il d6noue sa pr6sence,il abdique son image et reve que Ies6toiles vont se guider sur lui”(“ααn46s oonspか厩漉85,...”,1,p。186)l cette exp6rience oblige“1’homme”a abandonner des pouvoirs dont il jouit a l’6tat de veillel il est oblig6meme d’“abdique[r]son image”l mais a force de1’abandon de son identit6,il se procure une force ou un statut tout autre: ce n’est plus“1’homme”qui“se guide”sur‘‘1es6toiles”,mais inversement,c’est“1es 6toiles qui vont se gui(1er sur lui”l ainsi lib6r6de la force contraignante de la nature,

“1’ho㎜e”devientuncentrequimettreenmouvementlanature.Onpeutdoncpenser

qu’une telle exp6rience po6tique est de nature a transformer la notion d’homme,de substituer a l’homme6vei116,con(1amn6a son identit6fig6e et assujetti a1’ordre des choses,1’ho㎜equireveetquis7estlib6r6.    11n’est pas difficile de discemer dans cette hlansfo㎜ation lib6ratrice de l’homme

aumoyendureveunece丘ainenotiond’histoirecongueco㎜eprocessuslib6rateurde

1’esprit,d’une tonalit6h6961ienne。Une telle conception d’histoire sous−ten(1a coup s◎r 1’6nonc6(1e ces lignes qui closent“R8v8nか4αn5μnεv’〃6_”:“Le coeur de1’homme ne rougiraplus,il ne se perdraplus,je reviens de moi−meme,de toute6temit6”(1,p。191)。 On comprend que c’est non seulement les choses(“1es fenetres seront des vases oU les fleurs,qui auront quitt61a terre,montreront la lumiさre telle qu’elle est”;“les toits de la ville seront de beaux oiseaux m61ancoliques,[_]”)mais“1’homme”qui doivent changer dans le temps futuL De plus,la locution“de toute6temit6”introduit l’id6e de pass6et une continuit6historique allant du pass610intain a ravenir,en chargeant le verbe“revenir”d’une valeur aspectuelle de non accomplil ainsi,1e“je”qui n!est qu’un individu,un particulier,continue depuis toujoursゑrevenir“de moi−meme”,c’est−a−dire, a quitter et a“abdique[r]son image”,afin de rq’oindre dans le temps futur l’homme en

(21)

g6n6ral qm "ne rougrra plus", qur "ne se perdra plus": narssance d'un homme nouveau

que la p06sie doit anticiper dans sa manifestation la plus violente:

L'oiseau s'est confondu avec le vent, Le ciel avec sa v6rit6,

L'homme avec sa r6alit6.

("Miroir d'un moment", I, p. 195)

N'oublions pas pourtant que 1'6criture p06tique qui permet "I'homme" de

rejoindre sa propre "r6alit6" a une autre face, celle-ci mal6fique: elle le cantonne dans

un milieu cristallin oti se succ dent des repr6sentations oniriques: Ia r6flexion

Intercalee dans la coulee verbale du texte surrealiste "L absolue necessit , . . . " pr6sente

une rmage de "I'homme" solitarre separe des autres: "[...] voyez quand meme la

bani re de cristal que 1'homme a ferm6e devant 1'homme, il restera pris par les rubans

de sa crini re de troupeaux, [...]" (1, p.190). Ainsi, Ia d6livrance effectu6e par la p06sie

participe curieusement d'un assujettissement. Et c'est ce paradoxe que nous allons maintenant envisager.

4 . Rapport paradoxal entre libert et eSClavage

Nous avons ainsi d6gag6 Ies traits qui d6finissent le discours 6mancipateur

6luardien et qui expriment au niveau 6nonciatif (et cela, tant dans " Nouveaux p0 mes" que dans les textes p016miques de l'6poque) Ia revendication typiquement surr6aliste de concr6tiser la libert6 ou la d6livrance: Ie futur comme caract6ristique temporelle qui

anticipe le retour de la puret6 originelle et les personnes comme " tu", " nous" " tous les

hommes", "I'homme", dans lesquelles le locuteur tente d'englober la totalit6 des hommes ou l'homme en g6n6ral afin de rendre 1'invention p06tique collective ou

universelle.

(22)

:

:

52

I

(2008

9 I ) 85

la libert6 ou la d6livrance constitue au niveau 6noncif ou th6matique un objet de la r6flexion p06tique. Il est non moins capital de remarquer que, quoique la souscription

d'Eluard la cause de la libert6 soit sans r6serve, du moins dans ses 6crits p016miques,

comme nous 1'avons vu, il n'en va pas de meme dans les exemples que nous 6tudierons. Mais avant d'examiner cette question, force nous est de pr6ciser que la libert6 ou la d6livrance doit tre consid6r6e avant tout comme celle r6alis6e par la force de la p06sie, puisque malgr6 Ieur position marxiste de plus en plus nettement proclam6e, il

s'agit d'abord pour les surr6alistes de la "lib6ration totale de l'esprit [nous soulignons]"

("D6claration du 27 Janvler 1925", 11 [p.987]) Ainsi, dans le p0 me "Au hasard", Ia "d6livrance" veut dire vraisemblablement celle de l'esprit ou de la conscience rendue

pleinement pr6sente soi ("Et l'eternel ciel de ma t te/ S'ouvre plus large son soleil"), d6livrance r6alis6e par le recours 1'6criture automatique laquelle fait allusion le mot

"hasard":

Au hasard une d6livrance,

Au hasard l'6toile filante Et l'6ternel ciel de ma t te S'ouvre plus large son soleil, A l'6ternit6 du hasard.

(1, p. 189)

Toutefois, dans les autres cas oti apparaissent les mots ou les locutions concernant la libert6 ou la valeur contraire d'esclavage, Ies choses ne vont pas aussi simplement.

I1 convient de remarquer d'abord que la d6livrance n'est pas sans etre

accompagnee d' "ouragans" et d une certame vrolence ("glaive"), comme le montrent

clairement les deux derniers vers de "Paris pendant la guerre"

(23)

Enivrent d’ouragans le monde d61ivr6. (1,p.183) 11est dif且cile de ne pas recomaitre dans cette image de Ia statue appel6e“Paris pendant la guerre”,violente en meme temps que lib6ratrice,avec“ses reves”universels

etlumineux(“Oneigedemidi,soleilsurtouslesventres,/0na㎜esduso㎜eilsur

un visage d’ange/Et sur toutes Ies nuits et sur tous les visages』’)dont“1e silence” ’hohzon”etquepaれagenttouslesho㎜es(“SesrevessontIesn6tres”)celle de Germaine Berton,cette militante anarchiste,elle aussi lib6ratrice et violente,qui avait assassin6d’un coup de revolver Marius Plateau,secr6taire de r6daction de

蜘lon加郷6,“cettefe㎜e伽蜘伽1融quiestleplusgrandd6nqueje

connaisse a1’esclavage”(21).Ainsi,comme le dit Aragon,“L’absolue libert60ffense, d6concerte.Le soleil a toujours bless61es yeux de ses adorateurs”(22).Et la figure de cette“absoluelibe丘6’ラ,quecesoit“Parispendantlagueぼe”ouGemaineBe丘on,nyest pas sans etre charg6e d’une ambigult60u d’une ambivalence。     Deuxiさmement,nous observons que dans certains des“Nouveaux poさmes”,la libert6et l’esclavage deviennent6quivalents:la libert6r6alis6e signi丘e du meme coup l’esclavage.C’est ce que nous constatons,par exemple,dans le cas suivant de“Premiらre du monde”,oU“ferm[er]ta robe”et“briser tes chalnes”,donc,1es actes contraires(lue sont enchainer et d61ivrer reviement curieusement au meme:“11a fem16ta robe pour brisertes chaines”(1,p.178);ou bien dans lafo㎜ule suivante de“JoanMir6”:“Soleil de proie prisonnier de ma tete”(1,p.193):1a lumi己re solaire,figure de la libert6 absolue,chξ瑳96ed’ailleursdelapuissanceetde1’agressivit6delbiseaudeproieesten (21) “POISSON SOLUBLE,n’est−ce pas moi le poisson soluble,je suis n6sous le signe des Poissons et    1’ho㎜eestsolubledanssapens6e!”(Breton,砿聯s∫8加r彫伽ε,o卿。,p.340), (22) Ce qu’Eluard exprimera avec nettet6dans加Ro5εp酵b助蹉ε二“L’OBJECTIVITE POETIQUE N’EXISTE    QuE DANS LA SUCCETION,DANS L7ENcHAINEMENT DE TOuS LEs ELEMENTS SuBJEcTIFS    DoNT LE PoETEEsT,JusQu’A NOuvEL ORDRE,NoNLEMAITRE.MAls L’EScLAvE”(1,p.421).

(24)

:

: i 52

1 r (2008 l 9 I ) 87

meme temps "pnsonmer de ma tete" 11 en va de meme pour I orseau de "Georges

Braque": cet oiseau "de la libert6" ("oiseaux de la liberte" dit un vers de "Max Ernst" I p 187) est pourtant "enferme dans son vol" donc esclave de son propre vol: " [...] ll

n'a jamais craint la lumi re,/ Enferm dans son vol,/ il n'a jamais eu d'ombre" (1, p. 192). On peut faire la meme remarque sur ces lignes qui closent "L'ic6ne a re'e... : ',

Grandes couvertures de plomb sur des chevelures lisses et odorantes, grand amour transparent sur des corps printaniers, d6licats esclaves des prisonniers,

vos gestes sont les 6chelles de votre force, vos larmes ont terni l'insouciance de

vos maftres impuissants, et d6sormais vous pouvez rire effront6ment, rire, bouquet d'6p6es, rire, vent de poussi re, rire comme arcs-en-ciel tomb6s de leur balance, comme un poisson g6ant qui tourne sur lui-m me. La libert6 a quitt6

votre corps.

(1, p. 1 84)

De ces lignes, il faut d'abord noter que le rapport entre les ma^ttres et les esclaves est invers6: Ies esclaves sont esclaves des maftres qui sont "prisonniers" ("d6licats esclaves

des prisonmers"); Ie "vous" qui peut bien d6signer les esclaves n'est vraisemblablement pas d6muni d'une certaine force ("vos gestes sont les 6chelles de votre force"), tandis

que les ma^ttres sont "impuissants". Si bien que les "larmes" des esclaves suffisent pour

"terni[r] 1'insouciance" des maitres. Ce renversement du rapport entre les forts

(esclaves) et les faibles (ma^itres) permet naturellement une d6livrance des esclaves qui consrste "nre effrontement [nous soulignons]". A cela s'ajoute que le rire qui incarnait

dans l'oeuvre 6luardienne une 6nonciation p06tique dadaiste qui est de nature refuser toute mobilisation de la langue (rappelons le p0 me pr6liminaire des Animaux et leurs hommes: "Animal rit" qui pr6figure le langage p06tique dadaiste ou le texte comme " D6veloppement Dada") repr6sente ici l'6criture automatique, comme nous le verrons

(25)

point, il est non moins int6ressant de signaler que le rire s'identifie au bout de quelques

metamorphoses " un poisson g6ant qui tourne sur lui-m me", une image quelque peu ridiculis6e de la pens6e qui se retourne soi, qui se rend pr6sent soi au moyen de l'6criture automatique, renvoyant soit au dessin que porte 1'envers de la couverture du n' I de La R volution surr aliste d'un grand poisson qui se redresse et sur lequel

s mscnt " SURREALISME", soit l'expression "poisson soluble", un autre nom de

l homme " soluble dans sa pens6e"(19). Toutefois, Ia libert6 r6alis6e par le " surr6alisme"

consid6r6 comme " automatisme psychique pur" ne signifie qu'une perte de la libert6, ce dont rend compte le constat de la dermere phrase "La liberte a qurtte votre corps." Il

est donc 6vident qu'ici s'op re une logique paradoxale qui peut s'exprimer comme

voici: de meme que les esclaves sont forts et les mal^tres faibles, de m me, Ies esclaves rendus libres perdent par la meme la libert6 dont ils jouissaient lorsqu'ils ne 1'6taient

pas. La m me remarque peut peu pr s s'appliquer "L'absolue n cessit ,..." qui

pr6sente comme nous 1'avons vu une image de 1'homme enferm6 dans la mati re

cristalline et "pris par les rubans de sa crini re de troupeaux", par une s6rie d'images oniriques apport6es par 1'6criture automatique ( " [...] voyez quand m me la barri re de

cristal que 1'homme a ferm6e devant 1'homme, il restera pris par les rubans de sa

crini re de troupeaux, de foules, de processions, [...], I, p. 190). Ainsi, Ia d6livrance par

la p06sie n'est rien de moins que 1'emprisonnement dans le d6roulement des images

(20)

poetiques . Par contre, Ia fin de ce d6roulement, de cette succession des images oti s'affirme la libert6 absolue de la pens6e, est con9ue comme "d6livrances": " [...] de promesses, de piti6, de vengeances, de d6livrances - dis-je - de d6livrances comme

au son des clairons ordonnant au cerveau de ne plus se laisser distraire par les masques successifs et fe'minins d'un hasard d'occasion, [...]" (1, p. 190).

Nous avons ainsi d6gag6 en 6tudiant 1'aspiration 6luaridienne la libert6 deux

(19) Louis Aragon, "Gennaine Berton", R.S., n ' 1, p.12.

(26)

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