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— L’auteur, parodie du texte Sei Shônagon dans les récits médiévaux

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(1)

La vie de Sei Shônagon 清少納言, auteur du Makura no sôshi 枕草子 (Notes de chevet ; Notes de chevet ; Notes de chevet vers 1000) est très mal connue. Ce n’est qu’au XX

e

siècle que sa biographie a pu être reconstituée, en majeure partie grâce à des évènements mentionnés dans le texte, que l’on peut dater grâce à des chroniques ou d’autres sources historiques.

La biographie ainsi restituée se résume de la façon suivante

1)

. Sei Shônagon naît entre 964 et 966. Fille de Kiyohara no Motosuke 清原元輔

2)

et arrière-petite-fille de Kiyohara no Fukayabu 清原深養父

3)

, elle est issue d’une famille de la basse noblesse, mais héritière d’une prestigieuse lignée de poètes. Elle a pour frères Munenobu 致信, Kaishû 戒秀, Tamenari 為成 et pour sœur l’épouse de Fujiwara no Masatô 藤原理能

4)

. Elle épousa Tachibana no Norimitsu 橘則光, dont elle eut un fils, Norinaga 則長 (né en 978). Cette première union rompue, elle se lia ensuite à Fujiwara no Muneyo 藤原 棟世, dont elle eut au moins une fille. Elle entra au service de l’impératrice Teishi 定 子, épouse principale de l’empereur Ichijô 一条, à une date estimée se situer entre l’an 991 et l’an 994. L’impératrice Teishi était la fille du grand chancelier Fujiwara no Mi- chitaka 藤原道隆. Après la mort de Michitaka (995), et l’avènement au pouvoir de son frère (et rival) Michinaga 藤原道長, Teishi se retrouva en difficulté ; ses frères fu- rent écartés de la cour et elle-même perdit la place d’épouse principale au bénéfice de Shôshi 彰子, fille de Michinaga. Teishi mourut peu de temps après (1001). Les évène- ments relatés dans le Makura no sôshi sont tous concentrés dans ces quelques années au Makura no sôshi sont tous concentrés dans ces quelques années au Makura no sôshi cours desquelles Sei Shônagon est au service de l’impératrice Teishi ; rien n’y évoque la mort de Teishi ni les périodes ultérieures. Les sources relatives à ce qu’il advint de Sei Shônagon après la mort de sa maîtresse sont toutes fragmentaires, indirectes, et surtout tardives.

Parmi les hypothèses avancées, certains travaux suggèrent qu’elle a quitté la cour peu après la mort de Teishi (thèse de Kishigami Shinji

5)

), d’autres qu’elle est demeurée à la cour, au service des enfants de Teishi (thèse de Tsunoda Bun.ei

6)

). Prolongeant la thèse d’un départ de la cour, certains supposent qu’elle est retournée vivre auprès de son second époux, Fujiwara no Muneyo (thèse de Mitamura Masako

7)

), d’autres enfin qu’elle est retournée vivre dans une résidence secondaire (retirée) ayant appartenu à son père (thèse de Masuda Tsuneo

8)

).

Ces quelques données, qui aujourd’hui encore ne sont que le résultat de prudentes conjectures, étaient pour l’essentiel inconnues au cours des siècles suivant la rédaction du Makura no sôshi. La pénurie de sources n’a pourtant pas empêché Makura no sôshi. La pénurie de sources n’a pourtant pas empêché Makura no sôshi — ira-t-on jus-

L’auteur, parodie du texte

Sei Shônagon dans les récits médiévaux

Evelyne Lesigne-Audoly

(2)

qu’à dire qu’elle a favorisé ? — que se développent des récits évoquant la vie de Sei Shônagon, et plus particulièrement les dernières années de sa vie. Dans ces textes, Sei Shônagon n’est plus tout à fait auteur ni narratrice, elle devient personnage ; objet du récit et non plus sensibilité subjective. Nous allons ici passer en revue quelques uns des textes qui ont le plus contribué à façonner le personnage de Sei Shônagon : le Mu- rasaki Shikibu nikki 紫式部日記 ( Journal de Murasaki Shikibu), le Journal de Murasaki Shikibu), le Journal de Murasaki Shikibu Mumyô-zôshi 無名草子 (Écrit sans titre) et le Kojidan 古事談 (Propos sur les choses du passé). L’objet du pré- sent article est d’observer comment ces textes font écho au Makura no sôshi, et peuvent Makura no sôshi, et peuvent Makura no sôshi influencer en retour la perception que l’on a de cette œuvre.

I. À l’origine des récits médiévaux : le Makura no sôshi et le personnage de Makura no sôshi et le personnage de Makura no sôshi Sei Shônagon dans le Journal de Murasaki Shikibu

La plus ancienne source connue relative à Sei Shônagon est le Murasaki Shikibu nik- ki (

ki (

ki Journal de Murasaki Shikibu ; vers 1008-1010). L’extrait cité ci-dessous se situe au Journal de Murasaki Shikibu ; vers 1008-1010). L’extrait cité ci-dessous se situe au Journal de Murasaki Shikibu sein d’une sorte de galerie de portraits, où Murasaki Shikibu présente tour à tour plu- sieurs personnes de la cour. Après Izumi Shikibu 和泉式部 et Akazome Emon 赤染衛 門 vient le tour de Sei Shônagon :

Sei Shônagon est une personne qui en impose en vérité par ses grands airs. Mais sa prétention de tout savoir et sa façon de semer autour d’elle les écrits en carac- tères chinois, à tout bien considérer, ne font que masquer de nombreuses lacu- nes. Ceux qui de la sorte se plaisent à se montrer différents des autres s’attirent forcément le mépris et finissent toujours très mal ; aussi les personnes qui affec- tent le bon ton vont-elles, jusque dans les circonstances les plus triviales, afficher une profonde émotion, et leur souci de ne laisser échapper la moindre occasion de briller les fait tout naturellement tomber dans une frivolité de mauvais aloi.

Et comment, une fois parvenues à ce degré de frivolité, pourraient-elles connaî- tre une fin heureuse ?

9)

Nous retiendrons de ce portrait trois éléments : une propension à se vanter de maî-

triser la culture chinoise, le fait que cette culture est en fait superficielle, et l’évocation

d’une fin malheureuse. Murasaki Shikibu et Sei Shônagon étant contemporaines, cet

extrait prend valeur de témoignage. Il fut souvent considéré comme emblématique

d’un antagonisme de caractère entre les deux auteurs (et, par conséquent, de la diffé-

rence entre leurs œuvres), symptomatique de la violente rivalité entre les deux impé-

ratrices (et donc entre leurs suivantes respectives), ou encore révélateur de la compéti-

tion entre deux auteurs. Cependant, il est vraisemblable que Sei Shônagon et

Murasaki Shikibu ne se soient jamais réellement rencontrées, ce qui relativise la valeur

de témoignage direct de ce texte. En effet, la date estimée de l’arrivée de Murasaki

Shikibu au service de l’impératrice Shôshi est l’an 1005, soit plusieurs années après le

décès de Teishi (et donc le probable départ de Sei Shônagon). Si les deux femmes ne

se sont jamais rencontrées, alors les assertions contenues dans ce passage se fondent

soit sur la réputation de Sei Shônagon au sein de la cour de l’impératrice Shôshi, soit

uniquement sur la lecture du Makura no sôshi. Ce n’est pas ici le lieu de discuter de la Makura no sôshi. Ce n’est pas ici le lieu de discuter de la Makura no sôshi

genèse de ce texte, mais d’observer comment ce texte prolonge le Makura no sôshi, Makura no sôshi, Makura no sôshi

(3)

dont il oriente de fait la perception.

La connaissance des lettres chinoises évoquée dans le Murasaki Shikibu nikki est ef- Murasaki Shikibu nikki est ef- Murasaki Shikibu nikki fectivement l’élément central de plusieurs récits contenus dans le Makura no sôshi. Makura no sôshi. Makura no sôshi C’est le cas dans l’un des récits relatifs à l’intendant Narimasa, personnage un peu ridi- cule, raillé pour sa méconnaissance des usages de la cour. Le premier récit le concer- nant raconte que la voiture dans laquelle Sei Shônagon et d’autres suivantes avaient pris place ne put franchir le portail de la demeure de Narimasa, car ce portail était trop petit. Sei Shônagon se moqua du maître des lieux par une allusion à une anecdo- te chinoise contenue dans le Hànshu¯ 漢書 (jap. : Kanjo ; Livre des Han) et le Kanjo ; Livre des Han) et le Kanjo Méng qiú 蒙求 (jap. : Môgyû ; Lumières pour les barbares Môgyû ; Lumières pour les barbares Môgyû

10)

). Ce à quoi Narimasa répliqua de la façon suivante :

« Ana osoroshi » to odorokite, « sore wa U Teikoku ga koto ni koso haberu nare. Furuki shinji ni haberazu wa, uketamawari shiru beki ni mo haberazari keri. Tamatama kono michi ni makari iri ni kereba, kô dani wakimae shirare haberu. » to iu.

「あなおそろし」とおどろきて、「それは宇定国が事にこそはべるなれ。古き 進士などに侍らずは、うけたまはり知るべきにも侍らざりけり。たまたまこ の道にまかり入りにければ、かうだにわきまへ知られはべる」と言ふ。

11)

C’est effrayant ! s’écria-t-il, surpris, vous voulez parler d’U Teikoku. J’aurais cru que l’on ne pouvait connaître ces choses-là si l’on n’était un vieux savant.

12)

Les références chinoises sont également au centre de l’anecdote du « pic de Kôro ».

Un jour de neige, alors que l’impératrice et ses suivantes discutaient dans une pièce dont les stores étaient baissés, l’impératrice interpela Sei Shônagon en lui demandant comment était la neige sur le pic de Kôro, allusion à un sommet situé dans le massif du Lu Shan, en Chine. Il était bien connu au Japon du fait de sa présence dans un cé- lèbre poème de Bái Ju¯yì 白居易 ( jap. : Haku Kyoi), dans lequel le poète dit qu’en le- vant le store il voit la neige sur ce sommet. Pour toute réponse, Sei Shônagon fit rele- ver les treillis des fenêtres et leva le store très haut, montrant par ce geste ostensible qu’elle avait compris l’allusion de l’impératrice. Ce geste lui vaut l’admiration des autres suivantes

13)

.

Cette historiette fut ultérieurement extraite du Makura no sôshi, et notamment reprise Makura no sôshi, et notamment reprise Makura no sôshi dans le Jikkinshô 十訓抄 (Recueil des dix maximes), recueil d’anecdotes datant du mi- lieu du XIII

e

siècle, dans l’une des rares anecdotes médiévales présentant Sei Shônagon sous un jour glorieux. Elle y est décrite comme le parangon de toutes les vertus, louée pour ses connaissances et la grâce de ses manières, et son geste de relever le store y est vanté comme devant « jusqu’à la fin des temps être raconté comme un exemple de grand raffinement. » Ce geste, dont Fujimoto Munetoshi a rappelé qu’il correspondait à l’image la plus souvent associée à Sei Shônagon

14)

, fut d’ailleurs abondamment repris ultérieurement comme sujet de peintures ou d’illustrations, par exemple par Tosa Mit- suoki 土佐光起 (1617-1691) ou Uemura Shôen 上村松園 (1875-1949).

Ces deux anecdotes sont donc bien des mises en scène de la connaissance de la cul-

ture chinoise de Sei Shônagon, et viennent à l’appui de l’affirmation du Murasaki Shiki-

bu nikki, selon laquelle Sei Shônagon se complaît à faire la démonstration de ses con-

bu nikki, selon laquelle Sei Shônagon se complaît à faire la démonstration de ses con-

bu nikki

(4)

naissances. Un autre passage du Makura no sôshi, non moins célèbre, corrobore l’autre Makura no sôshi, non moins célèbre, corrobore l’autre Makura no sôshi pan de la critique de Murasaki Shikibu : ce vernis de connaissances dissimule en fait des lacunes. Il s’agit de l’anecdote du poème de « la chaumière ». Dans ce passage, le capitaine de la garde du corps, sous-chef des chambellans, Fujiwara no Tadanobu 藤原 斉信, a acquis une opinion négative au sujet de Sei Shônagon, car il s’est fié à des ru- meurs circulant à son sujet. Un soir, il lui fait parvenir par lettre un vers tiré d’un poè- me en chinois et lui demande d’en donner la suite. Il s’agit à nouveau d’un poème de Bái Ju¯yì, dans lequel le poète s’adressant à des amis demeurés à la capitale déplore d’être seul, logé dans une simple chaumière, dans la pluie et la nuit. Tadanobu com- pare donc Sei Shônagon aux amis restés dans les fastes de la capitale, tandis qu’il est dans la solitude. Au lieu de se contenter de citer le vers suivant, Sei Shônagon com- pose une fin de poème en japonais (en kana). Reprenant le mot « chaumière » qui est kana). Reprenant le mot « chaumière » qui est kana dans le vers manquant du poème original, elle écrit : « qui rendra visite à la chaumiè- re ? » (kusa no iori o tare ka tazunen 草の庵をたれかたづねん). Ce faisant, elle montre qu’elle a bien identifié le poème, qu’elle en connaît la signification, mais choisit de créer un nouveau poème en accord avec la situation présente de sa relation avec Tada- nobu. Alors que Tadanobu, en expédiant le poème, se plaçait dans la position de celui qui est à l’écart de la capitale, Sei Shônagon inverse le rapport à la citation ; elle se présente elle-même comme étant isolée dans la chaumière, et dans l’attente d’une ré- conciliation. En outre, en recourant à la langue japonaise (langue des échanges privés, connotée comme féminine) au lieu de poursuivre en chinois (langue des hommes et des actes publics), elle tire parti de la double culture linguistique des nobles de cour.

Enfin, en créant une fin de poème, elle demande implicitement que Tadanobu en compose à son tour le début. Ce défi s’avérant impossible à relever, la victoire de Sei Shônagon est totale. Cette réplique brillante lui vaut par conséquent des éloges ap- puyés de la part de Tadanobu et de plusieurs autres hommes de la cour, pour finir par attirer des louanges de la part de l’impératrice et même de l’empereur.

Tout comme les deux histoires précédentes, celle-ci se conclut sur la reconnaissance des mérites de Sei Shônagon. Elle diffère cependant des deux autres, en ce qu’elle donne à voir une Sei Shônagon doutant d’elle-même. En effet, bien qu’ayant identifié le poème, elle se montre embarrassée à l’idée que sa connaissance du chinois (ou sa capacité à tracer les caractères chinois) soit imparfaite, et que cela paraisse au grand jour :

« Ikanikawa su bekaramu. Gozen owashimasaba, goran zesasu beki o, kore ga sue o shiri kao ni, tadotadoshiki managaki taramu ito migurushi. »

「いかにかはすべからむ。御前おはしまさば、御覧ぜさすべきを、これが末 を知り顔に、たどたどしき真名書きたらむもいと見苦し」

15)

« Que faire ? Si Sa Majesté était ici, je pourrais la prier de regarder cette lettre.

J’aurai beau montrer que je connais la suite, si les caractères chinois sont trop maladroits, j’en aurai honte. »

16)

Il est intéressant de lire ce passage en regard de l’extrait du Murasaki Shikibu nikki

présenté plus haut :

(5)

Sabakari sakashidachi, managaki chirashite haberu hodo mo, yoku mireba, mada ito tara- nu koto ookari.

さばかりさかしだち、真名書きちらして侍ほども、よく見れば、まだいと足 らぬこと多かり。

Mais sa prétention de tout savoir et de semer autour d’elle les caractères chinois […] ne font que masquer de nombreuses lacunes

17)

.

Certes, la signification de ces deux passages est radicalement opposée, puisque ce qui dans un cas est l’expression de la modestie et de l’embarras sert de condamnation morale dans le second cas. Cependant, les similitudes entre ces deux phrases incitent à percevoir l’extrait du Murasaki Shikibu Nikki comme un prolongement du texte du Murasaki Shikibu Nikki comme un prolongement du texte du Murasaki Shikibu Nikki Makura no sôshi, dont il serait la réinterprétation.

Makura no sôshi, dont il serait la réinterprétation.

Makura no sôshi

De fait, ce texte a pour effet de constituer un important élément du caractère de la Sei Shônagon personnage. C’est ainsi que son portrait sous les traits d’une femme ar- rogante et au savoir superficiel sera repris bien plus tard, et connaîtra notamment une remarquable vogue dans les années 1910-1930

18)

.

II. Le mythe de la déchéance de Sei Shônagon

Dans le Murasaki Shikibu nikki, le portrait de Sei Shônagon se termine par une allu- Murasaki Shikibu nikki, le portrait de Sei Shônagon se termine par une allu- Murasaki Shikibu nikki sion à une fin malheureuse, tenant en deux phrases : « Ceux qui de la sorte se plaisent à se montrer différents des autres s’attirent forcément le mépris et finissent toujours très mal » (Kaku, hito ni kotonaran to omoi konomeru hito wa, kanarazu miotorishi, yuku sue

utate nomi habereba かく、人にことならんと思ひこのめる人は、かならず見劣り

し、行末うたてのみ侍れば) et « Et comment, une fois parvenues à ce degré de frivo- lité, pourraient-elles connaître une fin heureuse ? » (Sono ada ni narinuru hito no hate, ikadeka wa yoku haberan そのあだになりぬる人の果て、いかでかはよく侍らん)

19)

. Ces deux phrases se présentent comme des formules rhétoriques, une forme d’anathè- me prolongeant la réprobation morale ; rien ne permet d’affirmer qu’elles sont le constat de ce que fut réellement le destin de Sei Shônagon (tel que Murasaki Shikibu en aurait eu connaissance). Or, plusieurs textes de la première moitié du XIII

e

siècle présentent Sei Shônagon comme une femme vieille, pauvre, isolée. Ces textes sem- blent bien être apparus en réponse à la prédiction du Murasaki Shikibu nikki, à laquelle Murasaki Shikibu nikki, à laquelle Murasaki Shikibu nikki ils donnent de la substance.

Le plus ancien texte de cette veine est le Mumyô-zôshi 無名草子 (Écrit sans titre ; c. 1198-1202), œuvre se présentant comme un dialogue entre plusieurs femmes, et considérée comme le plus ancien traité littéraire du Japon. Après un passage consacré aux recueils de poésie, les protagonistes de la discussion évoquent des femmes de let- tres des temps anciens. Elles en viennent ainsi à parler d’Ono no Komachi 小野小町, puis de Sei Shônagon :

Celle-là [= Ono no Komachi], qui donc pourrait l’égaler ? Pour ce qui est de goûter du fond du cœur « couleurs et parfums », l’on aimerait être comme elle, dit-elle, et une autre encore :

— De ces personnes en proie à quelque passion excessive, il en est peu qui aient

vécu une vie sans histoire.

(6)

La fille de Higaki, Sei-shônagon, fut, au début du règne d’Ichijô no In, au temps où le Grand Chancelier du Milieu [Michitaka] connaissait des affaires de l’Empi- re, au service de l’Impératrice sa fille alors au plus haut de sa splendeur ; com- ment et pourquoi sa maîtresse l’estimait plus que toute autre, elle-même le dévoi- le complaisamment dans ses Notes de chevet, si bien qu’il est inutile d’y revenir en Notes de chevet, si bien qu’il est inutile d’y revenir en Notes de chevet détail.

En matière de poésie, on peut penser que, pour une fille de Motosuké, elle n’était pas à la hauteur d’une pareille ascendance. Le Second recueil complémentaire con- Second recueil complémentaire con- Second recueil complémentaire tient tout juste quelques poèmes de sa façon. Elle-même en était consciente, et sans doute se faisait-elle aider, ou même évitait-elle de se mettre sur les rangs.

Sinon, il serait très surprenant que l’on en ait retenu si peu. Dans ses Notes de che- vet, par contre, on peut prendre la mesure de son esprit, et la lecture en est fort vet, par contre, on peut prendre la mesure de son esprit, et la lecture en est fort vet

plaisante. Parmi les anecdotes, à ce point plaisantes, émouvantes, surprenantes ou amusantes qu’elle relate, elle ne rapporte en ce qui concerne la Princesse que celles qui ont trait au temps de sa fortune et de sa splendeur, si bien qu’on en vient à trembler pour elle : des événements qui marquèrent son déclin, par con- tre, la disparition du sire Grand Chancelier, ou l’exil du Ministre du Dedans, elle ne souffle mot ; et pourtant cette personne si avisée, sans doute n’avait-elle de soutien assuré, car, en compagnie de la fille de sa nourrice, elle en vint à s’établir dans une campagne lointaine, où quelqu’un la trouva en train de mettre à sécher des navets et, se parlant toute seule : « Jamais je n’oublierai les beaux seigneurs de jadis, vêtus de leur casaque » et, poignante vision, elle portait une robe gros- sière, et une loque rapiécée en guise de coiffe ! Combien, en effet, devait-elle re- gretter le temps passé ! dit-elle.

20)

Suit un développement consacré à Koshikibu, la fille d’Izumi Shikibu, puis un autre consacré à Izumi Shikibu.

Il n’y a plus ici d’allusion à la connaissance superficielle de la culture chinoise, et le propos est somme toute moins violent que dans le Murasaki Shikibu nikki, puisque les Murasaki Shikibu nikki, puisque les Murasaki Shikibu nikki critiques sont contrebalancées par quelques louanges. En revanche, on retrouve bien le thème de la déchéance, dans une version amplifiée et étayée. La formule : Subete, amari ni narinuru hito no, sono mama nite haberu tameshi, arigataki waza ni koso amere. す べて、あまりになりぬる人の、そのままにてはべるためし、ありがたきわざにこ そあめれ。(De ces personnes en proie à quelque passion excessive, il en est peu qui aient vécu une vie sans histoire.

21)

) rappelle fortement celle du Murasaki Shikibu nikki : Murasaki Shikibu nikki : Murasaki Shikibu nikki Sono ada ni narinuru hito no hate, ikade ka wa yoku haberan. そのあだになりぬる人の果 て、いかでかはよくはべらん。(Et comment, une fois parvenues à ce degré de frivo- lité, pourraient-elles connaître une fin heureuse ?

22)

). Certes, c’est une affirmation qui s’applique à Ono no Komachi autant qu’à Sei Shônagon. Toutefois, étant placée im- médiatement avant le passage consacré à Sei Shônagon, qu’elle introduit, elle en oriente de fait la lecture.

Comme dans le Murasaki Shikibu nikki, le constat d’un caractère excessif (ou exces- Murasaki Shikibu nikki, le constat d’un caractère excessif (ou exces- Murasaki Shikibu nikki sivement arrogant) amène l’annonce d’un destin funeste. Cependant, ce qui dans le Murasaki Shikibu nikki n’était qu’une allusion, voire une prédiction malveillante, se fait Murasaki Shikibu nikki n’était qu’une allusion, voire une prédiction malveillante, se fait Murasaki Shikibu nikki

ici beaucoup plus précis et devient développement narratif. En outre, l’intérêt princi-

(7)

pal de ce petit récit réside dans le contraste entre la splendeur passée, symbolisée par les seigneurs portant belles casaques (nôshi sugata 直衣姿), et la misère dans laquelle se trouve Sei Shônagon, vêtue de hardes. Autrement dit, l’image légendaire et extérieure au Makura no sôshi, qui est celle d’une vieille en guenilles, rencontre ici l’image issue Makura no sôshi, qui est celle d’une vieille en guenilles, rencontre ici l’image issue Makura no sôshi du texte même du Makura no sôshi, celle d’une suivante à son aise dans les fastes de la Makura no sôshi, celle d’une suivante à son aise dans les fastes de la Makura no sôshi cour (présente dans le souvenir de la protagoniste). Enfin, la fin de l’extrait cité pro- pose une hypothèse plausible expliquant sa déchéance, en évoquant une donnée his- torique : la mort de Michitaka.

Un texte très similaire, probablement rédigé à une époque quasiment contemporai- ne du Mumyô-zôshi, figure dans une notice biographique placée à la fin des manuscrits Mumyô-zôshi, figure dans une notice biographique placée à la fin des manuscrits Mumyô-zôshi de la branche Nôin (date inconnue)

23)

. Il est fort probable que l’un des deux textes ait inspiré l’autre, mais on ignore lequel des deux est antérieur. D’après le contenu, on peut toutefois avancer l’hypothèse que ce texte-ci se fonde sur le précédent, qu’il a agrémenté de quelques détails supplémentaires. La fin de la notice biographique ra- conte que Sei Shônagon s’est retirée à la campagne car elle ne pouvait se résoudre à servir quelqu’un d’autre que l’impératrice Teishi et n’avait plus aucune famille. Le texte poursuit :

Toshi oi ni kereba, sama kaete, menotogo no yukari arite, Awa no kuni ni yukite, ayashiki kayaya ni sumi keru. Tsuzuri toiu mono o bôshi ni shite, aona toiu mono hoshi ni, to ni idete kaeru tote, « Mukashi no nôshi sugata koso omoi iderarure » to ii kemu koso, nao fu- ruki kokoro no nokoreri keru ni ya to, aware ni oboyure. Sareba, hito no owari no, omou yô naru koto, wakakute imijiki ni mo yorozari keru to koso oboyure.

年老いにければ、さま変へて、乳母子のゆかりありて、阿波の国に行きて、

あやしき萱屋に住みける。つづりといふ物をぼうしにして、あをなといふ物 乾しに、外に出でて帰るとて、「昔の直衣姿こそ思ひ出でらるれ」と言ひけむ こそ、なほ古き心の残れりけるにやと、あはれにおぼゆれ。されば、人の終 りの、思ふやうなる事、若くていみじきにもよらざりけるとこそおぼゆ れ。

24)

Devenue vieille, elle prit le vêtement de nonne, partit vers la province d’Awa, grâce à l’enfant de sa nourrice, et y vécut dans une chaumière délabrée. Elle portait une loque rapiécée en guise de coiffe, et, tandis qu’elle sortait et entrait pour faire sécher des navets, elle disait : « Jamais je n’oublierai les beaux sei- gneurs de jadis, vêtus de leur casaque ». N’est-ce pas la preuve qu’elle devait re- gretter le temps passé ? Quelle scène poignante ! Ainsi, nous sentons bien que même les personnes qui ont connu une jeunesse faste ne pourront pas forcément finir leurs jours comme ils l’eussent souhaité.

Cette notice incluse dans les manuscrits de la branche Nôin comporte ainsi plu-

sieurs précisions n’existant pas dans le Mumyô-zôshi : le lieu de sa retraite est localisé Mumyô-zôshi : le lieu de sa retraite est localisé Mumyô-zôshi

dans la province d’Awa (dans l’île de Shikoku) et l’on apprend qu’elle est devenu non-

ne. Enfin, et contrairement au Murasaki Shikibu nikki et au Murasaki Shikibu nikki et au Murasaki Shikibu nikki Mumyô-zôshi, le commentai- Mumyô-zôshi, le commentai- Mumyô-zôshi

re final est moins une condamnation morale qu’une considération sur la destinée hu-

maine. Ceci rappelle des anecdotes similaires relatives à Ono no Komachi, Murasaki

Shikibu, Izumi Shikibu. Au Moyen Âge, en effet, nombre d’anecdotes décrivent la fin

(8)

malheureuse des poétesses célèbres de l’époque de Heian, avec pour trame de fond le thème de l’impermanence : celles et ceux qui ont connu la gloire peuvent finir dans la misère.

III. Les anecdotes du Kojidan : Sei Shônagon au masculin Kojidan : Sei Shônagon au masculin Kojidan

Le Kojidan contient également deux anecdotes relatives à la vieillesse de Sei Shôna- Kojidan contient également deux anecdotes relatives à la vieillesse de Sei Shôna- Kojidan gon. Il s’agit d’un recueil d’anecdotes se présentant comme historiques, attribué à Mi- namoto no Akikane 源顕兼, probablement rédigé entre 1212 et 1215. Le texte en est soit en kanbun (sino-japonais) soit en kanbun (sino-japonais) soit en kanbun wabun (japonais), selon les anecdotes. Les anec- wabun (japonais), selon les anecdotes. Les anec- wabun dotes consacrées à Sei Shônagon sont situées dans le second chapitre, intitulé shinsetsu 臣節 (la noblesse).

La première de ces anecdotes est relativement proche du portrait trouvé dans le Mumyô-zôshi, en ceci qu’elle met en scène une Sei Shônagon âgée, inspirant la pitié et Mumyô-zôshi, en ceci qu’elle met en scène une Sei Shônagon âgée, inspirant la pitié et Mumyô-zôshi

vivant misérablement. Son portrait est cependant ici beaucoup plus pittoresque, puis- qu’elle y est peinte sous les traits d’une nonne démoniaque, et se compare elle-même à un squelette :

Sei Shônagon reiraku no nochi, waka tenjôbito amata dôsha shite ka no yaka no mae o wataru aida, yaka no tei hakai shitaru o mite, « Shônagon wa muge ni koso nari ni kere » to, shachû ni iu o kikite, motoyori sanjiki ni tachi tari keru ga, sudare o kaki agete, oni no gotoku naru katachi no onna hôshi, kao o sashi idazu, to unnun. « Shunba no hone oba kawazu ya ari shi. » to unnun.

清少納言、零落之後、若殿上人アマタ同車渡彼宅前之間、宅躰破壊シタルヲ ミテ、少納言無下ニコソ成ニケレト、車中ニ云ヲ聞テ、本自桟敷ニ立タリケ ルカ、簾ヲ掻揚、如鬼形之女法師顔ヲ指出云云、駿馬之骨ヲハ不買ヤアリシ ト云云

25)

Du temps de la déchéance de Sei Shônagon, une voiture où se trouvaient de nombreux jeunes nobles vint à passer devant chez elle. Voyant que sa demeure était délabrée, ceux de la voiture dirent que Sei Shônagon était véritablement tombée au plus bas. Ce qu’entendant, alors qu’elle se tenait debout sur une es- trade, elle souleva le store, et ce fut une nonne à l’aspect démoniaque qui sortit son visage, disant : « N’achèterez-vous pas les os du fringant cheval ? »

De même que dans le Mumyô-zôshi et la notice biographique de la branche Nôin, Mumyô-zôshi et la notice biographique de la branche Nôin, Mumyô-zôshi Sei Shônagon est vieille, misérable, et vit seule à la campagne. Et, comme dans la no- tice biographique, elle semble être devenue nonne. L’habituelle référence à la femme de cour déchue est ici complétée par des traits plus spécifiques à Sei Shônagon, qui sont un caractère fier, le sens de la répartie, et en particulier la tendance à faire des al- lusions bien à propos aux classiques chinois. Par ailleurs, bien que ce soit un détail peu signifiant ici, notons ce geste qu’elle fait pour soulever un store, qui ne manque pas de rappeler l’anecdote du pic de Kôrô.

La réplique qui constitue la chute du récit est inspirée par une anecdote du Zhàn

Guó Cè 戦国策 (jap. : Sengokusaku ; Stratégies des Royaumes combattants). Dans cette Sengokusaku ; Stratégies des Royaumes combattants). Dans cette Sengokusaku

anecdote, un roi aimant les chevaux ayant confié mille pièces d’or à un homme pour

qu’il lui trouve un cheval rapide, cette personne revint avec les os d’un cheval, achetés

(9)

pour cinq cent pièces d’or, argüant que si le bruit se répandait que le roi achetait à bon prix les chevaux rapides, même morts, alors les possesseurs des meilleurs chevaux vi- vants afflueraient pour les vendre. La stratégie s’avéra efficace. Par l’allusion à cette anecdote, Sei Shônagon, qui se compare elle-même au squelette du fringant cheval, laisse entendre que même totalement décatie, elle n’a rien perdu de sa valeur.

Si cette première anecdote peut surprendre par l’effet visuel très fort — l’apparition de Sei Shônagon en nonne démoniaque, en quasi-squelette est plus proche de l’uni- vers fantastique des anecdotes médiévales que du Makura no sôshi — la seconde anec- dote est encore plus surprenante. Sei Shônagon menacée y échappe de peu à un as- sassinat, au prix d’une situation humiliante :

Raikô ason shitennô ra o tsukawashite, Seigen o utashimuru toki, Sei Shônagon dôjuku nite ari keru ga, hôshi ni nitaru ni yorite korosamu to omou aida, amataru yoshi iien tote tachimachi ni tsubi o idasu, to unnun.

頼光朝臣遣四天王等、令打清監之時、清少納言同宿ニテアリケルカ、依似法 師欲殺之間、為尼之由云エントテ忽出開云云。

26)

Alors que le seigneur Yorimitsu

27)

avait envoyé les Quatre Rois-Gardiens pour assassiner le commandant Kiyohara, ceux-ci furent sur le point de tuer Sei Shô- nagon, qui résidait au même endroit, parce qu’ils l’avaient prise pour un moine.

Alors, pour montrer qu’elle était une nonne, elle découvrit aussitôt son entrejam- be.

La déchéance n’est pas ici caractérisée par un habitat délabré ni par une vie retirée à la campagne. Sei Shônagon n’attire pas non plus la pitié par un habillement miséra- ble, ni même un aspect monstrueux. Le signe de sa déchéance est que, âgée et ayant adopté la tenue d’une moniale, elle a perdu tout aspect féminin, si bien que les tueurs la prennent pour un homme.

Nous sommes d’abord déroutés par la transposition de Sei Shônagon dans un uni- vers guerrier. Pourtant, il est possible d’invoquer à ce sujet une source historique. Le Fusô ryakki 扶桑略記 (Chroniques abrégées du Japon), datant de la fin du XI

e

siècle, rapporte que Kiyohara no Munenobu (ici désigné sous le nom de « commandant Kiyohara ») mourut assassiné par des ennemis politiques en 1017. Selon le Fusô ryakki, Fusô ryakki, Fusô ryakki Munenobu était alors le vassal de Fujiwara Yasumasa 藤原保昌 (époux d’Izumi Shiki- bu), et le commanditaire de l’attaque Minamoto no Yorichika 源頼親. L’anecdote du Kojidan s’est vraisemblablement inspirée de la source historique, en remplaçant l’un Kojidan s’est vraisemblablement inspirée de la source historique, en remplaçant l’un Kojidan

des protagonistes (Yorichika) par un héros bien plus célèbre (Yorimitsu). Le Fusô ryakki ne dit rien de la présence de Sei Shônagon, mais certaines sources établissant ryakki ne dit rien de la présence de Sei Shônagon, mais certaines sources établissant ryakki

les liens de filiation dans la famille Kiyohara présentent bien Munenobu et Sei Shôna- gon comme frère et sœur.

28)

À défaut de tenir la preuve que cet assassinat a bien eu lieu, admettons donc que l’anecdote soit plausible. Nous n’en serons pas moins dé- contenancés par la chute grotesque et obscène : le contraste est trop grand entre le voyeurisme de cette scène et le raffinement pour lequel le Makura no sôshi est apprécié. Makura no sôshi est apprécié. Makura no sôshi

Cependant, la propension de Sei Shônagon à citer des classiques chinois favorise la

tendance à considérer que son attitude était plus celle d’un homme que celle d’une

femme. En effet, l’attitude convenable pour une femme est plutôt celle décrite par

(10)

Murasaki Shikibu dans son journal : alors même que ses prédispositions à l’étude lui permettaient de mémoriser les classiques chinois mieux que son frère, tant que son père se désolait qu’elle ne fût pas un garçon, elle se gardait bien, par pudeur, de mon- trer sa science : « Je n’écrirais pas même le caractère 一 »

29)

(Ichi toiu moji o dani ka- kiwatashi haberazu 一といふ文字をだに書きわたしはべらず)

30)

.

Il est également intéressant de superposer cette anecdote du Kojidan à l’anecdote de Kojidan à l’anecdote de Kojidan Tadanobu et du poème de la « chaumière », dans le Makura no sôshi. Si dans le Makura no sôshi. Si dans le Makura no sôshi Kojidan Sei Shônagon est menacée de mort réelle, dans l’anecdote de la chaumière elle est me- nacée de mise à l’écart. Tadanobu dans le Makura no sôshi l’affronte avec des armes Makura no sôshi l’affronte avec des armes Makura no sôshi d’homme en lui envoyant un poème en chinois, tandis que dans le Kojidan des hom- Kojidan des hom- Kojidan mes la menacent à l’aide d’armes réelles. Dans les deux cas, Sei Shônagon parvient à se sortir d’une situation périlleuse en affirmant sa féminité : soit en démontrant sa maî- trise du langage poétique féminin, soit en exhibant son anatomie. Vue sous cet angle, l’anecdote du Kojidan serait la transposition prosaïque et grotesque de l’une des plus Kojidan serait la transposition prosaïque et grotesque de l’une des plus Kojidan célèbres actions d’éclat racontées dans le Makura no sôshi. Makura no sôshi. Makura no sôshi

L’analogie structurelle entre les deux histoires est séduisante. Il est hélas impossible de démontrer que l’anecdote de Tadanobu, ou tout autre extrait du Makura no sôshi ait Makura no sôshi ait Makura no sôshi eu une quelconque influence, directe ou indirecte, sur le Kojidan. Il n’en reste pas moins que Sei Shônagon est souvent perçue par la postérité comme n’ayant pas l’atti- tude qui convient à une femme. C’est d’ailleurs le reproche principal que lui feront, plusieurs siècles plus tard, à l’ère Meiji, les premières études d’histoire littéraire japo- naises

31)

.

* *

*

Les personnages des récits médiévaux n’ont en général pas de psychologie, mais ils sont dotés d’attributs et de qualités qui les caractérisent. Lorsque le personnage est lui- même l’auteur d’une œuvre littéraire, les attributs, traits de caractère, voire les germes de l’anecdote, sont empruntés à cette œuvre. Dans le cas des récits relatifs à Sei Shô- nagon, les anecdotes ont repris certains éléments du Makura no sôshi (les fastes de la Makura no sôshi (les fastes de la Makura no sôshi cour de Heian, le sens aigu de la répartie, la connaissance des classiques chinois), par- fois même une image ou un épisode précis (le store relevé et la neige du pic de Kôro).

Elles ont aussi parfois intégré des éléments venant d’autres textes (le Murasaki Shikibu nikki, le

nikki, le

nikki Fusô ryakki). Les anecdotes se développent et s’amplifient ensuite grâce à l’ajout de détails, d’explications, de justifications historiques, de jugements moraux (que ce soit dans la polarité positive ou négative), etc. En entrant dans l’univers des récits médiévaux, Sei Shônagon s’est détachée de l’œuvre dont elle est l’auteur ; elle cesse d’être auteur pour devenir personnage. C’est ainsi que l’œuvre crée l’auteur, et non plus l’inverse. Ou, comme l’a formulé Fujimoto Munetoshi : « Finalement, Sei Shônagon, ce n’est qu’une chimère, fruit de la lecture de l’œuvre. »

32)

Un phénomène similaire est observable dans le cas des légendes médiévales relati-

ves à Murasaki Shikibu. Okabe Asuka a très bien décrit comment l’interprétation lit-

térale d’une phrase du Murasaki Shikibu nikki

33)

a abouti au développement de deux

types de légendes concernant son destin après la mort : les unes positives (Murasaki

(11)

s’est transformée en boddhisattva Kannon), les autres négatives (Murasaki Shikibu en- dure d’éternels tourments dans les enfers)

34)

. On pourrait multiplier les exemples : Ono no Komachi et Izumi Shikibu déjà évoquées, mais aussi Kakimoto no Hitomaro, Semimaru, Ariwara no Narihira, Akazome Emon et tant d’autres poètes et auteurs (ou supposés auteurs) des époques de Nara ou de Heian peuplent les textes des siècles ul- térieurs. La figure légendaire de l’auteur est en soi parodie de l’œuvre ou des œuvres dont elle est l’émanation, en ce sens que, si elle reprend des motifs déjà présents dans l’œuvre, elle les recycle en opérant un transfert modifiant leur signification.

L’évolution de l’image des auteurs, aujourd’hui bien prise en considération par les historiens de la littérature, représente un pan de l’histoire de la réception des œuvres.

L’image légendaire d’un auteur peut être source de dangers pour cet auteur : la légen- de enfle parfois tant qu’elle en arrive à dissimuler l’œuvre même, ou du moins à influencer la lecture de l’œuvre. En cela, les exégètes du XVII

e

siècle, et notamment Kitamura Kigin 北村季吟, marquent une rupture importante dans la transmission des textes, dans la mesure où les légendes relatives aux auteurs sont délaissées au profit d’un retour à leur œuvre. Dans les éditions d’œuvres anciennes commentées par Ki- gin, les portraits légendaires et pittoresques de l’auteur ne sont plus guère pris en compte. À l’inverse, par les références que le commentateur fait à l’auteur dans les gloses accompagnant l’œuvre, l’auteur est replacé au cœur de son texte, et sa présence permet l’accès à la signification du texte

35)

. Sans doute était-il nécessaire de prendre de la sorte des distances avec les anecdotes médiévales pour poser les jalons d’une science de la connaissance des textes.

Notes

1) La plus importante étude consacrée à Sei Shônagon est : Kishigami Shinji 岸上慎二, Sei Shônagon den- ki kô

清少納言伝記攷 [Considérations sur la biographie de Sei Shônagon], (Shinseisha, Unebi shobô,

1943), à laquelle toutes les études ultérieures se réfèrent. Pour un travail plus récent, voir : Fujimoto Munetoshi 藤本宗利, Sei Shônagon : Kansei no Kirameki

清少納言―感性のきらめき [Sei Shônagon,

ou l’éclat de la sensibilité], (Shintensha, 2000). Pour une courte synthèse, voir : Makura no sôshi dai jiten

枕草子大事典 [Grande encyclopédie du Makura no sôshi], (Bensei shuppan, 2011), 147 sq.

Makura no sôshi], (Bensei shuppan, 2011), 147 sq. Makura no sôshi 2) Kiyohara no Motosuke : fonctionnaire local, poète renommé. Il fut l’un des cinq compilateurs du

Gosen wakashû

後撰和歌集 [Recueil de poèmes sélectionnés postérieurement].

3) Kiyohara no Fukayabu : poète classé parmi les trente-six plus grands poètes des temps anciens (chûko sanjû rokka sen

中古三十六歌仙).

4) Masatô était lui-même frère de l’auteur de Mémoires d’une éphémère, la mère de Michitsuna. Mémoires d’une éphémère, la mère de Michitsuna. Mémoires d’une éphémère 5) Kishigami Shinji, op. cit., 422.

6) Tsunoda Bun.ei 角田文衛, « Bannen no Sei Shônagon » 晩年の清少納言 [Les dernières années de Sei Shônagon], in Ôchô no eizô

王朝の映像 [Images de l’époque impériale], (Tôkyôdô shuppan, 1970).

7) Mitamura Masako 三田村雅子, « Tsuki no wa sansô shikô ; Sei shônagon den e no gimon » 月の輪山

荘私考―清少納言伝への疑問 [Réflexions personnelles au sujet de la résidence de montagne Tsuki

no wa ; quelques interrogations à l’égard de la biographie de Sei Shônagon], in Makura no sôshi ; hyôgen no ronri

枕草子 表現の論理 [Le Makura no sôshi ; logique des représentations], (Yûseidô, 1995).

Makura no sôshi ; logique des représentations], (Yûseidô, 1995). Makura no sôshi 8) Makura no sôshi daijiten, 161. Makura no sôshi daijiten, 161. Makura no sôshi daijiten

9) Murasaki Shikibu, Le Journal de Murasaki Shikibu, traduction René Sieffert, (Publications Orientalistes de France, 2000), 67.

10) Il s’agit d’un manuel destiné au enfants et aux débutants, très connu au Japon à l’époque de Heian.

11) Matsuo Satoshi 松尾聰, Nagai Kazuko 永井和子 (éds.), Makura no sôshi

枕草子, coll. Shinpen Nihon

koten bungaku zenshû, vol. 18, (Shôgakukan, 1997), 34. Sauf mention contraire, toutes les citations

de Makura no sôshi proviennent de cette édition. Makura no sôshi proviennent de cette édition. Makura no sôshi

(12)

12) Sei Shônagon, Makura no sôshi [Les Notes de chevet], traduction et commentaires par André Beaujard, Makura no sôshi [Les Notes de chevet], traduction et commentaires par André Beaujard, Makura no sôshi Gallimard / Unesco, 1966 (rééd.), 30.

13) Makura no sôshi, 433. Traduction française : 258-259. Les interprétations de cette anecdote divergent Makura no sôshi, 433. Traduction française : 258-259. Les interprétations de cette anecdote divergent Makura no sôshi fortement quant à la raison pour laquelle les stores sont baissés, l’intention de l’impératrice, et la rai- son précise pour laquelle Sei Shônagon est tant acclamée. En effet, le poème de Bái Ju¯yì était très connu au Japon, si bien qu’il n’y avait probablement pas grand mérite à l’identifier. Dans ce cas, ce serait plutôt la pertinence et la rapidité de la réaction qui serait louées. Ce problème d’interprétation n’a guère d’influence sur notre propos, car ce qui importe ici est qu’un récit dont le point central est l’allusion aux lettres chinoises se conclut par la reconnaissance de l’esprit exceptionnel de Sei Shôna- gon.

14) Fujimoto Munetoshi 藤本宗利, Makura no sôshi kenkyû

枕草子研究 [Recherches sur le Makura no sôshi],

(Kazama Shobô, 2002), 438.

15) Makura no sôshi (1997), 136. Makura no sôshi (1997), 136. Makura no sôshi

16) Nous traduisons. Le qualificatif migurushi peut signifier « laid, pénible à voir » ou « honteux, infa- migurushi peut signifier « laid, pénible à voir » ou « honteux, infa- migurushi mant ». Ici, il renvoie probablement aux deux acceptions : si elle trace mal ses caractères chinois, sa lettre de réponse sera laide, ce qui constituera une humiliation. Nous préférons porter l’accent sur le sens de « honteux » car c’est celui qui est retenu par les éditions japonaises récentes. C’est précisé- ment parce que Sei Shônagon est embarrassée et craint d’être méprisée que la chute de l’anecdote est piquante.

17) Itô Hiroshi 伊藤博 (éd.), Murasaki Shikibu nikki

紫式部日記 [ Journal de Murasaki Shikibu], coll. Shin

Nihon koten bungaku taikei, (Iwanami shoten, 1989), 309-310. Pour la traduction française, op. cit., 67.

18) Makura no sôshi daijiten, Makura no sôshi daijiten, Makura no sôshi daijiten op. cit., 824 sq.

19) Murasaki Shikibu nikki, Murasaki Shikibu nikki, Murasaki Shikibu nikki op. cit., 309-310.

20) René Sieffert (traducteur), D’une lectrice du Genji [= Écrit sans titre], Publications Orientalistes de D’une lectrice du Genji [= Écrit sans titre], Publications Orientalistes de D’une lectrice du Genji France, 1984, 77-78.

21) Higuchi Yoshimaro 樋口芳麻呂, Kuboki Tetsuo 久保木哲夫 (éds.), Mumyô-zôshi

無名草子 [Écrit sans

titre], coll. Nihon koten bungaku zenshû, (Shôgakukan, 1999), 266. Traduction française : op. cit., 78.

22) Murasaki Shikibu nikki, 310. Murasaki Shikibu nikki, 310. Murasaki Shikibu nikki

23) Les manuscrits du Makura no sôshi sont classés en quatre branches, présentant entre elles de profondes Makura no sôshi sont classés en quatre branches, présentant entre elles de profondes Makura no sôshi divergences : branche Sankan, branche Nôin, branche Maeda et branche Sakai. Voir Makura no sôshi daijiten, 62-102.

daijiten, 62-102.

daijiten

24) Matsuo Satoshi

松尾聰, Nagai Kazuko 永井和子 (éds.),

Makura no sôshi

枕草子, coll. Nihon koten

bungaku zenshû, vol. 11, (Shôgakukan, 1974), 470.

25) Kawabata Yoshiaki 川端善明, Araki Hiroshi 荒木浩 (éds.), Kojidan

古事談 [Propos sur les choses du

passé], coll. Shin Nihon koten bungaku taikei, nº 41, (Iwanami shoten, 2005), 190 (anecdote nº 2-55).

26) Kojidan, Kojidan, Kojidan op. cit., 193 (anecdote nº 2-57)

27) Minamoto no Yorimitsu (ou Raikô) 源頼光 (948-1021), guerrier connu pour ses exploits, dont la plu- part sont légendaires. Ses quatre fidèles vassaux sont connus sous le surnom collectif des « Quatre Rois-Gardiens ».

28) Ainsi dans le Zoku gunsho ruijû

続群書類従 [Suite à la Compilation des textes], vol. 173, tables 5 et 6.

Le Zoku gunsho ruiju, compilation de sources officielles anciennes datant de la seconde moitié de l’époque d’Edo. Au sujet de cette anecdote du Kojidan, voir Tsujimura Masahiro Kojidan, voir Tsujimura Masahiro Kojidan

辻村全弘, « Chûsei

teki josei toshite no Sei Shônagon ; Kojidan ni egakareta jinbutsu zô » Kojidan ni egakareta jinbutsu zô » Kojidan

中世的女性としての清少納 言―『古事談』に描かれた人物像 [Sei Shônagon en femme médiévale ; son portrait dans le Koji-

dan],

dan],

dan Kokugakuin zasshi

國學院雑誌 n° 91-2 (février 1990), 50-61.

29) Le caractère 一 (ichi, un) est le plus élémentaire de tous. C’est à dire qu’elle refuserait de montrer en ichi, un) est le plus élémentaire de tous. C’est à dire qu’elle refuserait de montrer en ichi public la moindre preuve de son érudition chinoise.

30) Murasaki Shikibu nikki, 314-315. Murasaki Shikibu nikki, 314-315. Murasaki Shikibu nikki

31) C’est notamment le cas de Mikami Sanji

三上参次 et Takatsu Kuwasaburô 高津鍬三郎 dans leur

Nihon bungaku-shi

日本文学史 [Histoire de la littérature japonaise], (Kinkôdô, 1890), 321-322. Voir

également Zôho kokugo kokubungaku kenkyûshi taisei

増補国語国文学研究大成 [Collection d’études en

langue japonaise et en littérature japonaise ; édition augmentée], t. 6, Makura no sôshi, Tsurezure gusa

(13)

草子・徒然草, (Sanseidô, 1977), 24-26.

32) Makura no sôshi daijiten, 458. Makura no sôshi daijiten, 458. Makura no sôshi daijiten

33) Dans le passage en question, Murasaki Shikibu clame sa foi envers le bouddha Amida, mais affirme également ne pas souhaiter devenir nonne, car son karma est trop lourd de pêchés pour lui permettre d’obtenir le salut. Murasaki Shikibu nikki, 315-316. Murasaki Shikibu nikki, 315-316. Murasaki Shikibu nikki

34) Okabe Asuka 岡部明日香, « Densetsu ni natta Murasaki Shikibu — Murasaki Shikibu nikki to chûsei Murasaki Shikibu nikki to chûsei Murasaki Shikibu nikki no densetsu » 伝説になった紫式部―『紫式部日記』と中世の伝説 [Murasaki Shikibu faite légen- de ; Le Murasaki Shikibu nikki et les légendes médiévales], dans Murasaki Shikibu nikki et les légendes médiévales], dans Murasaki Shikibu nikki Ajia yûgaku

アジア遊学 [Intriguing

Asia], (Bensei shuppan, 2009), nº 118, dossier spécial « Koten kyarakutâ no tenkai » 古典キャラクタ

ーの展開 [Devenirs des personnages des œuvres classiques], 106-113.

35) Voir Evelyne Lesigne-Audoly, « Sei Shônagon dans les marges ; Réflexions autour du Makura no sôshi shunsho shô (1674), édition commentée des

shunsho shô (1674), édition commentée des

shunsho shô Notes de chevet », dans Noriko Berlinguez-Kôno, Bernard Notes de chevet », dans Noriko Berlinguez-Kôno, Bernard Notes de chevet

Thomann (dirs), Japon Pluriel 8 ; actes du 8

eee

colloque de la SFEJ colloque de la SFEJ colloque de la SFEJ, éditions Picquier (à paraître). colloque de la SFEJ , éditions Picquier (à paraître).

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