Compte
rendu
du livre
de Guy Deutscher
"Through the language glass, why the world looks different in other languages"
Cécile
Morel
L'auteur Guy Deutscher, chercheur au département de linguistique, des langues et des cultures de l'Université de Manchester fait le récit de l'odyssée qui nous entraîne de Homer à Darwin, explorant les questions les plus controversées au sujet de l'esprit humain, du langage et de la culture.
Dans une première partie, il affirme que les différences culturelles se reflètent dans le langage et que notre façon de penser et de percevoir le monde est influencée par notre langue maternelle, surtout en ce qui con-cerne l'espace, les genres et les couleurs.
Il va même jusqu'à dire que le langage peut se diviser en deux territoires distincts : le domaine des `étiquettes' et celui des concepts. Le domaine des `étiquettes' se réfère aux conventions culturelles et celui des concepts se réfère à la nature.
L'auteur nous fait découvrir à travers l'exemple de la terminologie
des couleurs, ces deux domaines qui sont depuis maintenant plus de 150 ans au coeur d'un conflit entre les adeptes de la théorie de la culture et ceux de la théorie de la nature.
Les adeptes de la théorie de la culture considèrent que notre utilisation
du langage et de sa terminologie est déterminée par la culture tandis que les adeptes de la théorie de la nature considèrent que notre utilisation du langage et de sa terminologie est déterminée par la nature.
Pour mieux illustrer son propos, l'auteur commence par nous parler du travail monumental de William Ewart Gladstone qui en 1858 fait
pub-lier une étude en trois tomes sur Homère, son oeuvre et son époque : Studies on Homer and the Homeric Age.
Un des chapitres consacrés à la perception et à l'usage des couleurs chez Homère va déclencher une guerre entre les partisans de la théorie de la culture et les partisans de la théorie de la nature. Comme l'auteur nous l'a déjà expliqué plus haut, pour les uns, la culture est un facteur déterminant dans l'usage du langage, alors que pour les autres le langage est dominé par la nature.
Gladstone soutient que Homère et ses contemporains percevaient
probablement le monde en noir et blanc plutôt qu'en technicolor. Cons-cient de la bizarrerie de son idée, il évoque la possibilité de l'évolution de la sensibilité aux couleurs sur plusieurs générations, à savoir une évolu-tion de l'anatomie.
Un grand nombre de scientifiques vont mettre des années avant de conclure que cette hypothèse est fausse. Une telle hypothèse met en
exer-gue la relation entre le langage et la perception des couleurs, mais ne
prend pas du tout en compte le `pouvoir' de la culture sur le langage.
Compte rendu du livre de Guy Deutscher et philologue allemand, Lazarus Geiger, va poursuivre le travail de Glad-stone plus en avant. Il va faire une étude au sujet de la perception des couleurs et de leur terminologie. Il sera le premier à poser la question de savoir si la perception des couleurs est déterminée naturellement, à savoir par la nature de notre anatomie ou par de simples conventions culturelles.
Cette nouvelle approche, va déclencher à nouveau, une guerre ouver-te sur le langage, entre partisans de la théorie de la nature et partisans
de la théorie de la culture.
Puis, suite à une expédition au détroit de Torres en 1898, William Halse Rivers Rivers, `le Galilée de l'anthropologie' découvre qu'il est pos-sible pour tout un chacun de faire la différence entre les couleurs, mais qu'il n'existe pas toujours un mot, une terminologie pour toutes les couleurs. Rivers doit alors admettre en toute honnêteté que les partisans de la théorie de la culture ont raison.
Dans certaines cultures, tout homme peut faire la distinction entre une palette de couleurs non négligeable, mais n'a pas dans son langage, un nom, une terminologie standard pour chaque couleur.
Le travail de Rivers , contrairement à ses attentes, sonne la victoire en faveur de la culture. Homère pouvait voir en technicolor, mais ne
possédait pas la terminologie des couleurs. Il s'agit, par conséquent, de développements culturels et non biologiques, voire anatomiques.
Quelque cent ans, après les découvertes de Lazarus Geiger, deux
chercheurs de l'Université de Berkeley, B. Berlin et P. Kay établissent à
partir du travail de Geiger que la classification des termes de couleur n' est pas arbitraire et s'alignent sur la pensée de Gladstone : la nature nous
a donné nos couleurs primaires.
Les partisans de la théorie de la nature et ceux de la théorie de la
culture ont une théorie en commun en ce qui concerne les couleurs, la
proéminence de la couleur rouge. Le rouge est la première couleur pris-matique qui ait reçu un nom.
Les théoriciens de la culture et ceux de la nature ont des revendica-tions légitimes en ce qui concerne les couleurs, mais ni les uns ni les
autres ne peuvent prétendre à l'hégémonie.
Dans la deuxième partie de son livre, l'auteur s'attache au problème
du langage, en partant de la théorie de Sapir, qui va contribuer à une avancée indéniable des théories sur le langage. La théorie de Sapir repose sur l'idée de la `relativité linguistique'. D'après cette théorie, notre
langue maternelle influence notre perception du monde et notre façon de
penser.
Un siècle sépare les découvertes de Wilhelm von Humboldt de celles de Sapir. Celui affirme que : `La différence entre les langues n'est pas seulement dans les signes et dans les sons, mais dans la façon dont nous
concevons le monde... Comme le langage est le lieu où se forme la pen-sée, il doit exister une relation étroite entre les lois de la grammaire et les lois de la pensée.' Il conclut que :`La pensée est dépendante non seule-ment du langage en général, mais aussi à un certain point de chaque
Compte rendu du livre de Guy Deutscher
langue prise de façon individuelle.'
Mais, il reste que les différences cruciales entre les langues ne sont
pas dans ce que chaque langue permet à ses locuteurs d'exprimer, mais dans les informations que chaque langue oblige son locuteur à dévoiler.
Pour l'auteur, le principe de Boas. Jakobson est la clé pour découvrir les effets d'une langue particulière sur la pensée. D'après Jokobson, les langues diffèrent essentiellement dans ce qu'elles doivent transmettre et non pas ce qu'elles peuvent transmettre.
Ce qu'il faut retenir est que notre pensée est influencée par les
con-ventions culturelles de nos sociétés sur une étendue plus vaste que nous nous l'imaginons. L'auteur nous rappelle à cet effet que notre sens com-mun trouve naturel ce dont il est familier.
L'auteur ajoute que si nous en savions plus au sujet du fonctionne-ment de notre cerveau, nous pourrions déterminer avec plus de précisions comment la nature et la culture jouent un rôle dans notre conception du langage ou encore savoir si nos grammaires sont innées et finalement savoir avec exactitude comment le langage influence certains aspects de notre pensée.