Kobe Shoin Women’s University Repository
Title Camus et le Christianisme カミュとキリスト教(フランス語) Author(s) C.L.Starling(C.L.スターリング)
Citation 研究紀要(SHOIN REVIEW),第 29 号:133-140
Issue Date 1987
Resource Type Bulletin Paper / 紀要論文
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Camus
et
le Christianisme
C. L. Starling
Dans un entretien avec Jean Grenier,
Albert Camus disait un jour:
"La pensée catholique
me paraît toujours
amère. Elle séduit, puis me heurte (...) C'est sans
(1)
d
oute qu'il me manque l'essentiel."
Il lui manquait l'essentiel, c'est-à-dire, selon Grenier, il lui manquait
la foi. Seul la foi aurait pu lui donner la force de surmonter ses
objec-tions et d'accepter ce côté "amer" qui le "heurtait".
Mais en quoi Camus trouve-t-il la pensée catholique amère? Tout
d'abord, parce qu'elle implique à ses yeux un consentement au mal;
en-suite parce qu'elle met l'accent sur l'histoire, détournant l'homme de sa
propre vie. En ceci, le christianisme serait même responsable du désarroi
du vingtième siècle:
"Origines de la folie moderne
. C'est le christianisme
qui a détourné l'homme du monde. Il l'a réduit à
lui-même et à son histoire. Le communisme est une
suite logique du christianisme. C'est une histoire de
(2)
chrétien s.",
Cette idee est développée longuement dans L'Homme Revolté, où
133
Camus affirme:
"Le conflit profond de ce siècle ne s'établit peut -être pas tant entre les idéologies allemandes de l'histoire et la politique chrétienne, qui d'une certaine manière sont complices, qu'entre les rêves allemands et la
(3) tradition méditerranéenne..." Un peu plus loin, il ajoute:
"Mais l'idéologie allemande est ceci une héritière .
En elle s'achèvent vingt siècles de vaine lutte contre
la nature au nom d'un dieu historique d'abord et de
(4) l'histoire divinisée ensuite."
Ainsi, les idéologies de l'histoire et leurs conséquences peuvent être attribuées, du moins indirectement, au christianisme; elles sont le résultat d'une trahison ultime de la tradition méditerranéenne que les chrétiens avaient, tout au début, assimilée:
"
... lorsque l'Eglise a dissipé son héritage ranéen, elle a mis l'accent sur l'histoire au détriment
de la nature, fait triompher le gothique sur le roman
et, détruisant une limite en elle-même, elle a
revendiqué de plus en plus la puissance temporelle et
( 5 ) le dynamisme historique."
Cela dit, on peut bien comprendre la manière dont Camus s'oppose à la pensée politique allemande et au christianisme en même temps dans
une interview parue dans Servir en 1945:
" ... cela m'ennuierait beaucoup que l'on me force de
choisir absolument entre St-Augustin et Hegel. J'ai
l'impression qu'il doit y avoir une vérité supportable
(6)
entre les deux."
Bien entendu, cette "vérité entre les deux" serait celle des valeurs
méditerranéennes. Camus préconise alors un retour à l'hellénisme:
"Si
, pour dépasser le nihilisme, il faut revenir au
christianisme, on peut bien suivre le mouvement et
(7)
d
épasser le christianisme dans l'hellénisme."
Dans une conversation avec Jean Grenier, l'auteur de Noces s'est
ex-primé plus longuement:
"
... Personnellement je me sens plus proche de
lénisme. Et, à l'intérieur du christanisme, plus
che du catholicisme que du protestantisme. Et je
suis assez éloigné de la Bible à cause de son
(8) "antinaturalisme"
."
Alors, Grenier fait observer:
"Pourtant
, vous êtes proche de la Bible par votre
sentiment de révolte contre l'injustice, par votre
(9)
sens de l'humanité..."
La réponse de Camus:
"Oui
, mais je considère qu'il faut aussi se révolter
pour aboutir au bonheur terrestre et pas seulement
pour abolir l'injustice, qu'il faut avoir une sagesse de
la vie dans l'immédiat et pas dans le lointain ...
( 1 0 )
J'aime assez le côté statique de l'hellénisme..."
Mais revenons â cette objection au christianisme. Si l'Eglise s'est
parfois politisée et s'est même soumise â des régimes totalitaires, faut-il
dire que le christianisme est intrinsèqument une philosophie de l'histoire?
B. Roland Gosselin, commentant les oeuvres de Saint-Augustin (auteur
dont Camus avait traité dans sa thèse universitaire), nous répond que oui,
du moins en ce qui concerne l'augustinisme:
"Saint -Augustin aime à contempler l'univers,
l'humanité et l'homme du point de vue de Dieu. Il
ne conçoit pas que la nature et l'histoire puissent
évoluer sans une constante impulsion et direction
divine. Nul mieux que lui n'a mis en relief le rôle
de la Providence dans la destinée des peuples. Son
maître ouvrage La Cité de Dieu est la première
philosophie de l'histoire qui ait ete tentée, et elle
devait l'être après l'abolition du Destin par le
(1 ))
Christianisme."
Considérons aussi cet extrait de Saint-Augustin lui-même: "Dans cette religion
, le point essentiel à admettre 136
est l'histoire et la prophétie de la manière dont la providence divine réalise dans le temps le salut du
genre humain, en le restaurant et le renouvelant
(12) pour la vie éternelle."
Le temps a eu un Commencement et il aura une Fin. "Le temps
(13)
historique s'écoule entre la Création et le Jugement", comme observe
Philippe Sellier. En initiant cette notion d'un temps qui s'écoule entre
Commencement et Fin, Augustin, père de l'Eglise, aurait supprimé ce que
Camus appelle "le côté statique" de l'Hellénisme. Par conséquent,
l'atten-tion de chaque chrétien est dirigée inévitablement vers l'avenir, vers son
propre jugement. L'homme est pour ainsi dire privé de sa propre vie. De
là, aux yeux de Camus, ce côté amer du christianisme. Pour lui, comme
pour le traducteur de l'Asclepins grec,
"
... christianisme implique barbarie, haine de la
lumière, haine de la vie. Il remplit de tombeaux un
sol qui se paraît naguère de la beauté de ses
(14)
temples."
Et pourtant, le christianisme a aussi son côté "doux" : La possibilité
d'une justice absolue, les implications de la grâce, ainsi que Camus et
Clamence les ont bien comprises. Mais en fin de compte, ce sont les
objections qui triomphent chez Camus et, à en croire Jean Grenier, cette
tendance à commencé dès son adolescence. Aux yeux de Grenier,
l'édu-cation de Camus était en grande partie responsable de son antithéisme:
"L'éducation chrétienne d'Albert Camus ne pouvait
être favorisée par son milieu; elle fut contrariée par
une grand-mère tyrannique qui considérait le temps
passé au catéchisme comme du temps perdu; un
malentendu avec le prêtre chargé de l'enseigner fit le
reste. Ajoutons encore le mutisme des siens sur ces
questions dont ils se désinteressaient. Du reste rien
ne pouvait attirer le jeune homme épris de sport,
puis de théâtre, c'est-à-dire de la vie dans tous ses
épanouissements, vers une religion qui, malgré ses
apparences païennes dans les pays méditerranéens,
opposait d'abord le Ciel et la Terre, quitte à les
(15)
réunir ensuite à la Résurrection."
Jean Onimus, critique et croyant, affirme que l'attitude de Camus face au
christianisme manifeste une conception intellectuelle et non intuitive de la
religion:
"Camus se méfiera toujours de l'émotion religieuse
parce qu'il a appris à placer au-dessus de tout la
lucidité d'un esprit positif, fut-elle cynique ou
nihiliste. Il dira maintes fois qu'on ne saurait
"imaginer Dieu" - ce qui lui paraît être un argument
en faveur de son inexistence; mais par ce verbe il
désigne un sentiment bien plutôt qu'une image:
fermé dès l'enfance à la prière, à la mise en
sence de l'invisible, il n'éprouvera plus tard le
personne que sous l'aspect d'une absence, d'un
que, d'un creux ou d'un vide. Quand il peindra un
prêtre (Paneloux dans la Peste), il nous montrera
sensibilité. Camus n'a jamais envisagé la religion (16)
que du dehors."
De là, l'idée que le cas de Camus est celui d'un "grand amour
man-qué", et il semble en effet incontestable qu'une fois ses objections
sur-montées, Camus aurait pu être un grand chrétien. Il me parait tout aussi
valable cependant de soutenir que si l'objectivité a triomphé chez Camus,
c'est l'évidence non pas d'une impassibilité, mais d'une conscience que la
pensée d'un homme révèle souvent ses émotions plutôt que la vérité.
Rappelons que Camus a écrit, dans le Mythe de Sisyphe: "La pensée d'un
(J7) h
omme est avant tout sa nostalgie." On soupçonne qu'il a été frappé par
l'effort tortueux avec lequel Augustin, avant de se soumettre au Mystère
qui entoure les intentions divines, a tenté d'établir une vision cohérente
du monde, une vision qui concilierait le mal qui nous afflige et la
concep-tion d'un Dieu bénévole. La manière dont le christianisme a ainsi évolué,
selon la nostalgie de l'homme aidée par une subtilité intellectuelle
com-plice, n'aurait pas su convaincre Camus de la vérité de la doctrine
définitive.
Citations:
1 GRENIER, Jean, Albert Camus, Gallimard, 1968, p79.
2 Carnets II, p164.
3 L'Homme Revole voir Oeuvres d'Albert Camus, La Bibliothèque de la Pléiade, Vol. II, p702.
4 Ibid, p702.
5 Ibid, p702.
6 Interview à Servir, 20 décembre 1945, Ibid, p1429.
7 8 9 10 11 12 1.3 14 15 16 17 Carnets ll. p233.
GRENIER, Jean, Albert Camus, op. cit., p134-5. Ibid, p134-5.
lbid, p134-5.
Voir SAINT-AUGUSTIN, Opuscules I, Desclée de Brouwer, 1949-1961. Vol. I, p516. Note complémentaire sur les Moeurs de l'Eglise VIII, 12, p155. Opusc'des vu!, De Vera Religione, VII, 13. p43.
SELLIER, Philippe, Pascal et Saint-A.uguslin, Armand Colin, 1970, p425. LABRIOLLE, M., La Réaction Païenne, p359. Voir SAINT•AUGUSTIN, La Cité de Dieu.. Garnier, 1957, p527 (Note sur la pensée &Hennes).
GRENIER. Jean, Albert Camus, op. cit.. p141.2. ONINIUS, Jean, Camus. Deselée de Brouwer, 1965, p37.