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«Pensees», at de la constater de facon objective, c'est4dire textuelle.

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SAINT-CYRAN r.,771‘ PASCAL

Preface

Nous nous proposons dans cette etude de preciser la port& de l'influence saint-cyranienne exercee sur Pascal, notamment sur les

«Pensees», at de la constater de facon objective, c'est4dire textuelle.

M. Jean IVIesnard, dans son article tres interessant L'invention chez Pascal, declare nettement que «Pascal travaille sur les lieux communs de son temps, mais ii ne subit pas d'influence precise>> (Pascal pre- sent, Collection Ecrivains d'Auvergne, G. de Bussac, Clermont-Ferrand, 1963, p.45). <Ii est cependant deux livres», continue-t-il, «dont Pascal s'est vraiment nourri et qui ont marque sa personnalite, la Bible et les Essais de Montaigne. Mais pour le premier, Yid& d'influence est inconcevable: livre de verite, la Bible s'impose au chretien comme la nature au savant; c'est un donne qu'il faut comprendre et assimiler.

Quant S Montaigne, Pascal lui doit assurement beaucoup, plus encore, croyons-nous, qu'on ne l'a dit; mais le rapport qui existe entre Fun at l'autre n'est aucunement celui de maitre a disciple. En face du premier, l'attitude du second est constamment celle de l'adversaire qui lutte, meme lorsqu'il admire; au reste, dans les emprunts meme textuels, la pensee du modele est souvent bouleversee de la maniere la plus imprevisible. En fin de compte, Pascal trouve dans les Essais un temoignage privilegie sur l'homme, qu'il utilise encore a la maniere d'un document>> (ibid. pp.46-47). Ainsi, on peut dire la meme chose, scion M. Jean Mensard, de Jansenius dont la Series a servi de

«canevas;› pour l'Abrege de la vie de Jesus-Christ, et de Raymond Maritin auteur du Pugio fidei que Pascal apologiste utilise comme d'un

«manuel d'exegese juive», at de Grotius dont le De veritae religionis Christianae a fourni «quelques renseignements sur Islam>›, at ainsi de suite.

Ii va de soi que nous sommes en accord, en regle generale, avec cc

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que nous indique M. Jean Mesnard un des erudits les plus distingues d'etudes pascaliennes de notre temps. Nous sommes obliges, cepen dant, de faire une exception, une seule peut-etre. C'est le cas, a propos, de l'abbe de Saint-Cyran.

L'etude comparative des textes saint-cyraniens et pascaliens, quoiqu'elle soit encore tres loin d'être exhaustive, nous amene de plus en plus a nous persuader de l'inspiration saint-cyranienne sur Pascal, l'inspiration bouleversante au premier abord qui continuait, a ce qu'il nous semble, a penetrer le coeur de Pascal au fur et a mesure de sa vie aussi militante que contemplative.

Nous nous permettrons de citer, pour le moment, a titre d'exemple, le fragment 706 de Pedition Lafuma de Pensêes:

Lier et daier. Dieu n'a pas voulu absoudre sans l'Eglise. Comme elle a part a l'offense ii veut qu'elle ait part au pardon. Ii l'asso-

cie a ce pouvoir comme les rois (et) les parlements; mais si elle absout ou si elle lie sans Dieu, ce n'est plus l'Eglise: comme

au parlement; car encore que le roi ait donne grace a un homme

si faut-il qu'elle soit enterinee; mais si le parlement enterine

sans le roi ou s'il refuse d'enteriner sur l'ordre du roi, ce n'est

plus le parlement du roi, mais un corps revolte.

L'edition Lafuma nous donne la note ainsi qu'il suit: «Sur la Copie le titre: Lier et Delier, tombe a la confection du Recueil.—Cf. St Matth., XVI, 19: «Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux;

et tout ce que tu lieras sur la terre sera lie aussi dans les cieux;

et tout ce que tu deliera sur la terre sera aussi delie dans les cieux.›>

(Notes, Editions du Luxembourg, 1951, p.132). L'edition Tourneur ajoute la remarque qui suit: «—Titre emprunte au sommaire de la Bible de Louvain pour le chapitre XVI de Matthieu, verset 19:

«Et je te donnerai, etc.» Ce titre ne figure que dans la Copie.»

(Pensees, II, Editions de Cluny, 1941, p. 148). Brunschvicg ne donne que le texte. Bref, tous ces trois grands commentateurs de Pascal sont unanimes a ne s'etre pas avise de rechercher, pour le fragment en question, d'autre source que celle de la Bible.

Or, nous trouvons dans le «Traite de la Penitence par feu Monsieur

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l'Abbe de Saint Cyram> le passage suivant:

Puissance de her et de Mier.

Les pretres n'ont regu la puissance de &her que parce qu'ils ont regu celle de her les ames des pecheurs, car, supposant que

ce tribunal n'est constitue que pour ressusciter les 'Ames des pecheurs et pour effacer en eux les 'Aches mortels qui leur

causent la mort, it est certain que les pretres les ont toujours,

selon l'ordre veritable de l'Eglise, lies et deli& et tenus assujettis A la penitence avant d'entreprendre de les delier.

Dieu, par une admirable regle de sa Providence, afflige souvent de divers et longs maux un fidele qui peut passer pour un homme

de bien, et ne se fie jamais a lui et ne le traite jamais comme

son ami et son cher enfant, qu'apres l'avoir eprouve longtemps;

en cette maniere les pretres doivent imiter la sagesse de Dieu et ne s'amuser pas aux paroles et aux bonnes affections des pecheurs nouvellement convertis, mais ii faut voir des preuves,

par cette vole penible, de leur veritable conversion, et lorsqu'ils

seront demeures constants et perseverants dans la penitence, ils

pourront se confier a eux, leur donnant les sacrements et les

recevant a la communion de 1'Eglise comme s'etant rendus dignes d'être de ses enfants. (Jean Orcibal, La spiritualite de Saint-

Cyran avec ses ecrits de pietê Vrin, 1962, p.305)

Nous pourrions prendre les premieres lignes du fragment pascalien pour une sorte de résumé de la pens& saint-cyranienne. Et, ensuite, nous trouvons aussi dans la meme serie des pensees de Saint-Cyran, at sous le titre "De la confession", cet autre passage:

Quand le Roi donne abolition d'un crime, en est toujours oblige a l'enterinement qui se fait par le Parlement oit sont ses

juges, comme les pretres dans 1'Eglise, qui font ce que le

Parlement fait, le font a l'egard du pecheur a qui Dieu a déjà donne abolition de son crime par la secrete confession sans exclure

la grace que les pretres donnent par l'absolution. (ibid. p.387)

Pour quiconque etudiera avec attention les trois textes que nous

avons cites, la ressemblance entre nos deux auteurs sera assez

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frappante pour y etablir une etroite similitude. Ajoutons que les disciples de notre abbe martyr etaient tres desireux de voir les ecrits de leur maitre dont les religieuses de Port-Royal, Marie de Sainte-Claire par exemple, se chargeaient de transcrire les lettres et les considerations chretiennes innombrables, jusqu'a cc qu'elles en devinssent aveugles. Du reste, ii faudrait remarquer que le Traite de la Penitence a ete pour Saint-Cyran comme un chant du cygne.

M. Jean Orcibal nous indique que da premiere allusion au Traite de la Penitence semble se trouver dans une lettre ecrite par Saint- Cyran a Arnauld d'Andilly peu aprês l'espece de retractation qu'il avait adressee a Chavigny (14 mai 1640)» (ibid. p. 275). Leon.

Bouthillier, comte de Chavigny, devenu secretaire d'Etat en 1632, garda toujours des preoccupations religieuses et «ne cessa pas de considerer comme un directeur celui qui fut son prisonnier Vincennes» (Orcibal, Jean Duvergier de Hauranne, abbe de Saint-Cyran et son temps, Vrin, 1947, p.381). Nous voudrions reproduire le passage necessaire en nous appuyant sur un manuscrit de la Memoire de M. Lan-

celot, qui peuvent servir a la vie de feu Mr. de St Cyran. Pour en respecter le vieux et modeste style, nous le donnerons tel qu'il est,

sans y ajouter aucune rectification.

Je demande pardon de ma liberte et vous prie dormer cela a mon zele & au botlillenernent que je

ressenti en moi & qui me dure. Car je ne puis regarder ceux qui me font la guerre que repee a la main & cornice un

homme qui ne demande qu'a combattre pour in verite a peine d'y perdre la vue, quand ii n'y avoit autre chose

sinon qu'on m'interroge entre 4 murailles sans parties,

sans temoins & contre toute ordre de la justice & partic-

ulierement contre cette sentence de l'ApOtre ne recevez

point d'accusation contre un Prètre sans 2 ou 3 temoins.

Its ont sujet de craindre les jugemens de Dieu desquels je voudrois les preserver par mes prieres. Je vous declare

que je suis a lui jusqu'a la mort. Et si St Cyprien a aime l'unite de l'Eglise en defendant une mauvaise cause qu'il

croiroit bonne, je l'aime a plus forte raison en en defendant une

bonne contre tine mauvaise a mon avis quoique je l'apelle

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probable parce qu'elle n'est pas encore decidee. Si je meurs je suis heureux que Dieu rn'a fait la grace de faire

penitence pour mes pechez en defendant la penitence et empechant que l'on acheve de la ruiner entierement. Car c'est de quoi ii s'agit.

Je no scay si je l'exprimerai par un ecrit a part que l'on pourra vous faire voir. Je pourrai vous dire quelque chose de particulier pour vous faire voir le tort qu'ils se font

plus qu'a moi, mais ii suffit que vous le verrez dans le ciel si Dieu ne veut pas que Faye l'honneur de vous voir avat que de mourir.

(ms. 2481, la Bibliotheque Mazarine, pp. 154-155) Nous sommes donc stirs que l'«ecrit a part» de Saint-Cyran a ete conserve, recopie, comme on le faisait toujours des manuscrits du saint prisonnier a Vincennes, par Arnauld fidele ami et disciple de toute la vie de notre abbe.

Comme on le sait, ii s'agit ici, dans les deux pensees citees, de la

«contrition» qui est condition «necessaire» de l'absolution que Saint-Cyran defendait contre l'«attrition» qui est «suffisante avec le sacrement», tout en laissant, cependant, le discernement au <<tribunal de Dieu» puisque «ce sont des mouvements interieurs de la grace

de Dieu que lui seul est capable de connaitre et de discerner».

M. Jean Orcibal nous montre le rapport entre le Traite de la Penitence et le Livre de la FrEquente Communion d'Antoine Arnauld et nous indique qu' «il ne parait pas douteux qu'Arnauld ait connu le Traite de la PÉnitence» (ibid. p.279). Pascal aurait ete admirateur de

«la Frequente Communion» comme tous les port-royalistes. Cependant, la tournure du fragment pascalien (notamment le mot «enterinement») nous montre qu'il a puise directement a la source saint-cyranienne.

Cela devait etre une chose tout a fait possible, puisqu'il connaissait d'Andilly a. Port-Royal. Et, sinon de d'Andilly directement, par l'entremise ou d'Arnauld, ou de Lancelot, ou de Singlin, ou de Sacy, Pascal aurait pu avoir la chance de lire et relire le Traite de l'abbe martyr. Toujours est-il qu'il n'est pas douteux que Pascal ait ecrit le fragment 706 sous l'influence immediate de Saint-Cyran.

Et le rapport qui existe entre ces deux auteurs est parfaitement

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celui de «maitre a disciple».

Nous voudrions, ensuite, faire un rapport sur l'inspiration saint-

cyranienne a Pascal, dont nous pourrions trouver des marques plus

ou moins distinctes dans ses Pensees, toujours en suivant l'ordre qui

a ete etabli grace aux travaux si laborieux que notre grand maitre

M. Lafuma a poursuivis jusqu'a sa mort. Ii va sans dire que le

rapport suivant n'est qu'un choix et qu'il reste encore bon

nombre de fragments a l'egard desquels nous ne parvenons pas

encore a nous assurer de la correspondance avec les ecrits de

Saint-Cyran. Ii y a aussi des fragments qui ne peuvent, par nature,

avoir aucune relation avec Saint-Cyran, qui ne sont qu'actualites pures

et simples, notes d'etude de l'Ancien Testament, pensees sur les

sciences naturelles, ecrits sur le «miracle>›. A regard de ces derniers,

nous nous bornons, pour le moment, a citer un passage de Lancelot

qui nous raconte:—«-Un jour M. Rebours lui voulant raconter une

histoire tres particuliere qu'il disait etre arrivee a une bonne femme,

M. de St-Cyran ne voulut pas seulement l'ecouter, lui donnant a

entendre qu'il ne fallait s'arreter qu'a la voie la plus ordinaire que

Dieu nous avait marque dans l'Evangile...» (De l'esprit de Monsieur

de St Cyran, ms. 2482, Mazarine, chap., 3, p.9).

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Etude Comparative

Pensees, 6

. 1. Part. Que la nature est corrompue, par la nature meme Voila une des theses les plus fondamentales du jansenisme et du saint-cyranisme, a laquelle Pascal donnera de belles couleurs sous tous ses aspects. Nous nous bornerons, pour l'heure, a donner seule- ment deux fragments de notre abbe.

St-Cyran

L'homme laisse a soy-mesme.

( ) Ii n'y a homme, quelque juste qu'il soit, qui estant laisse de Dieu dans sa corruption naturelle, ne puisse commettre toute

sorte de pechez.

(Maximes saintes et chretiennes, 149, p. 38) Corruption de l'homme.

Les Philosophes Payens ont bien connu que l'homme etoit un abrege du grand monde & toutes les beautez qu'il contient,

mais ils ont ignore que chaque homme fust un grand monde de

corruption, & que tout ce qu'il y a d'infection dans la veue

de toutes les creatures du grand monde, vient de l'abondance

de l'impurete qui est renfermee dans chacun de nous. Si les hommes sortis d'Adam n'etoient point dans la terre, ii n'y auroit rien que de bon dans le monde.

(ibid., 529, pp. 156-157)

Ces deux fragments de Saint-Cyran sont tires des Maximes saintes

,et chretiennes , tirees des Lettres de Messire Jean du Verger de

Hauranne Abbe de Saint Cyran, nouvelle edition augmentee de plus

de six cens maximes, publiees «chez Charles Osmont, rue Saint Jacques,

au coin de la rue de la Parcheminerie, a l'Ecu de France, en l'annee

de M. DCCIII». Nous y trouvons un avertissement au lecteur qui

nous dit que Recueil des Maximes saintes & chretiennes repandues

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( 10 )

dans le premier volume des Lettres Spirituelles de Monsieur l'Abbe de Saint Cyran, qu'on a donne au public it y a quelques annees, a este si-bien receu, non seulement en France, mais aussi dans les pays &rangers oü il a este reimprime, qu'on a juge a propos de les revoir de nouveau, & d'y joindre un extrait semblable du second volume des Lettres du mesme Auteur». Nous y trouvons aussi l'approbation des docteurs faite, «A Paris cc quinzieme Decembre 1648» et l'extrait du privilege du roi avec la note suivante—«Acheve d'imprimer pour la premiere fois le 18 Aoust 1648». M. Jean Orcibal fait mention d'une publication des' Maximes saintes at religieuses ,.

(c20 ed., 1653 (reimprime en 1657, 1659, 1662, 1678)» (Les origines du janse,nisme: III, Vrin, 1948, p.152). Ce sont peut-etre les memes.

Pourtant, notre «approbation» et notre «privilege» donnent tour les deux le titre «Maximes Saintes Chrestiennes» et non pas «saintcs et religieuses». On ne salt pas pourquoi. Et, quoique nous n'ayons pas pu constater ces differentes editions, enumerees par M. Orcibal, derniere date (1678) s'accorde bien avec celle de la bibliographic de Jaccard (Saint Cyran, prÉcurseur, Lausanne, 1944, p.339). Et c'est, scion Jaccard, la date de <4e augmentee». Done, notre edition dolt etre une des reimpressions de la meme. Toujours est-il que notre petit et beau livre in 12' contient en ses 353 pages la quintessence des deux volumes des lettres chretiennes de l'abbe de Saint-Cyran

«dont it s'est fait tant d'editions avec l'approbation d'un -fort grand nombre de cardinaux, d'archeveques et d'eveques, qui les ont con- siderees comme l'ouvrage de nos jours qui donne la plus haute et la plus parfaite idee de la vie chretienne.» (Racine, Grands Ecrivains, IV, p.417). C'est un fait d'une grande consequence pour nous. Car Pascal les a lues. Nous ne disons pas cela par une simple conjecture en nous basant sur les dates de publication des Lettres chretiennes et spirituelles dont le premier tome parut en 1645 et le deuxiême en 1647 ni en nous appuyant sur le temoignage assez vague de Gilberte Perier qu'on trouve dans sa Vie de Jacqueline Pascal et qui nous indique seulement «des ouvrages de M. Jansenius, de M. de Saint-, Cyran, de M. Arnauld et des autres ecrits dont» toute la maison de Pascal fut «tres-edifiee» ou seulement des petis traites de M.

de Saint-Cyran» scion lesquels Jacqueline se prepara au sacrement

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de confirmation (V. Cousin, Jacqueline Pascal, Didier, 1878, neuviême edition, pp.62-63). Nous pouvons dire que Pascal a in les Lettres chretiennes aussi que les Maximes parce que nous trouvons dans les ecrits de Pascal des reflets de sa lecture comme on le verra bientot. En passant ii nous faudrait attirer l'attention sur le fait que Pascal n'a fait mention que d'un seul titre des oeuvres saint- cyraniennes, c'est-a-dire lettre de M. de Saint-Cyran, De la Vocation»

(Lettre de Blaise et de Jacqueline a Mme Perier leur soeur, ler avril 1648).

Pensees, 23

Vanite des sciences. La science des choses exterieures ne me consolera pas de l'ignorance de la morale au temps de l'affliction,

mais la science des moeurs me consolera toujours de l'ignorance

des sciences exterieures.

Saint-Cyran Science & foy.

Ii y a cette difference entre les mouvements interieurs qui naissent de la connoissance que la science apporte, & ceux qui

naissent de la connoissance que donne la foy; que les uns viennent

des sens exterieurs clans le coeur, parce que la connoissance de

la science des hommes passe des sens an coeur: & les antics

au contraire passent du coeur dans les sens; parce que les effets

de Dieu se forment premierement dans le coeur & dans in volonte,

& passent en suite dans l'entendement & clans les sens scion qu'il luy plaist. Et pour cette raison quand Dieu instruit &

touche l'ame par sa parole divine qui est la semence de la foy, it excite les mouvements de la grace dans le fond du coeur &

clans l'ame, ofl us sont quelquefois retenus fort long-temps dans

cette paix qui surpasse tout sentiment, sans que l'ame s'en appergoive: & ce qui est plus admirable, c'est que Dieu differe

d'exciter les mouvements, & mesme les effets de la parole divine

dans le coeur, long-temps apres qu'on l'a entenclue, qu'on l'a

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receue, & qu'on l'a cachee, comme une semence qui ne germera que lors qu'il plaira a Dieu. C'est pourquoy dans l'Evangile

des semences, la terre, c'est-à-dire, l'ame qui produit incontinent

son fruit avec joye, se perd bientost apres dans la moindre tentation. (M.S.C., 721, 244-245)

Charite bien reglee.

( ) Mais nulle bonne oeuvre exterieure ne scauroit pour l'ordi- naire avoir cette vertu, si elle ne naist de la sante de l'ame, &

du reglement interieur des moeurs, comme les fruits & les fleurs

ne peuvent sentir bon que tandis qu'ils conservent la purete

& la vigueur de leur nature. ( ) Car Dieu n'aime pas tant nos oeuvres que nos personnes; & ii prend plus de plaisir a regarder

nos ames, que nos actions qui ne luy agreent qu'a l'egal de la

satisfaction qu'il a de nous, & du plaisir qu'il prend a nous

considerer tels que nous sommes dans le coeur & dans le reglement

de nostre vie interieure, c'est-a-dire dans nos mouvements secrets,

dans nos passions imperceptibles. ( )

(M.S.C., 872, pp. 30G-207) Les pensees saint-cyraniennes nous aident a mieux saisir ce que Pescal veut dire. D'abord, «la science des choses exterieures» ne nous console pas, parce que ses <anouvements interieurs» c'est-a-dire mouvements de l'esprit humain , viennent «des sens exterieurs», vien- nent de la nature, et que la nature, par definition, ne peut exciter des mouvements de la grace». Ensuite, «la sience des moeurs» de Pascal, qui n'est autre que <le reglement interieur des moeurs» , c'est- a-dire le reglement de «notre vie interieure» et de <mos mouvements secrets» de Saint-Cyran, nous console, parce que Dieu a de la «satis- faction», prend du «plaisir» quand it nous considêre purs et sains dans le coeur par la charite.

Ainsi, la dissemblance exterieure des expressions de nos deux auteurs ne nous empeche pas de deviner la matiere commune . Pascal scientiste

«invente» a sa maniere. Mais ce n'est jamais a l'encontre de Saint-

Cyran.

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*

Pensees, 27

La nature de l'homme n'est pas d'aller toujours; elle a ses allees et venues. La fievre a ses frissons et ses ardeurs. Et le froid montre aussi bien la grandeur de l'ardeur de ]a fiêvre que le chaud meme.

Les inventions des hommes de siècle en siècle vont de meme, la bonte et la malice du monde en general en est de m eine.

Plerumque gratae principibus vices.

Nous voudrions attirer l'attention sur le fait que ion dechiffre dans le manuscrit de Pascal la rature «Le flux et reflux» apres «La fiêvre a ses frissons et ses ardeurs» (Lafuma, Le manuscrit des Pensêes de Pascal, Les Libraires Associes, 1962, p.37). Tourneur donne une note—«Entendez: le flux et reflux de la mer et la marche du soleil, comme Pascal le dit ailleurs». Nous reproduirons, pour la commodite, le fragment auquel Tourneur nous renvoie, et etudierons les deux fragments ensemble:

Pensees, 771

L'eloquence continue ennuie.

Les princes et rois jouent quelquefois. Ils ne sont pas toujours sur leurs trenes. Its s'y ennuient. La grandeur a besoin d'être quittee pour etre sentie. La continuite degoate en tout. Le froid est agreable pour se chauffer. La nature agit par progres.

Itus et reditus, elle passe et revient, puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais, etc. AAA.

Le flux de la mer se fait ainsi AAAAAAA, le soleil semble marcher ainsi.

Pour ce fragment, l'edition Brunschvicg nous donne une citation de Mere:— «Dans les concerts on use de prelude, et on finit par les

tons les plus approchants du silence. C'est que le coeur et

l'esprit tiennent cela des instructions de la nature , qui se conduit

insensiblement et par des progres insensibles.» Ce commentaire ne

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nous semble pas persuasif, car Pascal ne parle pas du progres

«insensible», du progres qui se fait petit a petit et graduellement, mais du progres qui va et retourne.

Nous ne sommes pas stirs si la locution "itus et reditus» est de Ciceron ou de saint Augustin, tandis que la citation «Plerumque...»

est a coup stir de Montaigne (Essais, I, 42). Mais nous n'ignorons pas que Pascal ne s'est specialise pas dans l'etude augustinienne comme Sacy. Et la citation de Montaigne, d'Horace, n'est ici qu'une simple addition supplementaire. Or, nous voyons, dans les ecrits de Saint-Cyran, paraltre et reparaitre sans cesse la rneme expression. Nous en donnerons quelques exemples:

Saint-Cyran

Dieu maistre de la vie & de la mort.

Toutes les creatures sortent de Dieu comme de la plenitude de l'estre, & y rentrent de mesme; ainsi que les flus & refius

sort & rentre dans la mer. (M.S.C. 70, p.21)

Excellente action de graces.

( ) Je ne suis rien devant vous, & vous estes tout devant mes yeux; je me trouve encore un neant apres estre sorty par vostre

double misericorde du double neant de la nature & du peche;

& je porte incessamment l'un & l'autre dans moy-mesme par la continuelle defaillance que je sens. Je vous voy en figure dans

l'ocean, & vous estes la vraye mer infinie de l'estre de la nature

& de la grace, non une mer mobile & coulante, mais immobile &

permanente. En tous les siecles eternels vous repandez vos eaux volontairement, & comme ii vous plaist, & les retirez de

mesme, faisant faire a vostre esprit des flus & des reflus ineffables

& divins dans les ames que vous aimez & ii n'y a point d'autre vent qui souffle dans vostre mer infinie que cet esprit divin.

Je voy de mes yeux que les eaux qui croupissent & cessent tant-

soit-peu de couler sur la terre & dans leurs canaux, se corrompent.

Ce qui me fait craindre, que si mon ame retient un seul moment

vos eaux & vos graces sans les faire retourner vers leur origine,

cc moment auquel elles s'arresteront en moy, ne cause de la

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corruption dans mon ame. Car au lieu que les eaux des fleuves

du monde en s'arrestant se gastent elles-mesmes, & non-pas le

canal par lequel elles coulent; celles des fleuves de vostre grace

ne se gastent jamais elles-mesmes en s'arrestant, mais seulement

le canal, c'est a dire, l'ame oui elles s'arrestent. Je reconnois,

mon Dieu, par de notables experiences, qu'il est plus difficile

de faire remonter vers vous la grace de l'ame qui la receue, c'est a dire vers sa source par un humble remerciement, que

de l'attirer dans l'ame par l'oraison, & qu'ainsi ces rejaissemens

vers la source sont de plus grandes graces, que ces effusions hors de la source. C'est pourquoy je vous demande cette unique

grace, qui contient toutes les autres, que vostre grace ne s'arreste

point en moy, qu'elle n'y descende jamais que pour remOnter

vers vous; qu'elle ne remonte jamais en vous, que pour descendre

encore en moy, afin qu'eternellement je sois arrose de vous;

que vous soyez comme arrose vous-mesme des eaux que vous

verserez dans mon coeur. (M.S.C. 451, pp. 127-129)

Nous avancons en la vertu de la meme sorte que les vagues de la mer, lorsque le flux vient, avancent vers la terre, c'est-a-dire

en reculant moins qu'elles n'avancent. C'est pourquoi nous ne nous devons point etonner de nos frequentes chutes, pourvu

que nous nous en relevions avec une grande confiance en la grace de Dieu. (Sujet de stance pour Arnauld d'Andilly, Orcibal, La spiritualitE de Saint-Cyran avec ses krits de piete inedits, Vrin,

1962, p. 522)

Ce dernier long fragment saint-cyranien en forme de la priere

nous laisse voir que les mots «flux et reflux>, auxquels ii recourt si

souvent, sont destines originellement a qualifier les mouvements de

la «grace>›. La grace de Dieu tanta s'approchant de l'homme, tantOt

s'en eloignant, s'impregne, s'insinue de plus en plus dans le coeur

humain, pour s'en emparer entierement a la fin, comme le font la

mar& montante et la maree descendante a regard de la terre, a

regard des roches au bord de la mer. Est-ce la un souvenir,

une reminiscence de l'onde miroitante qui se brise eternellement sur

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( 16 )

le rivage biscayen, de Bayonne, de Biarritz, de St. Jean-Luz, du pays natal de notre abbe que chante une belle chanson basque:—

«Itxasoa lano dago, Baiona ko barrarano...»?

Et ce «flux et reflux» se transforme souvent en d'autres expressions, tantOt en «se repandre et se retiren>, Writ& en «s'eloigner et s'ap- procher», =OA en «monter et descendre», etc, en meme temps que le mouvement lui-meme peut etre transmis de Dieu, du Saint Esprit, de la Grace, a l'homme, a la nature, aux creatures. Nous en donnerons encore quelques exemples:

Estime de la grace.

Si on ne temoigne a Dieu par un soin continuel de son salut, qu'on estime sa grace autant que luy-mesme, comme estant

l'infusion de son saint Esprit & des trois personnes de la sainte Trinite, qui se repandent dans l'ame avec leur lumiere & leurs

rayons; it est certain que le moindre consentement a une chose

mauvaise, fait qu'elle se retire peu-a-peu dans le sein de Jesus-

Christ, d'oti elle estoit sortie, comme la lumiere & le rayon sont

contraints par l'interposition d'une nuee qui ne fait que passer,

de se retirer dans le corps du Soleil qui l'avoit redandue au

milieu de l'air. (M.S.C., 410, pp. 113-114)

Ainsi que le soleil ne demeure jamais en meme distance de nous, mais s'en eloigne toujours ou s'en approche, de meme Dieu

s'approche ou s'eloigne toujours de nous, avec cette difference neanmoins que le soleil apres s'etre eloigne de nous jusqu'aux

poles, qui sont comme des bornes qu'il ne peut passer, it se rapproche de nous et, apres s'en etre rapproche, il s'en eloigne.

Mais Dieu au contraire va sans cesse s'elognant d'une ame reprouvee jusqu'a ce qu'elle soit dans l'enfer, et sans cesse s'appro-

chant d'une ame qui est en grace jusqu'a ce qu'elle soit dans le

paradis et que le jugement universel soit arrive.

(La Spirit., pp. 513-514) ( ) L'ame ne monte qu'en descendant, et ne descend qu'en

montant. Ii arrive souvent que les avancements que nous faisons

(15)

en la vertu sont causes de nos chutes, et au contraire que nos chutes sont causes de nos avancements, selon que l'orgueil ou l'humilite se melent en l'un ou en l'autre, ce qui arrive facilement

de notre corruption d'une part, et de l'autre de la misericorde

de Dieu qui prend plaisir de redresser les humbles et d'abattre les orgueilleux ( )

(Annie Barnes, Lettres inêdites de Saint-Cyran, lettre a une Superieure de Religion, Vrin, 1962, P. 120)

Ce dernier est tire de la lettre 40 du manuscrit de Munich qui contient 136 lettres de Saint-Cyran dont la plupart etaient inedites au temps de Pascal et le resterent longtemps, bien qu'elles eussent ete revues peut-etre par Nicole en vue de la publication.

Cependant, comme on verra bientOt, it se pourrait fort bien que Pascal profltat de quelques-unes au moins. Tout compte fait, nous sommes prês d'être persuades que Pacal etait parfaitement habitué a la formule saint-cyranienne «flux et reflux» et que ses pensees sur le «progrês» de la nature ont pris naissance dans celles de Saint- Cyran, entre autres dans le paragraphe destine a d'An.dilly—«Nous avancons en la vertu de la me'me sorte que les vagues de la mer, lorsque le flux vient, avancent vers la terre, c'est-a-dire en reculant moins qu'elles n'avancent.»

On peut voir ce fragment saint-cyranien adresse a d'Andilly dans le beau manuscrit 31, p.144, de la Bibliothêque de Port-Royal.

Le principe saint-cyranien et augustinien du mouvement surnaturel de la «charite» a ete pousse par Pascal jusqu'aux domaines de la nature materielle et de l'histoire humaine.

PensEes, 31.

Les villes par oh on passe on ne se soucie pas d'y etre estime., Mais quand on y dolt demeurer un peu de temps on s'en soucie..

Combien de temps faut-il ? Un temps proportionne a notre duree

vaine et chetive.

(16)

( 18 ) Saint-Cyran.

Orgueil.

Comme ii n'y a rien qui nous eloigne plus de Dieu que la vanite, & le desir d'estre estimez d'acquerir de l'honneur dans

le monde; de-mesme 11 n'y a rien qui nous approche taut de in

nature du demon, qui ne s'etant jamais repenti de son orgueil,

ne l'ayant jamais voulu reconnoistre pour peche, 11 ne faut pas s'etonner s'il en oste la connoissance, par-consequent le repentir

a ceux qui l'imitent en la terre par de semblables actions.

(M.S.C., 701, p. 238) En cc cas, bien qu'il nous semble que le noeud est un peu lache, nous sommes sUrs qu'il y a une communication substantielle entre les deux fragments. Au reste, notre abbe a laisse bon nombre de pen sees sur la douange›> qui est, scion lui, de plus grand empesche- ment qui arrive d'ordinaire a l'accroissement de la vertu de ceux qui commencent d'entrer dans le service de Dietb>, (M.S.C., 328, p.85), et «totijours ou fausse ou incertaine» (M.S.C., 329, p.86), et «un mauvais air & une furnee;> (M.S.C., 330, p.87), etc. On pourrait dire que Pascal s'etait saisi de la condamnation de douange, de «reputa- tion», de «gloire», si repandue dans les ames de Port-Royal jusqu'a ses plus petites eleves sous la domination spirituelle de l'«Oracle du cloitre de Notre-Dame». Et on salt bien que, parmi les religieuses qui se chargeaient de l'education des petites flues, se trouva Jacqueline soeur de Sainte-Euphemie.

PensEes, 33.

Ce qui m'etonne le plus est de voir que tout le monde n'est pas etonne de sa faiblesse. On agit serieusement et chacun

suit sa condition, non pas parce qu'il est bon en effet de la suivre,

puisque la mode en est, mais comme si chacun savait certaine-

ment oil est la raison et la justice. On se trouve degu a toute

heure et par une plaisante humilite on croit que c'est sa faute

et non pas celle de l'art qu'on se vante toujours d'avoir. Mais

(17)

it est bon qu'il y ait tant de ces gens-la au monde ciui ne soient pas pyrrhoniens pour la gloire du pyrrhonisme, afin de montrer que l'homme est bien capable des plus extravagantes opinions, puisqu'il est capable de croire qu'il n'est pas dans cette faiblesse naturelle et inevitable, et de croire, qu'il est au contraire dans la sagesse naturelle ( )

Saint-Cyran.

Sages du monde.

Rien est plus digne de compassion que l'aveuglement dans lequel vivent les plus clairvoyans & les plus sages de ceux qui ne le sont que scion le monde, soit qu'ils y soient heureux ou malheureux, puisque souvent les plus grandes felicitez sont les plus grander miseres. (M.S.C. 42, p. 14)

Aveugles.

Hors la veue de la gloire & la participation de la grace, qui est la lumiere de Dieu, tout est en tenebres en ce monde & en l'autre. C'est pourquoy ce ne sont pas les aveugles du corps qu'il faut plain.dre, mais plustost ceux qui ayant este clairvoyans en cette vie, perdent la lumiere en l'autre, & y demeurent eter- nellement aveugles. (M.S.C. 45, pp. 14-15)

II nous semble que la pens& pascalienne coule naturellement de

la source saint-cyranienne. Seulement, Pascal met l'accent sur

l'aveuglement des pyrrhoniens, car cela lui semble le plus «extra- vagant».

PensÉes, 40.

Queue vanite que la peinture qui attire l'admiration par la ressemblance des choses, dont on n'admire point les originaux ! Saint-Cyran.

Le monde visible, image de l'invisible.

(18)

( 20 )

De croire qu'il y ait dans la terre & dans les cours des rois tant de divers degrez de grandeur & de noblesse, & qu'il n'y

en ait pas de mesme dans le ciel, c'est ignorer que tout ce qui

reluit & qui eclate dans l'ordre du monde, n'est rien qu'une

peinture sombre & obscure des ordres merveilleux du ciel. Ce

qui fait assez comprendre la difference qu'il y a entre les uns

& les autres, puisque les peintures, quelques belles & agreables qu'elles soient, n'approchent jamais de la beaute & de l'agrement

des visages naturels qu'elles representent, & peuvent encore moins

exprimer les excellences & les grandeurs des personnes.

(M.S.C., 601, pp .601-602) Notre abbe dit ailleurs que «tout le monde n'est qu'un tableau;

Dieu en creant les choses visibles n'a fait que peindre les invisibles, comme les peintres ne nous representent que les visibles». (M.S.C., 565, p.170) et c'est un de ses themes favoris. Ii n'est pas douteux que Pascal n'ait ete inspire des pensees saint-cyraniennes. Et nous voyons ici apparaitre le grand «principe» pascalien scion lequel spirituel est figure par le materieb et sur lequel est fond& «une partie considerable des Pensees» (Brunschvicg, Pensees et opuscules, p.88, note 2). Nous etudierons plus tard comment cette meme idee

a ete si souvent repetee et de plus en plus approfondie dans les ecrits de l'abbe de Saint-Cyran et comment elle a ete revel& a Pascal et developpee dans son oeuvre.

PensÉes, 44.

(Imagination)

C'est cette partie dominante de l'homme, cette maitresse d'erreur et de faussete, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours,

car elle serait regle infaillible de verite, si elle l'etait infaillible

du mensonge. Encore ( )

Pour ce fragment long et connu, compose sous la domination de

Montaigne, nous avons peu de choses a ajouter. Cependant, ii ne

(19)

serait pas vain de donner encore quelques passages de Saint-Cyran:

( ...) Et quoique je ne doute pas que toutes les opinions que vous avez prises dans la frequentation du monde et dans vos

premieres etudes, qui sont plus paiennes que Chretiennes, ne

favorisent pas ces precedents exercices que je viens de vous

prescrire, je suis neanmoins tres assure qu'apres que vous serez

nourri dans la lecture des livres, que je vous nommerai de temps

en temps pour y etudier, vous serez le premier a rougir de vous-

meme, et d'avoir ete surpris, par ce consentement que vous avez donne a plusieurs opinions, qui sont plutOt fondees sur les imagi-

nations des hommes, que sur les lumieres de l'Ecriture et de

l'Eglise. (Munich 12, Barnes, p. 65)

Pour retourner done a votre premiere lettre, je crois vous devoir dire deux choses; l'une, que nous sommes tous en la

main de Dieu, et que toutes ces imaginations et ces craintes

qu'on a de tomber dans de certains inconvenients, comme celui

dont vous me parlez, sont des craintes vaines et sans fondements,

parce que nous serons ce qu'il plaira a Dieu. ( )

(Munich 123, ibid., p. 342) Celle-la est adressee a David, un des diriges de Saint-Cyran, homme obscur et esprit faible, pour qui notre abbe souffrit tant, et celle-ci peut-etre a Monsieur d'Atri, frere de Marie-Angelique d'Aquaviva d'Atri a qui nous devons une des plus belles lettres de Saint-Cyran.

* * *

Pensees, 47.

Nous ne nous tenons jamais au temps present. Nous rappelons le passé; nous anticipons l'avenir comme trop lent a venir, comme

pour hater son cours, ou nous rappelons le passé pour l'arreter

comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans des

temps qui ne sont nOtres, et ne pensons point au seul qui nous

appartient, et si vains que nous songeons a ceux qui ne sont

(20)

( 22 )

rien, et echappons sans reflexion le seul qui subsiste. C'est que le present d'ordinaire nous blesse. Nous le cachons a notre vue

parce qu'il nous afflige, et s'il nous est agreable nous regrettons

de le voir echapper. Nous tachons de le soutenir par l'avenir,

et pensons a disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance

pour un temps oil nous n'avons aucune assurance d'arriver.

Que chacun examine ses pensees. Il les trouvera toutes occupees au passé ou a l'avenir. Nous ne pensons presque point au present,

et Si nous y pensons ce n'est que pour en prendre la lumiere

pour disposer de l'avenir. Le present n'est jamais notre fin.

Le passé et le present sont nos moyens; le seul avenir est notre

fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous esperons de vivre, et

nous disposant toujours a etre heureux it est inevitable que nous

ne le soyons jamais.

Nous nous permettons de reproduire de longs fragments de Pascal tels qu'ils sont. Ce n'est que pour rendre plus precise notre etude comparative.

Au sujet de ce fragment, tous les commentateurs nous renvoient

a Montaigne, Essais, I, 3:—«Ceux qui accusent les hommes d'aller

toujours beants apres les choses futures. Nous ne sommes jamais

chez nous; nous sommes toujours au dela; la crainte, le desir, l'espe-

ranee nous elancent vers l'avenir, et nous derobent le sentiment de la

consideration de ce qui est, pour nous amuser a ce qui sera, voire

quand nous ne serons plus.» Its nous donnent souvent l'impression

comme s'ils prenaient Pascal pour un simple amplificateur de

Montaigne. Feu M. Lafuma, cependant, nous rappelle un passage

d'une lettre a Mlle de Roannez, datee du decembre 1656:—«Le passé ne

nous doit point embarrasser, puisque nous n'avons qu'a avoir regret

de nos fautes. Mais l'avenir nous doit encore moins toucher, puisqu'il

n'est point du tout a notre egard, et que nous n'y arriverons peut-

etre jamais. Le present est le seul temps qui est veritablement a

nous, et dont nous devons user scion Dieu. C'est la oil nos pensees

doivent etre principalement comptees. Cependant le monde est si

inquiet, qu'on ne pense presque jamais a la vie presente et a l'instant

ofl l'on vit, mais a celui oft l'on vivra. De sorte qu'on est toujours

(21)

en etat de vivre a l'avenir et jamais de vivre maintenant.>› Et ce paragraphe nous explique nettement ce que Pascal a voulu dire clans le fragment que nous venons de citer.

Nous allons ensuite examiner les pensees saint-cyraniennes, qui sont nombreuses, sur le «present».

Saint-Cyran.

Ne se point troubler dans la vie du passé & de l'avenir.

On laisse long-temps les plus belles maisons, ou sans les achever de bastir apres qu'on y a mis le fondement, ou sans les

meubler, les orner, & y mettre les choses necessaires pour les

habiter apres qu'on les a bkies. Ii ne faut pas vouloir prevenir

Dieu a tous momens par des defiances, sans se contenter de

l'assistance qu'il nous rend non-seulement a chaque heure & a

chaque jour, mais aussi a chaque moment. Si on vouloit tolijours

penser au passé & a l'avenir, il n'y a personne qui n'eust sujet d'apprehender.

On ne feroit rien sur la terre ni sur la mer, si on s'arrestoit a autre chose qu'au temps present; & tout le monde dans la

guerre, clans le palais, dans les maisons, dans les champs & dans

les villes, Cache de l'employer sans s'amuser a ce qu'il a fait

autrefois, ou a ce qui luy arrivera le lendemain.

(M.S.C. 737, 738, pp. 252-253) ( ) Pour etre et vivre en humilite, il ne faut que s'employer dans les oeuvres et les emplois qu'on a en main pour bien faire,

sans penser trop a ce qui s'est passé dans Dieu a regard de nous clans l'eternite, ni a ce qui se passera apres nous en Dieu a

notre egard, ce futur, ce passe qui ont pour objet ce qui a ete

ou ce qui sera en Dieu a regard de nous en l'eternite, ne nous

appartiennent pas et surpassent notre connaissance, et, si nous

y voulons entrer, nous nous y perdons et abimerons.

(La spirit., de l'Humilite p. 396) Pour agir par la foi, il faut etre tout occupe de l'oeuvre a

laquelle on est applique, comme si l'on n'avait autre .chose a

(22)

( 24 )

faire, car la foi ne regarde que le present; et Dieu qui appelle les choses qui ne sont point comme celles qui sont, regarde comme

faites celles que quelque rencontre qui ne depend pas de nous a empechees de faire, et it ne considere pas comme faites celles

qui ne l'ont pas ete par son esprit.

(ibid, Series diverses, Maximes, 8, p. 490) Ii y a cette difference entre la prudence humaine et la prudence

de l'esprit de Dieu, que celle-la regarde le succes des choses

qu'on entreprend, mais celle-ci ne regarde que le present, c'est-

a-dire de contenter Dieu dans ce qu'on fait, quoi qu'il en puisse

arriver.(ibid., Maximes, 37, p. 493)

( ) Ne vous arretez pas a ce qui pourrait arriver a votre maison de cette sortie, et ne troublez point la paix oü vous devez etre ni

par des craintes vaines de l'avenir, ni par des reflexions inutiles

sur le passé. C'est pourquoi ii ne vous est non plus permis de

penser a la faute que vous avez faite de la recevoir. ( ) (Munich

34, Barnes, pp. 110-111, lettre a Angelique Arnauld ou a Genevieve

Le Tardif)

Pour ce dernier, it nous faudrait ajouter que «cette sortie» d'une fille du Saint-Sacrement est celle qui a cause du desordre entre

«M. de Langres» c'est-A-dire Sebatien Zamet et Saint-Cyran (cf. ibid, pp. 111-112, note de Mme Barnes). Ajoutons encore que notre abbe prisonnier a parle, en Farm& 1639, a l'occasion de la troisieme «séance», contre Jacques Lescot docteur en theologie, chanoine «en l'eglise metropolitaine de Notre-Dame de Paris>> et inquisiteur au nom de l'Archeveque de Paris, d'un certain «Memoire» qui «avoit ete presente, avant la detention de lui Repondant par M. de Langres» au cardinal de Richelieu «son Eminence». Le redacteur responsable du Recueil d'Utrecht auquel nous nous rapportons, nous fait remarquer que «M.

de Langres accuse entre autres choses M. de S. Cyran d'empecher

les Filles du S. Sacrement de se confesser souvent. M. d'Esclos qui

etoit alors Confesseur du Cardinal Richelieu & qui venoit toutes

les semaines confesser en la Maison du S. Sacrement, rendit temoignage

(23)

A l'innocence de M. de S. Cyran chez M. de Laubardernont». Et notre abbe rend temoignage «qu'il y avoit dix ou onze flues en ladite Maison, entre lesquelles pourtant ii y avoit une nommee Mademoiselle de Chamesson fille du Baron d'Oures en Champagne, & qui est a present a Paris non Religieuse, laquelle avoit toutes les bonnes qualites que peut avoir une fille bien nee, mais n'avoir pas celles qui sont necessaires pour etre Religieuse dans une Maison portant le titre du S. Sacrement; & que ledit sieur Eveque de Langres auquel elle avoit ete recommandee par la feue Dame Baronne d'Oures en mourant, faisoit une estime si particuliere de ladite fille tant pour son bon esprit qu'a cause de ladite recommandation, qu'il avoit dessein d'en faire un fondement dans ladite Maison du S. Sacrement. ( ) les autres fines (qui) decouvrirent plusieurs menees secretes qu'elle faisoit pour s'autoriser en ladite Maison. ( ...) sur quoi la Mere Superieure, nommee Soeur Genevieve (La Mere Genevieve de S.

Augustin Tardif, Abesse de Port-Royal), prit resolution de dire tant par ecrit que de bouche, audit sieur Eveque de Langres, que ne jugeant ladite Demoiselle de Chamesson propre pour la Religion, elle se sentoit obligee de la renvoyer» (Recueil de plusieurs piêces pour servir a l'histoire de Port-Royal, Utrecht, MDCCXL. pp. 40-46). Nous sommes sars que voila la source sur laquelle Dom Clemencet s'est base en disant que «la mauvaise humeur de Monsieur de Langres etoit encore fomentee par la soeur Anne de Jesus de Chamesson, sa penitente...» (Histoire gEneTale de Port-Roial, tome I, p. 253, cite dans Racine, Grands Ecrivains, IV, p. 410. note). La fille a ete renvoyee ,en juillet 1636.

Revenons a notre sujet et examinons encore les ecrits de notre abbe.

( ) Dieu est Si grand qu'il n'a besoin de nous ni de nos

bonnes oeuvres pour faire reussir ses desseins. Car nos fautes,

nos precipitations, et nos retardements peuvent servir egalement

a ses fins. Cela suffit pour arreter toutes les pensees et les troubles

qu'on pourrait avoir sur le passé, et nous obliger a considerer

seulement le temps present, ott ii faut faire le mieux qu'on

pourra scion la lumiere de Dieu qui se rit de nos inquietudes

(24)

( 26 )

d'une maniere aussi favorable que celle, dont le Prophete dit qu'il se rit de la ruine des me-chants, est terrible. (Munich 38,

lettre a Anne de Laage de Puylaurens, Barnes, p. 117)

( ) La vertu de la confession est telle, si elle est faite comme je vois clairement que vous avez fait la vOtre, que les peches memes qu'on n'a pas dit, y sont compris, clans le dessein qu'on

a eu de les dire, si la memoire les ,eirt fournis. Soyez morte a

l'avenir non seulement a vos peches passes, mais aussi aux

souvenirs: et prenez pour votre premiere penitence le silence interieur de Fame et du corps, de l'esprit et de la langue sun

cela. Je vous assure que je connais des hommes les plus 'vertueux

qui soient dans 1'Eglise, qui se sont fait beaucoup de tort pour

vouloir trop s'assurer dans les choses de leur conscience et les

vouloir trop discerner; au lieu que Dieu s'en . est reserve la parfaite connaissance, et ne nous a enjoint que les bonnes oeuvres, avec

cette humilite d'esprit qui se confie en lui, et ne songe plus a

rien qu'a menager le temps present. ( ...) (Munich 122, lettre a Marie-Angelique d'Aquaviva d'Atri, Barnes, pp. 338-339)

( ) Comme je vous conseille de ne jeter pas vos yeux en arriere, sur les choses passees, j'entends aussi que vous ne les jetiez pas plus avant qu'il ne •aut devant vous. L'etat d'un

vrai fidêle et d'un vrai Chretien doit etre comme celui des deux cherubins de l'Arche, et ne regarcler que les choses presentes

sans detourner les yeux vers les futures. L'oeil ne s'efforce pas de rompre la muraille qui lui sert d'objet, pour penetrer dans

sa profondeur, et s'etendre sur tous les autres objets que son epaisseur couvre. Si votre oeil est simple, dit l'Evangile , tout

le corps de vos bonnes oeuvres sera lumineux .

Je prie Dieu qu'il me donne cette simplicite clans le coeur et dans l'esprit en faisant presentement ce que je dois, comme

un serviteur qui ne s'enquiert pas de ce que son maitre fera demain de lui. II prend seulement garde a le contenter aujourd'hui..

La parole de Dieu est veritable, et s'adresse aussi bien aux parfaits

qu'aux imparfaits. La malice, c'est-a-dire la peine et l'affliction

(25)

du jour lui suffit. Si a cette heure presente je m'acquitte de mon devoir, et que Dieu ne me trouve pas oisif, c'est signe que

je ne le serai pas dans les heures suivantes; et si j'ai le soin de

passer bien cette journee, c'est signe que je passerai bien les

autres. (Munich 135, lettre a Marie-Angelique d'Aquaviva d'Atri,.

Barnes, p. 371)

ajouter que l'image des «deux cherubins de l'arche;>, est tree de 1'Exode XXXVII, 9 ? Et, «si votre oeil est simple, etc.», verset tire de Matthieu et Luc, est souvent repete dans les ecrits de

Saint-Cyran.

( ) Cumque surrexisset ab officio funeris (3). Abraham rend a Sara les derniers devoirs qui etaient de la pleurer et d'embaumer

son corps, et apres cela ii pense a acheter un sepulcre, cc qui nous enseigne a suivre Fordre des choses dans nos actions et a n'agir que selon les besoins presents, sans user de precautions.

)(Vie d'Abraham, chapitre XXIII de la Genêse,

Barnes, p. 417)

Ce dernier est un passage tire de la Vie d'Abraham commentaire panegyrique que notre abbe a fait en aolat 1638 suivant le recit de la Genese et qui ete publie pour la premiere fois grace a Mme Barnes.

A la fin, nous reproduirons un paragraphe de l'«Avis que M. de St Cyran avoit donne a la Ste Marie Clair Arnauld dans le temps de sa confession», tel qu'il est dans le manuscrit 2482 de la Bibliotheque Mazarine:

II faut oublier le passé s'il faillet penser aux pechez commis nul no seroit heureux. Jo ne me

contante nullement dun esperence qui ne s'etand

qu'a empechez Ie desespoir, il en faut une ferme

et constante en Dieu qui est aussi infiniment doux

aux ames qui sont dans la vrai voie (

) ne regarde

pas les pechez passes d'un ame qui recherche son roy-

aume, Si vous mouriez a cette heure je vous absou-

(26)

< 28 )

droit avec joye et auroit une aussi grande esperance de votre salut ( )

(De l'esprit de Monsieur de St Cyran, p. 210)

Nous avons tire ce dernier texte de l'appendice qu'on trouve la fin de l'oeuvre de Lancelot, manuscrit du dix-huitieme siècle, d'une ecriture assez mauvaise, dont nous aimons, cependant, la modestie et le devouement. Nous pourrions nous representer une jeune et douce religieuse qui n'etait pas forte en ecriture, travaillait bien malgre cela, peut-etre sous la diet& de quelque superieur dans le penombre de je ne sais quel obscur couvent.

De toute fawn, nous croyons qu'on est déjà assez persuade que le fragment de Pascal n'avait fait que suivre tres fidelement un des articles de foi, si on pourrait le dire, tant de fois repetes du grand directeur de Port-Royal, et dans ses ecrits spirituels et dans les lettres a ses diriges. C'est vrai que Pascal profita du texte de Montaigne. Mais on verra bien que cela n'a ete pas seulement dans le dessein de montrer et de denoncer aa plus commune des humaines erreurs» ofl s'arrete le grand bordelais. Pascal depasse les bornes des Essais. Ii «invente» au dela de Montaigne. Mais, cela, sous la domination spirituelle du saint prisonnier au bois de Vincennes.

Et, ici, dans le fragment en question, on verra, Pascal n'invente pas.

Tout ce qu'il peut faire ici, ce n'est qu'expliquer, amplifier la pens&

evangelique de Saint-Cyran qui montre au monde comment on dolt

«user scion Dieu» du temps «present». Dans la lettre citee a Mlle

de Roannez, Pascal ne fait que la transmettre a sa fidele amie. Et

nous avons l'impression que le fragment 47 est comme une sorte

de note de lecture qu'il a faite pour se graver la pensee saint-cyranienne

dans le coeur, justement comme on verra dans le cas du fragment

602 (<<Est fait pretre qui veut l'etre comme sous Jeroboam, etc.»)

qui semble, a ce que nous enseigne feu M. Lafuma, «avoir ete redige

par Pascal apres la lecture de la lettre de St-Cyran sur la Vocation

adressee a Henri Duhamel, docteur de Sorbonne» (Pensêes, notes,

p. 113). Nous en parlerons bientOt. Ajoutons encore que si nous

reproduisons la derniere phrase du premier paragraphe de la lettre

.a Mlle Roannez, lignes epargnees dans la citation faite par feu

(27)

M. Lafuma— <<( ) je la prie (Mlle de Roannez elle-meme—Brun- schevicg) de ne point prevenir l'avenir, et de se souvenir que, comme dit Notre-Seigneur, «a chaque jour suffit sa malice>›, la concordance aussi textuelle que substantielle entre la lettre de Pascal et celle de Saint-Cyran a Marie-Angelique d'Aquaviva d'Atri sera frappante.

Nous sommes tentes, partant de ce fait remarquable, de supposer que Pascal alt pu certainement voir la lettre en question. Cela aurait ete fort possible. Car, comme on le sait bien, toutes les lettres de notre abbe prisonnier, qui etaient ou illisibles ou trop sommaires en raison de sa hate a ecrire sous les yeux des bourreaux, doivent avoir toujours ete, sous la direction d'Arnauld d'Andilly, completees, recopiees avant d'arriver aux destinataires et pour pouvoir les faire circuler entre les mains des disciples fideles de l'abbe martyr.

Le manuscrit de Munich, mis au jour par les soins de Mme Barnes apres plus de trois sikles de l'oubli, rend temoignage de tout cela.

PensEes, 113.

Roseau pensant.

Ce n'est point de l'espace que je dois chercher ma dignite, mais du reglement de ma pensee. Je n'aurai point d'avantage en possedant des terres. Par l'espace l'univers me comprend et m'engloutit comme un point: par la pensee je le comprends.

Etudions ensemble le fragment 200 qui n'est qu'une amplification de la meme pensee.

PensOes, 200.

H. 3.—L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Ii ne faut pas que l'univers entier

s'arme pour Fecraser; une vapeur, tine goutte d'eau suffit pour le

tuer. Mais quand l'univers Fecraserait, l'homme serait encore

plus noble que ce qui le tue, puisqu'il sait qu'il meurt et l'avantage

que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien.

Toute notre dignite consiste done en la pensee. C'est de la

qu'il nous faut relever et non de l'espace et de la duree, que

(28)

( 30 )

nous ne saurions remplir. Travaillons donc a bien penser: voila le principe de la morale.

«Roseau» est une image biblique tres familiere a Saint-Cyran . Nous ,en clonnerons quelques exemples:

S aint-Cyran

L'infaillibilite de l'elu, c'est-a-dire du chretien qui s'avance . Ii rend temoignage a l'infaillibilite de 1'Eglise parce qu'il est bat sur la pierce comme elle et, pour cela ne peut defaillir non

plus qu'elle; ni les pluies, ni les fleuves, ni les vents, c'est-a-dire

les mouvements de la concupiscence, quand ils tomberaient tous ensemble ne le peuvent ebranler, ni renverser, ride la fin du 7e

chapitre de saint Matthieu. (La spirit., p. 244)

Comparons ce dernier au fragment 200 et remarquons la ressemblance merveilleuse. «L'univers entier s'arme pour l'ecraser» est parallêle a «quand ils tomberaient tous ensemble ne le peuvent ebranler»;

«ni les pluies, ni les fleuves, ni les Vents» est parallele a «une vapeur , une goutte d'eau». Et l'apparence contradictoire des deux auteurs n'abolit pas la realite concordante. Car, a quoi <bien penser»? A.

l'univers, a la nature ? Non. A la morale , a l'homme ? Oui. Mais qu'est-ce qui est le dernier principe de la morale humaine ? Rien que l'infailibilite de l'eu chretien, pour Pascal aussi que pour Saint-Cyran.

En fin de compte, nous sommes bien persuades que le fragment 200 a ete inspire a Pascal par la pens& de l'abbe martyr, une reminiscence peutetre de sa lecture de Saint-Cyran.

Remontons encore a la source lumineuse:

Consolations pour les pecheurs.

88. Cette parole de l'Evangile est de grande consolation pour les grands pecheurs quoi qu'ils soient, oft il est dit de Jesus-Christ

pour tout le temps de la loi nouvelle, qu'il ne brisera un roseau froisse et qu'il n'eteindra pas une meche allumee qu'on

a eteinte et qui fume encore, ce qui marque l'indulgence dont

usera envers les pecheurs meme fideles, qui auront brise leur

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