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(1)

- la notion de bêtise chez Valéry et chez Flaubert

Masanori Tsukamoto

Lorsqu'il décide d'écrire sur Flaubert, Valéry ne choisit ni Madame Bovary ni L'Éducation sentimentale ; c'est La Tentation de Saint Antoine (1874) qui fait l'objet de son analyse. Ce choix, qui s'appuie certes sur des préférences que Valéry rappelle à plusieurs reprises dans ses lettres de jeunesse

1

l, semble pourtant étonnant. Dans quelle mesure, aux yeux de Valéry, La Tentation constitue-t-elle l'essence de l'écriture de Flaubert ? Valéry lui-même avance le mot « tentation » pour justifier sa motivation, mais c'est plutôt la « bêtise », nous semble-t-il, qui donne la clef des rapports inextricables entre les deux écrivains. Tous deux sont, en effet, de ces écrivains modernes qui ont considérablement réfléchi sur la bêtise.

Une première observation s'impose immédiatement : les deux écrivains ne considèrent pas la bêtise comme la marque d'une intelligence inférieure. Certes, certains passages se rattachent inévitablement à cette conception de la bêtise. Valéry notamment vit à une époque qui voit l'essor considérable de la psychologie expérimentale. Théodule Ribot (1838-1916) commence à enseigner cette matière à la Sorbonne en 1885; Pierre Janet (1859-1947) publie L'Automatisme psychologique en 1889 ; Alfred Binet et Théodore Simon mettent au pont le premier test utilisable, appelé Échelle métrique de l'intelligence, en 1905. Ce courant exerce une certaine influence sur les travaux de Valéry, et on le voit tenter d'établir des modèles de la vie mentale selon les« degrés de conscience». La bêtise, de ce point de vue, se définit par un degré inférieur de l'intelligence

2

>.

Et pourtant, l'hypothèse de la bêtise comme état affaibli de

l'intellect n'est pas pertinente pour saisir toute la portée des réflexions

(2)

Flaubert au carrefour des cultures

valéryennes sur le sujet. Je dirais même que la comparaison entre Valéry et Flaubert sur le plan de la bêtise n'a de sens que si l'on abandonne cette hypothèse. La bêtise, au contraire, est chez les deux écrivains quelque chose de productif; elle ne cesse de produire. C'est une force extraordinaire, qui n'est certes pas orientée vers des fins rationnelles, qui n'est même pas soumise à un contrôle par l'intellect, mais qui ne cesse d'engendrer des productions pleines de charme à l'état naissant. La Tentation de Saint Antoine montre que, pour Flaubert, cet état de formation continuelle est tellement séduisant qu'il est prêt à s'y livrer indéfiniment. Pour Valéry, cet état est sans cesse interrompu, mais la pensée n'a pas de sens sans ces forces formatives. Il arrive en tout cas aux deux écrivains de s'abandonner à ses charmes non pour s'y plonger, mais pour en tirer matière à écrire.

Comment, donc, ont-ils tenté de penser la bêtise dans leur écriture ? Nous nous intéresserons ici principalement au texte de Valéry sur La Tentation de Saint Antoine qui, comme nous le verrons plus loin, exerce une influence nette sur« La soirée avec Monsieur Teste». Nous essaierons dans un premier temps de dégager la conception valéryenne de la bêtise en nous appuyant sur la discussion abstraite développée dans les Cahiers, pour procéder ensuite à une comparaison entre La

Tentation de saint Antoine et« La Soirée avec Monsieur Teste».

1. Le système émission-réception

En quoi consiste donc la bêtise ? Dans les Cahiers, Valéry affirme à plusieurs reprises qu'elle ne consiste pas dans la suspension de la pensée, mais dans une anomalie survenue dans la réception de pensées sans cesse émises. Le fonctionnement de l'esprit est assuré selon Valéry par l'équilibre entre l'émission de pensées et leur réception. La bêtise se définit de ce point de vue comme une irrégularité qui se produit dans la réception d'une idée.

Pour mieux comprendre cette conception de la bêtise, examinons de plus près ce que Valéry appelle le système émission-réception.

Selon Valéry, l' œuvre fondamentale de l'esprit consiste avant tout à

compenser un déséquilibre provoqué par un trouble de la sensibilité :

68

(3)

«

Penser consiste d'abord à émettre des solutions à une situation donnée - solutions qui consistent en images devant finalement permettre d'annuler d'un coup la situation, pour passer à une autre»

(C, IV, 497;

C2,

37 [1911]). La pensée ne s'arrête jamais; l'esprit ne cesse de produire :

Le cerveau poursuit à travers sa carrière d'interruptions, de sommeils, absences, incidents et ses applications une tâche propre / particulière / et constante dont l'effet n'est pas de connaître mais bien d'émettre et cette émission n'a d'autre loi qu'elle-même ... Il doit s'agir pour le cerveau de se délivrer à chaque instant de ce qui gêne sa vie locale - Ce dont il se débarrasse et qu'il jette dans un autre monde est image, idée, pensées ( C, XI, 297 [1925]).

Cette émission d'images, d'idées ou de pensées, ne reste pas sans écho dans les activités mentales ; elle agit immédiatement sur ce qui la reçoit, un moi qui y est corrélatif :

«

La réaction ou le recul de cette émission est un Moi» (Ibid). Aussi l'émetteur produit-il simultanément son récepteur, constituant par là un circuit à l'intérieur du même :

« ... Ce que tu dis, ô Moi, - cela se dit comme de soi-même entre soi et soi - dans un circuit qui reçoit ce qu'il émet comme la bouche percevant son propre goût, le goût de sa salive » ( C, XII, 565 ;

C2,

234 [1927]). D'où

la

définition du moi comme« Bouchoreille » (C, XXIV, 107 [1940-41]), moi en tant que circuit qui ne cesse de produire le mouvement de la scission et de l'intégration par l'intermédiaire de la parole :

« [ ... ]

il faut bien pour qu'il y ait parole quelqu'un qui parle et quelqu'un qui entende» (C, XXIV, 106 [1940-41]). En d'autres termes, la présence d'un récepteur est indispensable à la constitution du moi, et de la pensée consciente : « La pensée consciente demande une sorte d'auditeur - et si on le supprime, la pensée disparaît avec lui

» ( C,

IV, 175 [1907]).

Valéry aurait pu dire ici comme le Diable de La Tentation de saint

Antoine: « [ ... ] les chose ne t'arrivent que par l'intermédiaire de ton

esprit. Tel qu'un miroir concave il déforme les objets ; - et tout

(4)

Flaubert au carrefour des cultures

moyen te manque pour en vérifier l'exactitude. l Jamais

tu

ne connaîtras l'univers dans sa pleine étendue »

3).

Nous ne connaîtrons rien sans l'intermédiaire de notre esprit. Si Valéry a senti la nécessité de créer le système émission-réception, c'est qu'il ne croit pas à la suspension de la pensée ; celle-ci ne s'arrête jamais. I.:esprit ne cesse d'émettre des idées ou des images pour connaître, à travers ce

«

miroir concave», les choses qui arrivent.

Mais si le récepteur, considérant ce qui est émis par l'esprit, reste immobilisé, il verra simplement le défilé des paroles ou des images sans pouvoir y appliquer aucune opération. N'est-ce pas là la situation de saint Antoine ? Celui-ci est sans doute dégoûté, ou au contraire charmé par tout ce qui se déroule devant ses yeux. Mais il n'arrive pas à réagir de manière efficace à ce spectacle. Si, au contraire, le récepteur est capable d'agir sur ce qui est émis, il pourra au moins essayer de prendre la mesure de la déformation des objets, entraînée par le miroir concave de l'esprit. C'est dans cette

«

situation relative producteur- récepteur » (C, rv; 175 [1907-08]) que Valéry reconnaît la différence fondamentale entre la bêtise et l'intelligence.

2. La bêtise ou le récepteur immobilisé

Dans la problématique de la bêtise selon Valéry, la présence du récepteur joue ainsi un rôle décisif. Pour lui, il n'y a pas de distinction, à l'état naissant, entre la bêtise et l'intelligence ; c'est même la force initiale de la bêtise qui permet à l'intelligence son fonctionnement dynamique:

L'esprit enfante des monstres (d'idées) dont les uns supportent

d'être développés jusqu'à être de précieuses acquisitions ; les autres

dépérissent et s'évanouissent à la réflexion et à l'analyse. Mais dans

l'état premier et naissant,

les uns et les autres sont de m~me origine et indiscernables encore -

quant à leur "valeur". Il engendre la même

attention première - Et c'est peut-être le hasard qui fait que les uns

s'accordent avec le tout de la connaissance ou avec les choses et les

faits, - et les autres, non. (C, XV, 867 [1932])

(5)

La conception valéryenne de la bêtise est ainsi marquée par la coexistence apparemment contradictoire d'une activité incessante et d'une passivité foncière. D'une part, c'est une activité continuelle dans la mesure où la bêtise prend dans son aspect productif la forme d'un état naissant, du devenir d'une conscience multiple, et où cet état, prêt à se manifester à tout moment, est régi par des forces formatrices incontrôlées. D'autre part, c'est une activité caractérisée par l'absence d'un récepteur vigile ; celui-ci reste muet, frappé seulement par ce qui se produit devant ses yeux. Valéry ne cesse d'insister pourtant sur le fait qu'il n'y a pas de différence fondamentale entre la bêtise et l'intelligence dans leur aspect formateur. Aux moindres incidents, nous nous livrons selon lui à une illusion qui tend à se propager indéfiniment. Citons une note où Valéry saisit le moment où s'immisce l'impulsion d'une force non maîtrisée dans le développement d'une pensée apparemment intellectuelle :

Cette plume est atroce. Rend odieux l'écrire - Et je viens de surprendre en moi une idée de naïveté bien curieuse. Je viens d'avoir l'impulsion de changer de pensée ou de sujet - comme si la mauvaise qualité de la plume et le supplice d'écrire avec elle tenaient à ce que j'écrivais. Une sottise est un état naissant.

Le rêve est un état naissant, un commencement sans fin. (

C,

XX,

317 [1937])

Valéry considère ainsi que les activités mentales sont ouvertes à tout

moment à l'état naissant, dominé par les forces formatrices. La bêtise

est assimilée de ce point de vue aux formations oniriques. Pour Valéry,

le rêve est ce qui se développe pendant que le récepteur vigile ne

revient pas sur ce qui s'est passé, pour le classer selon le critère stable

qu'est le Corps

4

>. Que veut dire l'expression

«

un commencement sans

fin» ? C'est que le retour de la conscience vigile n'intervient pas pour

lui donner la consistance du raisonnement de l'esprit éveillé.

«

La

bêtise, par insuffisance de conscience de soi c'est-à-dire, de retour vers

soi de ce que soi a émis » (C, XXIX, 127 [1944]). Inversement on

(6)

Flaubert au carrefour des cultures

peut dire que la bêtise est

«

plein[e] de force initiale

»5

l, force sans laquelle l'activité mentale perdrait sa vigueur.

Des productions désordonnées, chargées de forces initiales, s'interposent donc constamment dans les activités mentales. C'est le retour régulier et constant de la conscience vigile, assuré par la présence de

«

Mon corps

»,

qui dissipe les idées bêtes, illusoires, proches du rêve. En d'autres termes, les activités mentales se fondent sur la bêtise, et resteront bêtes sans le retour d'une conscience vigilante. D'où cette généralisation :

«

I.:esprit n'est que la bêtise en mouvement et le génie, la bêtise en fureur - [ ... ] La sagesse, le calme, la lucidité c'est la bêtise fortement maintenue au repos et laissant voir quelque chose au travers

» ( C,

VIII, 136 [1918]). Pour Valéry, l'essence de la conscience consiste dans le dédoublement, la possibilité de retour vers ce qui s'est déjà produit. Avant que ce retour ne s'opère, l'activité incessante de la bêtise peut régner dans l'ensemble de la vie mentale.

Si la bêtise implique une passivité foncière, c'est au niveau du récepteur qui est charmé par ce qui est émis devant ses yeux sans pouvoir aucunement y réagir. Valéry attribue ainsi certaines fluctuations désordonnées de la vie mentale à des changements de l'état du récepteur. On peut se demander ici comment l'état naissant peut s'installer durablement, et non de manière éphémère comme un rêve éveillé, dans la vie mentale, alors que le retour de l'intellect se produit inévitablement à l'état de veille. En examinant cette question, nous retrouvons non seulement la situation du narrateur de Monsieur Teste, mais aussi celle des personnages des romans de Flaubert, notamment saint Antoine, et Bouvard et Pécuchet.

3. Saint Antoine et Monsieur Teste: le regard fasciné

Michel Foucault reconnaît dans La Tentation

«

l'expérience d'un

fantastique singulièrement moderne

»6

l, dont l'essentiel ne se déroule

plus dans

«

la nuit, le sommeil de la raison, le vide incertain ouvert

devant le désir

»,

mais au contraire dans

«

la veille, l'attention inlassable,

le zèle érudit, l'attention aux aguets

».

Pour plonger le lecteur dans

(7)

cette richesse

«

en attente dans le document

»,

Flaubert crée, au début de cette œuvre, remarque Foucault, une sorte de théâtre où se joue ce fantastique savant :

[ ... ] le premier décor indiqué - celui qui servira de lieu à toutes les modifications ultérieures - a lui-même la forme d'un théâtre naturel : la retraite de l'ermite a été placée « au haut d'une montagne, sur un plateau arrondi en demi-lune et qu'enferment de grosses pierres » ; le livre est donc censé décrire une scène qui représente elle-même un

« plateau » ménagé par la nature et sur lequel de nouvelles scènes viendront à leur tour planter leur décor.7)

Sur ce plateau naturel se projettent ce qu'Antoine lit dans la Bible, ce qu'Hilarion produit comme illusion. Le lecteur est saisi immédiatement par le contraste entre la profusion du fantastique livresque et la passivité foncière d'Antoine devant les illusions. Dans

«

La tentation de (saint) Flaubert

»,

Valéry reproche au personnage d'Antoine d'être trop passif:

«

Il est mortellement passif; il ne cède ni ne résiste ; il attend la fin du cauchemar, pendant lequel il n'aura su que s'exclamer assez médiocrement, de temps à autre. Ses répliques sont des défaites, et l'on a constamment, comme la reine de Saba, une furieuse envie de le pincer.

» B)

Retenons surtout ici qu'Antoine ne peut rien contre l'émission des illusions. La poétique de la bêtise, en quelque sorte, commande à Flaubert de garder jusqu'au bout la distance entre la production incessante d'images et l'impuissance à y opérer quoi que ce soit.

Autrement dit, il y a deux séries parallèles qui ne se croisent jamais ;

d'un côté la vie illusoire pleine de charmes et de séductions, et de

l'autre l'activité passive du regard, fasciné par ce qui se passe devant

lui. Antoine ne peut quitter des yeux l'émission continuelle des

illusions ; il est actif sur ce plan, parce que c'est finalement lui qui

produit ces scènes à partir de sa lecture, ou du moins, qui souhaite

voir ce qu'Hilarion fait voir, mais il ne peut en aucune manière y

participer pour se plonger lui-même dans le plaisir que paraît

(8)

Flaubert au carrefour des cultures

promettre la fantasmagorie. Il est donc passif sur ce plan.

Cette situation qui ne sera pas résolue jusqu'au petit matin est, à notre sens, imitée et adaptée par Valéry dans

«

La soirée avec Monsieur Teste

».

Il y a certes une différence indéniable, qui tient au sens du regard. Tandis que les yeux d'Antoine sont tournés vers les fantasmagories, ceux de Monsieur Teste sont tournés vers les spectateurs de l'opéra ; au lieu de voir ce qui se passe sur la scène, Monsieur Teste regarde ce qui regarde ; il devine ainsi les scènes sans les regarder :

Il fixa longuement un jeune homme placé en face de nous, puis une dame, puis tout un groupe dans les galeries supérieures, - qui débordait du balcon par cinq ou six visages brûlants, - et puis tout le monde, tout le théâtre, plein comme les cieux, ardent, fasciné par la scène que nous ne voyions pas. La stupidité de tous les autres nous révélait qu'il se passait n'importe quoi de sublime. Nous regardions se mourir le jour que faisaient toutes les figures dans la salle.

Et

quand il fut très bas, quand la lumière ne rayonna plus, il ne resta que la vaste phosphorescence de ces mille figures. J'éprouvais que ce crépuscule faisait tous ces êtres passifs. Leur attention et l'obscurité croissantes formaient un équilibre continu. J'étais moi-même attentif forcément,

. .

~

- a toute cette attention.

Dans ce mélange d'attention aiguë et de passivité fascinée, nous

pouvons reconnaître le parallélisme des deux séries croisées à deux

niveaux. Au niveau des spectateurs, une série de scènes qui ne sont pas

racontées mais indiquées et suggérées par les changements survenus

sur leurs figures, et une série de regards fascinés, mis dans un état

passif et dirigés par ce qui se passe devant eux. Monsieur Teste

commente :

«

Le suprême les simplifie. Je parie qu'ils pensent tous, de

plus en plus, vers la même chose. Ils seront égaux devant la crise ou

limite commune.

»IO)

Mais Monsieur Teste et le narrateur sont-ils aussi

libres qu'ils le paraissent ? Ils sont fascinés eux aussi par les variations

des figures et s'appliquent à déchiffrer ce que racontent les visages

74

(9)

éclairés. Pour eux, ces deux séries parallèles sont celle d'un système humain, qui agit et réagit devant les illusions de la même manière, et celle des regards fascinés par les regards des spectateurs.

On l'a dit ; Antoine regarde les fantasmagories, et Monsieur Teste regarde ce qui regarde les fantasmagories. Mais à cette différence près, nous pouvons reconnaître la présence de deux séries parallèles dans les deux œuvres : la vie et le regard charmé, la formation incessante d'illusions et la contemplation foncièrement passive. Lorsque le narrateur de

«

La soirée

»

dit :

«

La bêtise n'est pas mon fort

»,

cette bêtise désigne en somme tout ce qui se passe dans la vie.

«

J'ai vu beaucoup d'individus ; j'ai visité quelques nations ; j'ai pris ma part d'entreprises diverses sans les aimer ; j'ai mangé presque tous les jours ; j'ai touché à des femmes. Je revois maintenant quelques centaines de visages, deux ou trois grands spectacles, et peut-être la substance de vingt livres. Je n'ai pas retenu le meilleur ni le pire de ces

h , · l'

11 )

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c oses : est reste ce qm a pu.

» 1

one

1

a rme :

«

a etise n est pas mon fort

»,

c'est qu'il décide comme Monsieur Teste de ne pas vivre la vie elle-même, de ne pas se plonger dans ce qui se passe sur la scène, mais de tenter de savoir ce que produit la vie dans l'esprit humain

12

>. Le narrateur, en effet prend dès le début du recul par rapport aux activités incessantes de la vie, et s'applique à regarder le fonctionnement de l'esprit humain. Inutile de dire que, lorsque nous parlons de bêtise, nous mettons en question ce geste de retrait de tout ce qui se produit et ce regard fasciné par le fonctionnement de l'esprit humain.

Il n'y a pas dans l'œuvre de Flaubert cette volonté de voir ce qui

regarde, de dégager

«

la physiologie de la tentation

».

Mais le retrait de

saint Antoine de la vie des hommes, la formation incessante d'images

et le regard fasciné qui ne fait que recevoir, tout cela nous fait penser

qu'il y a chez Flaubert une bêtise dans le sens que Valéry accorde à ce

terme. Valéry reproche à Flaubert de ne pas procéder à l'analyse du

mécanisme de la tentation, mais ses paroles trahissent son admiration

envers un écrivain qui descend jusqu'aux sources de la vie où

coexistent les forces formatrices de l'état naissant et la passivité active

(10)

Flaubert au carrefour des cultures

du récepteur immobilisé :

Diable, hélas ! est la nature même, et la tentation est la condition la plus évidente, la plus constante, la plus inéluctable de toute vie. Vivre est à chaque instant manquer de quelque chose - se modifier pour l'atteindre - et, par là tendre à se replacer dans l'état de manquer de quelque chose. Nous vivons de l'instable, par l'instable, dans l'instable : c'est toute l'affaire de la Sensibilité, qui est le ressort diabolique de la vie des êtres organisés. Quoi de plus extraordinaire à essayer de concevoir, et que peut-il avoir de plus « poétique » à mettre en œuvre que cette puissance irréductible qui est tout pour chacun de nous, qui coïncide exactement avec nous-mêmes, qui nous meut, qui nous parle et se parle en nous, qui se fait plaisir, douleur, besoin, dégoût, espoir, force ou faiblesse, dispose de valeurs, nous rend anges ou bêtes, selon

l'h

eure ou e JOUr .

1 .

,Bl

4. La bêtise, mode d'Eros

En matière de bêtise, Roland Barthes a une fois indiqué dans Fragments d'un discours amoureux qu'être bête, c'est être surpris, et que ce moment de surprise peut se prolonger indéfiniment lorsque s'y ajoute la séduction :

Quoi de plus bête qu'un amoureux

?

Si bête que nul n'ose tenir publiquement son discours dans une sérieuse méditation : roman, théâtre ou analyse (à bout de pincettes). [ ... ]

(La bêtise, c'est être surpris. L'amoureux l'est sans cesse ; il n'a pas le temps de transformer, de retourner, de protéger. Peut-être connaît-il sa bêtise, mais il ne

la

censure pas. Ou encore : sa bêtise agit comme un

1. . ,

b'

d" ·1 ' ")14)

c 1vage, une pervers10n : c est ete, 1t-1 , et pourtant ... c est vrai.

Monsieur Teste et saint Antoine sont sans cesse surpris et séduits

par le spectacle qui se déroule devant eux. Le spectacle vient chez

Antoine du Diable, capable de projeter devant lui tout ce qui est écrit

dans la bibliothèque, et chez Monsieur Teste, des comportements

(11)

humains considérés comme un système. Saint Antoine et Monsieur Teste veulent tous les deux lire tout ce qui apparaît dans leur champ de vision, parce qu'ils sont surpris et fascinés par les scènes qui se développent soit sur« un plateau arrondi en demi-lune et qu'enferment de grosses pierres

»

soit dans les fauteuils des spectateurs. I.;acte de regarder est presque considéré dans ces romans comme un acte d'amour: «Il [=Monsieur Teste] ne regardait que la salle. Il aspirait la grande bouffée brûlante, au bord du trou. Il était rouge.

» IS)

C'est ce mode d'amour qui permet à saint Antoine et à Monsieur Teste de rester suspendu, entre formations continuelles et passivité foncière.

C'est dire qu'ils sont séparés de la vie, contraints de se limiter à regarder. Mais on voit bien comment le spectacle de la nature humaine les charme, les séduit sans jamais les satisfaire.

Après la rencontre de Valéry avec Catherine Pozzi en J 920, le ton des Cahiers devient parfois grave et passionné. La bêtise en tant que mode d'amour, de surprise, d'étonnement, prend une forme plus violente. J'en citerai un exemple pour montrer combien les réflexions sur la bêtise étaient chères à Valéry dans son projet d'analyser les fonctions de l'esprit :

Lorsque l'Amour puissant s'est emparé d'un mortel il en fait une bête stupide, terrible, dont les forces et les faiblesses sont extrêmes ; et qui est comme un animal écorché, fou de sensibilité et de violence. Il change tout ce qui était autour de cet être en un pays sauvage. Toutes choses lui sont de rien en dehors de celles qui excitent ou exaspèrent sa passion. Il se heurte en aveugle à ce qu'il avait de familièrement connu autour de lui. Fouler, tuer ce qu'il rencontre, est son occupation.

Toutes les lois sont abolies. Son intelligence devient d'une prodigieuse abondance et d'une effrayante obscurité. Il donne la mort en esprit à tout vivant qu'il redoute ou qu'il considère comme une gêne.

D'ailleurs, au point le plus intense, il tuerait l'être aimé indistinctement comme il le posséderait. (C, VIII, 555 [1922])

Nous pouvons constater que, surtout à partir des années 1910 où

77

(12)

Flaubert au carrefour des cultures

Valéry revient à l'activité poétique, il lâche sa foi trop rigide envers l'intellect et se met à reconnaître aux forces formatrices de l'état naissant et de la bêtise une importance non négligeable. Le

«

vague, l'inexplicable, l'incommensurable, le non visible, l'incomparable» ( C, IV, 725 [1912]) commencent à jouer un rôle positif dans ses réflexions.

Valéry va jusqu'à affirmer :

«

Sans poésie, sans vague, sans unilatéral, sans rêves, - le cercle des pensées est trop étroit, les actes seraient machinaux, les choses identiques» (C, IV, 593 [1910]). Le changement survenu dans les années 20 est plus violent. Et pourtant, l'écriture de Valéry possède depuis le début cet aspect conflictuel. Ces notes tardive montrent que l'écriture de Valéry se fonde toujours sur la tension entre les puissances de la bêtise et la volonté de les dominer par l'intellect. C'est l'aspect tensionnel des deux termes qui donne à son écriture son épaisseur et son opacité. Dans

«

La Soirée avec Monsieur Teste » où le jeune Valéry essaie de refouler le côté affectif de son écriture, il n'a pas pourtant pu s'empêcher de décrire un état d'ivresse dans la scène de l'Opéra. Il y a de la fascination dans le fait de se livrer à la tentation, à la surprise provoquée par les formations continuelles provenant de la vie, de la nature, et même du diable.

La bêtise, c'est une tentation de la vie, tendant à créer à l'intérieur du même un producteur infatiguable et un récepteur passif.

I.:intelligence ne se détache des charmes de ces formations initiales qu'après avoir rétabli le récepteur vigilant. Dans la préférence de Valéry pour La Tentation de saint Antoine, nous pouvons reconnaître l'image de la pensée que le poète a développée tout au long de sa vie.

Notes

1) Voir par exemple la lettre suivante : « Mes livres : La Tentation [de saint Antoine], Baudelaire,

À

Rebours (c'est ma Bible), certains volumes de Verlaine, certains sonnets du splendide Heredia, Mallarmé l'enchanteur, les Goncourt, Gautier et Hugo passim. »(Lettre de Valéry à Pierre Louys du 2 juin 1890, André Gide / Pierre Louys / Paul Valéry, Correspondances à trois voix 1888-1920, édition établie et annnotée par Peter Fawcett et Pascal Mercier, Paris, Gallimard, 2004, p. 183.)

(13)

2) Voir par exemple la note suivante : « Le sot est un rudiment. Il montre des lois trop simples de combinaisons mentales. / L'homme de génie fait pressentir son édifice extrêmement composé » ( C, IV, p. 608 [1910] ;

Œ,

Il, p. 732).

Sigles utilisés pour le texte de Valéry :

Œ,

1, II Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. 1 et Il, 1957 et 1960.

C, 1, ... XXIX Cahiers, Paris, édition du C.N.R.S., t. 1

à

XXIX, 1957-1961.

Cl, C2

Cahiers, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade», t. 1 et Il, 1973-1974.

3) Flaubert, La Tentation de saint Antoine, édition de Claudine Gothot- Mersch, Paris, Gallimard,« Folio/ Classique», 1983, p. 214.

4) Voir à ce propos notre article:«« A l'état NAISSANT, tout est rêve.»

- Le rêve et la poésie chez Valéry », Etudes de Langue et Littérature Françaises, n° 66, mars 1995, pp. 127-140.

5) «La sottise immédiate a donc sa valeur./ Je pensais

à

ce qui est attribué

à

Wagner : ou bien

[à]

Shakespeare[,]

à

Beethoven. Cela est absurde, mais plein de.force initiale» ( C, XXV, 706 [1942]).

6) Michel Foucault, « Un "fantastique" de bibliothèque », Dits et écrits 1954-1988, Paris, Gallimard, 1994, t. I, p. 293.

7) Ibid., p. 299.

8) Valéry,« La tentation de (saint) Flaubert» (1942),

Œ,

1, 617.

9) Valéry,« La Soirée avec Monsieur Teste» (1896),

Œ,

Il, 21.

10) Ibid. Les termes que Valéry a choisis pour décrire les visages des spectateurs font penser qu'il s'agit d'un opéra de Wagner.

11) Ibid., p. 15.

12) Ce n'est évidemment qu'une interprétation. Cf. Alain Roger, Bréviaire de la bêtise, Paris, Gallimard, 2008, p. 272 : « La force de la formule réside dans sa résistance

à

tous les traitements réducteurs. » 13) Valéry,« La tentation de (saint) Flaubert»,

Œ,

I, 618-619.

14) Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, Paris, Seuil, 1977, p. 209.

15) Valéry,« La soirée avec Monsieur Teste»,

CE,

Il, 20.

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